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Francis Dannemark, Le grand jardin, roman, Robert Laffont, septembre 2007. 280 p.

Florent et Paul sont de faux jumeaux mais de vrais frères. Leur famille vit à la frontière allemande, dans un ancien territoire du Saint-Empire devenu belge après la Première Guerre mondiale. Ils naissent au milieu des années 1950, dans la rumeur à peine éteinte de la guerre de 1940-1945, qui a dévasté la région, et grandissent entre un père tendre, mais fragile et souvent absent, et une mère profondément perturbée, dans une maison plantée au bord d'une vaste forêt, à côté de la scierie familiale. Il y a du cauchemar dans cet univers-là - trop de souffrances, trop de souvenirs noirs, trop d'ombres et de fantômes. La peur n'est pas loin de transformer la vie en impasse. Mais Florent et Paul vont recevoir de l'aide. Notamment celle de Laszlo et Paliki, des nains hongrois un peu magiciens, celle de leur cousine Agathe et, beaucoup plus tard, celle d'un très vieux médecin anglais qui a appris dans un monastère au Cachemire quelques façons de vivre en harmonie. La musique, les films et les livres vont aussi apporter aux deux frères des raisons de ne pas désespérer.
Florent le musicien et Paul le professeur de sciences vont peu à peu trouver leur voie et leur équilibre, au fil des années et des épreuves - particulièrement douloureuses dans le cas de Florent, que nous rencontrons au moment où il vient de retrouver ou de perdre la femme de sa vie…

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The book reads like a powerful dream, and almost like a piece of music.
(Ce roman se lit comme un rêve d'une force étonnante, et pour ainsi dire comme une oeuvre musicale.)
Jerome Charyn


Je ne crois pas que quelqu'un ait déjà embrassé autant d'années, de personnages, d'époques et d'événements avec le ton du conte poétique.
C'est un livre de funambule, et Francis Dannemark traverse le fil de part en part sans tomber, avec élégance et légèreté.
Cécile Wajsbrot


Extrait (télécharger l'extrait) :

Extrait 1


Prologue

Il était une fois deux frères qui étaient de faux jumeaux mais des frères authentiques. Il était une fois un homme fragile qui avait épousé une femme folle et adopté des nains hongrois, qui, selon la légende, avaient quitté leur pays pliés en quatre dans une valise. Il était une fois un étranger peu loquace qui attendait avec un revolver à la ceinture de pouvoir un jour régler une dette morale. Il était une fois un très vieux médecin anglais qui avait appris que le monde est un jardin. Il était une fois un homme et une femme qui s'aimaient d'un grand amour mais ne le savaient pas encore.

Il était une fois une forêt, les souvenirs d'une guerre, des démons et des anges, des morts, des peurs anciennes, des rêves fastes et néfastes, des départs, des accidents et des fuites, des retrouvailles, de la musique, des souffrances à s'arracher le cœur, et puis une infinie douceur - mille choses qui, ensemble, font penser que tout existe ici-bas, tout, sauf le hasard.

Extrait 2


Non. Elle avait écrit ce mot-là, non, et d'autres mots, toute une lettre, au milieu de la nuit, et la lui avait envoyée par e-mail : " Non, je ne peux pas, je ne suis plus amoureuse de toi, je pense encore à lui, je n'ai pas osé te dire la vérité en face… "

  Il avait trouvé son courrier un peu avant l'aube, l'avait lu en un instant, avait préparé le repas et réveillé les enfants, les avait embrassés comme chaque matin, sur les joues, sur les yeux, quand ils étaient partis pour l'école, et il les avait regardés s'éloigner dans le vent piquant de décembre, sous l'étrange lumière jaune de la lampe qui éclairait la rue comme une salle d'attente dans une gare déserte.

  Une fois la porte refermée, il avait fait chauffer de l'eau, préparé du thé. Mais il ne l'avait pas bu. Son sang était soudain devenu blanc et glacé, quelque chose en lui avait explosé en silence et chaque centimètre de sa peau avait brûlé. Puis plus rien. Sable ses yeux, poussière ses mains, ses jambes. Plus bouger, plus respirer.

  Une heure plus tard, quelqu'un avait sonné à sa porte. Une fois, deux fois, trois fois. Florent avait ouvert les yeux. Appuyé sur le bouton qui commandait l'ouverture de la porte. L'amie qui chaque mois, depuis toujours, vérifiait sa comptabilité, entra dans la cuisine. Lui toucha le bras, lui demanda d'une voix douce ce qu'il avait. Il se mit alors à pleurer. Silencieusement. Longtemps. Comme quelqu'un qui n'a plus pleuré depuis la nuit des temps, qui ne sait même plus ce que ça peut bien être, des larmes. L'amie le serra dans ses bras, lui posa deux doigts sur chaque tempe. Elle le ranima tout doucement. Le jour s'était levé, le chat regardait la porte du jardin. Elle la lui ouvrit mais il resta au bord de la terrasse, ni dehors ni dedans.

  Florent, dans un fauteuil, n'avait toujours pas dit un mot. Elle lui demanda de raconter ce qui lui arrivait. Comme il se taisait encore, elle lui dit : " Je ne sais pas ce que tu vas me dire, mais moi, je vais te dire quelque chose. On se connaît depuis si longtemps qu'on ne compte plus les années. Je sais ce que tu as traversé. Je sais aussi que je connais peu de gens capables de franchir des épreuves terribles et d'en sortir sans perdre cette petite flamme que tu as dans les yeux. Regarde-moi, Florent, dis-moi ce qui t'arrive. "

Extrait 3


Un matin de cristal. L'air était d'une fraîcheur de source, limpide et bleu, et le soleil qui commençait à dépasser la ligne de faîte des plus hauts arbres aurait pu être celui d'un matin au bord de la plus parfaite journée d'un bel été. Dans cette lumière, la scierie n'était plus une scierie abandonnée au bord d'une route, près d'une immense forêt qui avait jadis abrité sorciers et démons, mais une maison de poupées, un jouet oublié là par des enfants trop vite devenus grands. Il avait neigé au début de la nuit, des flocons secs que le vent avait étalés avec soin en une fine couche brillante qui craquait légèrement sous les pattes d'une pie. Nul autre bruit. Le monde était très silencieux ce matin-là.

  Prudente, la pie mit de longues minutes à s'approcher. Elle finit par atteindre son objectif et donna un coup de bec rapide et précis comme le geste mille fois répété d'un lanceur de couteaux. La chevalière en or ne bougea pas. Le doigt qui la portait ne remua pas davantage. Ni le bras, ni le corps. Certes, les yeux étaient grands ouverts, écarquillés même. Mais Manfred, né trois quarts de siècle plus tôt à quelques kilomètres de là, avait sûrement autre chose à observer qu'un oiseau curieux. Car il était mort, aussi mort qu'on puisse l'être.

Extrait 4


Contrairement à ce que l'on aimerait croire, les nains ne poussent pas dans les jardins. Pas tous, du moins. Certains nains naissent à Lisbonne ou à Ostende, où l'ombre des nuages en automne modifie l'étendue de la ville et l'âge de la mer. Ils naissent à Venise, où les souffleurs de verre voient le monde en couleur mais à l'envers. Ils naissent à Budapest, près d'un palace qui deviendra, après la guerre, un hôtel pour étrangers où des hommes d'affaires discutent très tard et finissent la nuit assis au bar en observant d'un oeil une chanteuse sans voix ou un illusionniste sans illusions.

  Cette nuit-là, la chanteuse était ravissante et s'accompagnait elle-même au piano avec un talent manifeste. Le magicien était habile et souriait sans mélancolie, amusé, aurait-on dit, par ses propres tours. Ils avaient tous deux la taille d'enfants de dix ans. Aucune difformité ne les marquait ; ils étaient tout simplement très petits. Walter était seul, il leur proposa, en allemand, de prendre un verre et, après avoir hésité un instant, ils acceptèrent. Ils parlaient un allemand très fluide, presque sans accent. Ils furent surpris quand il leur apprit qu'il venait de Belgique. Il leur parla de la forêt, de ses fils, de la scierie. Ils lui dirent qu'ils s'appelaient Laszlo et Paliki, qu'ils avaient dix-huit ans et qu'ils étaient mariés. Le commerçant et les nains se plurent tout de suite et parlèrent longtemps, échafaudant ces projets mirifiques qui ne peuvent naître que certaines nuits, quand le reste du monde regarde ailleurs et que le temps s'arrête.

  Walter, dont la tournée de prospection se terminait, voyageait avec un grand nombre de valises, de caisses en bois et de malles bourrées d'échantillons. Elles ne portaient pas ces étiquettes prestigieuses qui ornaient les bagages des touristes de luxe et des aventuriers. Plus simplement, elles portaient des numéros, gros chiffres noirs qui avaient des airs de scarabées endormis. La légende rapporte que Laszlo et Paliki trouvèrent place dans le capharnaüm des bagages de Walter. Il suffisait de modifier l'ordre des scarabées, d'en retrancher un ici, d'en ajouter deux par là, et de prier pour que les douaniers s'y perdent. La magie aidant, les nains se firent plus petits encore qu'ils ne l'étaient. Ils ne retrouvèrent leur taille usuelle et leur faculté de respirer que longtemps après avoir franchi la frontière.

Extrait 5


  Christopher Robertson était né à Londres quelques mois après la fin de la Première Guerre mondiale. Alors qu'il avait une douzaine d'années, son père était parti pour les Indes afin d'y faire du commerce, le laissant aux bons soins de sa mère et d'une poignée d'oncles et de tantes. Il y avait eu des lettres pendant plusieurs années, puis plus de lettres. On avait expliqué à Christopher que son père avait disparu lors d'une avalanche, que son corps n'avait pas été retrouvé mais qu'il fallait le considérer comme mort. Devenu médecin, Christopher avait tout fait pour partir sur ses traces et s'était retrouvé là-bas en 1945, alors que le pays était en pleine ébullition. Non sans peine, il finit par atteindre la ville où résidait son père quand il avait écrit ses dernières lettres. C'était la ville de Srinagar, au Cachemire. Christopher s'englua dans une enquête impossible, sans trouver l'ombre d'une information utile. Incapable de s'en aller, il exerça son métier dans la région malgré les troubles qui la rendaient chaque jour plus dangereuse. Ce qui devait arriver arriva : une nuit d'hiver, agressé et dépouillé, il fut laissé pour mort sur le bord d'une route de montagne perdue entre deux villages.

  Il sortit du coma un mois plus tard, dans un monastère installé au creux d'un pli dans la haute montagne. Après quelques mois, remis sur pied, il songea à s'en aller. Mais il avait commencé à apprendre le kâshmîrî avec les moines, il vivait comme eux, et personne ne l'attendait nulle part. Il fit parvenir à sa famille une lettre où il leur annonçait son intention de demeurer au Cachemire. Il devint l'élève du moine guérisseur, connut les points où se plantent des aiguilles, les plantes qui réparent les os, les viscères et les yeux, les herbes qui chassent les démons, et l'art de quitter son esprit pour accompagner l'oiseau qui traverse le ciel. Il passa quatre années au monastère. Mais c'étaient peut-être quatre jours. Ou quatre siècles. Son maître, un matin, l'invita à faire ses bagages : le temps était venu pour lui de poursuivre son chemin. Il lui souhaita de ne pas oublier que l'on n'est le maître de rien et que chacun va où il doit aller, sans choisir son chemin. " Celui qui sait cela est libre. Il marche le cœur léger et fait le mieux possible ce qu'il doit faire ", ajouta-t-il.

Extrait 6


  Florent la rencontra donc un après-midi au studio. Avant même qu'elle s'installe dans un des fauteuils de son bureau, il fut séduit par la grâce particulière de sa façon de marcher et par sa drôle de manière de pencher la tête vers l'épaule. Il vit en elle une parfaite élégance et une légère maladresse qui le toucha profondément. Plus tard, il ajouterait à la liste de ses charmes un sourire tendre et malicieux, plus émouvant que le chœur de mille enfants, le parfum chaud et tellement apaisant de sa peau, et une pointe silencieuse de mélancolie.

  Debout devant la grande fenêtre du bureau, ils s'étaient mis à parler en même temps. Chacun s'était aussitôt excusé d'avoir interrompu l'autre et, durant un instant très long et trop court, ils restèrent silencieux, les yeux dans les yeux, jusqu'à ce que l'ange bienveillant qui passait par là leur offre un large sourire à partager et leur rende la parole.

  Enfin installée dans un fauteuil, elle avait écouté des extraits du disque qui allait paraître, avait posé des questions sur le travail de production, lui avait demandé ce que lui-même faisait en tant que musicien. Il l'avait invitée à passer à l'autre studio, chez lui : il lui ferait écouter quelques pièces pour contrebasse qu'il avait composées et dont il songeait à faire un disque. Elle était venue le dimanche suivant. Comme Paliki était en balade avec les enfants pour tout l'après-midi, ils avaient pu bavarder paisiblement et écouter quelques morceaux de musique avant de se retrouver dans la chambre de Florent et de s'y trouver instantanément bien.

  Au fil des semaines, ils eurent d'autres occasions de passer quelques heures ensemble. Ce n'était pas facile. Il y avait le travail, les enfants. Il y avait son mari, sa vie de famille. Un jour, allongée à son côté, elle lui raconta son mariage, qu'elle ne comprenait pas très bien elle-même. Elle était jeune, elle sortait d'une déception sentimentale, avait épousé dans la foulée un homme qu'elle n'aimait pas et qui, elle devait s'en rendre compte, ne la comprenait vraiment pas et ne l'aimait guère. Métier, enfants, vacances, voyages. Choses de la vie. Années qui filent. Elle n'en pouvait plus de vivre ainsi, sans tendresse, sans complicité, sans chaleur. Florent, de son côté, lui parla de sa vie, essayant de mettre de l'ordre dans le chaos pour le rendre compréhensible, n'y parvenant sans doute pas bien, entre l'ombre récente de son père disparu, celle, menaçante, de la mère de ses enfants, et celle aussi, en forme de cicatrice douloureuse, de Gwen et des autres.

  En peu de temps, Norah tomba éperdument amoureuse de Florent. Dans le même temps, Florent développa pour elle un sentiment très puissant auquel il ne sut donner alors un nom.

Extrait 7


La fin de l'été se termina dans l'immobilité. Après une semaine passée au village avec ses enfants auprès de sa mère et parfois de Paul, qui manifestait une humeur très sombre inhabituelle, Florent avait regagné Bruxelles. La première nuit, dans son sommeil, il avait dormi sur son bras gauche complètement replié dans son dos. Au matin, le bras et la main étaient inertes. Hôpital, examens : un nerf avait été trop longtemps comprimé, il était peut-être définitivement lésé. Rien à faire. " Attendre, avait simplement dit Christopher, et peut-être te demander pourquoi tu laisses tomber le bras… " L'ostéopathe qui, tel un chef d'orchestre, maintenait l'harmonie parmi les cordes et les bois du dos de Florent depuis son accident de voiture, n'avait pas pu l'aider cette fois.

  C'est alors que mourut son chat préféré, celui qui venait, depuis qu'il était petit, se blottir contre lui et se faire caresser longuement chaque fois qu'il le pouvait. Florent se sentit profondément coupable quand il le trouva mort, un soir, devant la porte de sa chambre. Depuis des mois, il ne touchait plus ses deux chats, les repoussait parfois violemment, en particulier celui-ci, qui revenait à la charge et miaulait en plongeant ses yeux dans les siens. Il fut enterré dans le jardin et les enfants, avec l'aide de Paliki, plantèrent sur sa tombe un rosier.

  Durant ces mois, Norah réapparut, parfois euphorique, souvent soucieuse ou profondément triste. Ils se virent souvent, mais rarement seul à seul. Par la force des choses, puisqu'il ne l'avait pas intégrée, jamais il n'évoqua l'histoire qu'elle vivait, et jamais elle-même ne l'évoqua. Leur complicité demeurait, mais elle devait faire des détours et prendre des précautions. Nul n'aurait pu dire si, à chaque fois qu'ils se quittaient, les lèvres de Norah se posaient d'elles-mêmes sur celles de Florent ou par la volonté de Norah.

  " Ils ne veulent pas se perdre, mais ils ne savent pas comment se garder. " Ainsi Christopher avait-il résumé la situation en bavardant avec Jacqueline, un soir, après l'une des rares visites où Florent, très absent, presque confus, avait parlé de Norah. Jacqueline lui avait répondu que ça lui faisait une peine immense de voir Florent dans cet état. Christopher lui avait dit qu'il n'était pas moins triste qu'elle mais qu'il n'y avait rien à faire, qu'on ne peut pas forcer les gens à reconnaître l'amour, il faut qu'ils le reconnaissent eux-mêmes - ce qui n'est pas facile quand ils ne savent pas ce que c'est.