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Doeschka Meijsing, 100 % chimique, roman, traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Charles Franken, Le Castor Astral, coll. " Escales des lettres ", avril 2007. Couverture : Chris De Becker. (12 x 19 ; 200 page ; 15 €)

Mêlant rêves et souvenirs, désirs et réalité, Doeschka Meijsing retrace l'histoire de quatre générations de femmes : la sienne, celle de sa mère, de sa grand-mère et de son arrière-grand-mère, Maria Blumenträger. Elle raconte notamment comment sa famille, en 1934, fuit la ville de Francfort et la guerre qui menace pour s'installer aux Pays-Bas. Au cœur du lien génétique purement chimique qui la relie aux femmes de sa famille, Doeschka Meijsing fait battre une âme qui palpite mystérieusement à chaque page.

Extrait (télécharger l'extrait) :

  Il est difficile de discerner qui, de mon arrière-grand-mère Maria Blumenträger ou du pauvre Pfiffikus, tient le premier rôle dans cette histoire mais personne dans la famille ne doute que l'un et l'autre contribuent largement à son déroulement. D'ordinaire, le pauvre Pfiffikus ne retient guère l'attention mais cela vient du fait qu'au cours des années où le poids de son existence fut reconnu, il prit diverses apparences sans altérer l'ensemble de son personnage.

  Je n'entendis parler pour la première fois du pauvre Pfiffikus que sur le tard et son destin était si banal, si affligeant que j'en restai interdite. Plus tard, chaque fois que je demandai à ma mère, aux heures où elle était bien lunée, de me raconter la véritable histoire du pauvre Pfiffikus, elle me répondit qu'elle n'avait jamais entendu parler d'un pauvre Pfiffikus, que j'avais tout inventé, qu'après toutes les épreuves que la famille avait surmontées, c'était un comble de penser un seul instant au pauvre Pfiffikus qui n'avait jamais saisi, en réalité, quel rôle il interprétait dans l'œuvre entière.

  Sur sa grand-mère Maria Blumenträger, ma mère n'avait rien à raconter sinon qu'au cours des quinze premières années de son mariage avec Carl Bory, chef de train sur les grandes lignes, elle avait été une femme indépendante, à la tête d'un atelier de modiste florissant sur le Rossmarkt, à Aschaffenburg, où la bourgeoisie aisée de la ville, de Alzenau et même de Francfort se disputait ses créations. Si on lui demandait aussi d'où était Maria Blumenträger, de quelle région et de quel milieu, elle allait chercher très loin au fond d'elle-même et non sans mal que Maria avait eu un frère qui avait fait fortune en Amérique et qui avait voulu y faire venir la fille de Maria, Bettina, ma grand-mère pour prendre son éducation en main. À la place de Bettina, c'est Maria qui avait fait la traversée en bateau à vapeur et, en retrouvant le Rossmarkt quelques mois après, elle avait prononcé ces paroles : " Ce n'est pas un pays pour ma Bettina. "

  Pour ma part, je savais de source sûre qu'au moment où Bettina avait ressenti les premières douleurs de l'accouchement, Maria Blumenträger, vieillarde tout de noir vêtue, avait frappé à la porte de la maison de Francfort pour proposer l'assistance d'une mère et ses conseils avisés, si bien que la naissance du frère de ma mère, à l'issue jusque là incertaine, s'était déroulée dans les règles de l'art.

  " Qu'est-ce qui te fait dire ça ? " s'indigna ma mère, " tu inventes n'importe quoi, comme toujours. " Je lui répliquai en exhibant le discours de circonstance prononcé par mon grand-père en 1972 quand, dans un élan de créativité admirable, il avait écrit ces vers à l'attention de son fils : " Alors on sonna soudain à l'huis, / nous restâmes tous ébahis / Car elle se tenait là, frêle et rose, / la vieille mère de Wasserloos. "

  " Oh, oui ", fit ma mère, " c'est vrai, mon frère est né dans un seau. Mutti s'est assise sur un seau, sur les indications de sa mère, puis l'enfant est venu tout seul. "
  Ma mère en savait bien plus qu'elle ne le prétendait mais pour accéder à son jardin secret, il fallait pousser le bon portillon et le plus souvent, son esprit s'emmurait dans les tracasseries et le tintouin quotidiens contre lesquels mon père, quatre-vingt-deux ans comme elle, menait à ses côtés une lutte de plus en plus éprouvante.

  Le frère de ma mère, membre craint et admiré du Conseil Économique et Social tout au long d'une vie de labeur, vit donc le jour dans un seau et Maria Blumenträger s'évapora après la fermeture de l'atelier. Il fallait que je me contente de ce maigre bagage. Wasserloos se trouve à l'extrémité ouest du Spessart, au pied du Hahnenkammberg, à une soixantaine de kilomètres de Francfort où Maria Blumenträger avait aidé sa fille à accoucher sur un seau. Trajet modeste mais compliqué en 1922, d'autant que l'ancien chef des grandes lignes, Carl Bory, ne s'intéressait pas à ce genre de transports et que les trams jaunes marqués d'un aigle et des mots " Ville de Francfort " en lettres noires parcouraient la métropole à une allure d'escargot. C'était pour la punir d'avoir relégué Carl, dans ses bons jours, à l'arrière de la maison, à Michelau. Mes arrière-grands-parents étaient séparés de corps.

  Personne dans la famille ne dit jamais rien de la région où les Blumenträger ont habité. Quant aux Bory, certaines de mes petites-nièces qui avaient fait des recherches pour retrouver des traces de leurs origines ont découvert que leurs ancêtres étaient vraisemblablement des Basques français, partis avec leurs truelles vers le nord-est en passant par l'Alsace afin d'orner les petites églises et les palais épiscopaux d'Allemagne méridionale de ces stucs ingénieux dont le baroque s'enorgueillissait. Il semble même que lorsque la France fêta le bicentenaire de la Révolution, l'une de ces petites-nièces qui habitait le Portugal ait passé un an en France à chercher d'éventuels Bory de souche noble ou héros de la Révolution française pour obtenir une place dans les tribunes des Champs-Elysées. Elle n'avait trouvé que des pêcheurs et des stucateurs, des " artistes ", comme elle s'entêtait à les appeler, et elle était rentrée bredouille au Portugal.

  Pas un mot sur les Blumenträger. Or mon arrière-grand-mère Blumenträger était une femme qui gouvernait le monde, un monde limité, il est vrai, à Francfort et Bamberg. À Michelau, elle supporta bravement que Carl Bory la monte à six reprises sous les " couettes en édredon " rouges et il mit dans le mille à chaque coup. Après que les deux garçons eurent succombé à une " neurasthénie ", conséquence d'une méchante grippe, lui restèrent quatre petites filles dures au mal. Son devoir accompli, Carl fut autorisé à transporter ses pénates dans la partie la plus reculée de " la maison aux quatorze saints " de Michelau, dans une pièce ouvrant sur le fumier et les champs de blé du Steigerwald. En compagnie du pauvre Pfiffikus, il passerait ses journées à contempler le feu, à rêver à la grande ligne de Constantinople ou à la guerre de 1870 quand, à quatorze ans, il acclamait les soldats avec un enthousiasme qu'il avait senti bondir dans sa poitrine pour la première et la dernière fois.