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Marie-Eve Sténuit, La veuve du gouverneur, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », janvier 2007. Couverture : détail de " La Virgen de los Mareantes " d'Alejo Fernandez (circa 1535). (14 x 21,5 / 300 p. / 17 €)

Peuplé d'hidalgos, d'Indiens tatoués, d'îles tropicales, de volcans, de naufrages et de mutineries, ce grand roman d'aventures s'inspire de faits réels. Il raconte le fracassant échec d'une tentative de peuplement des îles Salomon en 1595, par une expédition espagnole partie du Pérou pour traverser les étendues encore inconnues du Pacifique. Dans cette quête effrénée d'une île mythique s'entrecroisent les destins des membres d'équipage, des familles de colons et de quelques œuvres d'art. Tous sont soumis à l'orgueil sans limite, l'intransigeance et la volonté de fer d'une femme : Isabel Barreto, l'épouse d'Alvaro de Mendaña de Neira, le chef d'expédition, nommé gouverneur des Îles Australes par le roi d'Espagne Philippe II.

Comme le roman précédent de Marie-Ève Sténuit - Les Frères Y, nominé en 2006 pour le prix Inter-Comités d'Entreprises et pour le prix Rossel des jeunes, ainsi que pour le prix des Lycéens qui sera attribué en 2007 -, La veuve du gouverneur a fait l'objet d'un long travail de documentation et de recherche. On trouvera dans ce volume un glossaire, une carte et des illustrations originales de l'auteur (inspirées par le Codex péruvien).

Extrait (télécharger l'extrait) :

Le 24 mai 1615, à bord de la capitana de la
Royale Armada de la Garde de la Route des Indes, en vue de la Nouvelle-Espagne.
Dix heures quinze du matin.


 Je m'appelle Pedro Fernández de Quirós. Je suis malade et fatigué. Par la Grâce de Dieu, je fus l'un des meilleurs pilotes de mon temps. Par Sa volonté, c'est à présent ma dernière traversée.
 Ana Chacón, ma tendre épouse, veille au pied de ma couchette, encadrée de nos deux enfants : Francisco (vingt-cinq ans déjà !) et ma douce Jerónima.
 Jerónima... Je ne peux poser les yeux sur elle ou prononcer son nom sans revoir la silhouette du galion que je commandai lors de ma première expédition dans la Mer du Sud, sous les ordres de l'adelantado Alvaro de Mendaña de Neira. (Que Dieu le tienne en Sa Miséricorde.)
 - Quel est le nom du navire qui t'emmène si loin ? m'avait demandé Ana, ce matin d'avril 1595.
 - Le
San Jerónimo.
 - Alors, si c'est un fils, je l'appellerai Jerónimo, avait-elle répondu en caressant son ventre rond. Si c'est une fille, ce sera Jerónima.
 Quand ma fille a poussé son premier cri, je me trouvais par 10° 53' de latitude sud, plus de mille quatre cents lieues* à l'ouest des côtes du Pérou. Elle avait deux ans lorsque je l'embrassai pour la première fois. J'en remerciai infiniment Notre Seigneur, tant il fut manifeste que je ne revins de ce terrible voyage que porté par Sa Grâce. Aucune force humaine, aucun navire, aucune voile, entendez-vous, n'aurait suffi à nous faire parcourir le dixième de ce que nous avons parcouru ou à nous permettre de supporter le dixième de ce que nous avons enduré. J'ai fait bien d'autres voyages depuis. J'ai traversé plusieurs fois la Mer du Nord*. Je suis reparti dans celle du Sud pour découvrir d'autres îles, chercher d'autres chemins invisibles dans le Monde Inconnu, mais au seuil de la mort, j'affirme solennellement, devant l'effigie de Notre-Dame de la Solitude qui a veillé sur moi jusqu'à ce jour, que jamais périple n'atteignit le degré d'inhumanité et de drame de celui-là, de par l'implacable volonté et l'orgueil sans limite d'une femme. Les nuits d'insomnie, quand la fièvre me dessèche la bouche, je revois se détacher son altière silhouette au château arrière du
San Jerónimo. Je la vois tourner vers moi les deux pierres noires de son regard et, dans mon délire fébrile, j'entends résonner ces mots à l'infini :
 - Je suis Isabel Barreto, veuve de l'
adelantado Alvaro de Mendaña de Neira, gouverneur des Îles Australes. Je suis " LA GOBERNADORA " !

***

Vingt ans plus tôt (1595), à Callao, port de Lima.

 - Capitaine Quirós, demanda Isabel Barreto, mon mari vous dit savant dans l'art de naviguer. Êtes-vous vraiment à la hauteur de votre réputation ?
 - Dieu jugera, Madame, qui a bien voulu me donner le pied marin. À quinze ans je n'étais qu'un petit matelot, puis j'ai été subrécargue sur les navires du Portugal. C'est là que j'ai contracté l'amour du vent dans les haubans de chanvre, du claquement des voiles durcies par le sel et du long gémissement de la coque quand le bateau se couche. Dieu m'a encore permis d'apprendre à lire le soleil, la lune et les étoiles qu'Il a placés dans le ciel pour que les hommes ne s'égarent pas, à discerner les courants qui sont avec les vents les routes secrètes de la mer et à interpréter la couleur de l'eau et l'odeur de l'air. Il m'a aussi montré du doigt l'horizon éternel et fait entrevoir les continents inconnus où des âmes se perdent dans l'ignorance de Lui. C'est ainsi que j'ai su pourquoi j'étais sur cette terre et que j'ai étudié pour devenir pilote…
 Un tumulte provenant du pont inférieur l'interrompit. Un soldat invectivait un marin.
 - Vous voyez cet homme qui crie ? dit Isabel. Cet homme court aux cheveux blancs. Cela fait plusieurs jours que je l'observe. Il a des rides profondes comme le sillage que laissent derrière eux les galions surchargés qui ramènent à Cadix et à Séville l'or et les biens de la Nouvelle-Espagne et de la Terre Ferme. Il a l'air aussi usé que ces navires au retour mais il a la même superbe que leurs coques hérissées de canons, glorieuses d'avoir triomphé une fois de plus des ouragans, des tarets, des monstres marins, des pirates et de l'Anglais ! Je le crois redoutable. Qui est-ce ?
 - C'est Pedro Merino Manrique, l'informa Quirós. Le maître de camp.
 " Que font là ces tonneaux de poudre ? Qu'attendent vos hommes pour les mettre à l'abri ? " vociférait le vieux soldat.
 Une voix de tonnerre gronda en réponse quelques mots que le maître de camp ne comprit pas. Elle sourdait du corps d'un géant.
 - Quelle langue est-ce là ? Ce bon à rien ne parle même pas espagnol ! fit Manrique en toisant sans ciller la montagne de chair.
 - Marcos Marín, notre contremaître, est Aragonais, Monsieur, intervint un homme d'équipage. Il ne parle pas castillan.
 - D'Aragon ! ricana le soldat. Nous allons confier nos vies à des marins sans langage venus de provinces qui ne touchent même pas la mer !
 - Marcos Marín vient de tenter de vous dire, Monsieur, que c'était à vos soldats de transporter ces tonneaux à la chambre aux poudres, traduisit l'homme, pas à ses marins.
 - Chien d'Aragonais! Je sais que tu me comprends, grogna le maître de camp en s'avançant jusqu'à lui enfoncer dans la poitrine les boutons de cuivre de son pourpoint cramoisi aux profondes emmanchures passepoilées.
 Le contremaître ne recula pas d'un pouce. Il avait le visage lisse et impassible des eaux tranquilles dont seuls les imbéciles omettent de se méfier.
 - Tu vas m'obéir, continua le maître de camp, et ne plus ouvrir devant moi ta sale gueule de paysan jusqu'à ce que nous soyons de retour ou que nous soyons tous morts. Je ne veux plus t'entendre éructer ton patois sur le pont de ce navire !
 - Pedro Merino Manrique, taisez-vous !
 Soldats et marins levèrent la tête. Deux pieds chaussés de pantoufles noires en cuir de Cordoue apparurent sur le pont supérieur. Quatre jupons de satin et une jupe de soie pourpre ornée de franges sombres vinrent ensuite, surmontés d'un corsage de dentelle recouvert d'un boléro de brocard à manches courtes. Isabel Barreto descendait calmement les dernières marches qui l'amenaient au tillac* et à la hauteur du maître de camp.
 Une odeur d'ail et de sueur cent fois séchée et renouvelée s'exhalait de tous les pores du soldat et son corps puissant palpitait d'impatience, de colère et de vigueur. Les manches de son vêtement étaient tendues par les muscles de ses bras comme une voile par grand frais et sa culotte courte, largement échancrée à hauteur des genoux, semblait prête à céder sous la tension imposée par la masse de ses cuisses. Isabel eut le souvenir fugace des taureaux de combat élevés dans le frais climat de la Galice de son enfance. Elle frissonna et reprit :
 - Vous êtes un grossier personnage, Monsieur. Sans doute sont-ce les méthodes dont vous aimez user, mais je doute qu'elles soient efficaces et je n'en veux pas à mon bord. Il ne plaît pas non plus à mon mari, l'adelantado de la Mer du Sud de voir ses gens traités de la sorte.
 L'interpellé haussa les sourcils et marmonna, entre les quelques dents que les rixes à terre et les mystérieuses maladies océanes lui avaient laissées :
 - Voyez-vous cela...
 Quirós, qui avait l'oreille fine, avança d'un pas :
 - Monsieur !
 - Halte-là ! Tu ne sais pas à qui tu as affaire, reprit l'homme à haute voix. Je suis le maître de camp. Je suis plus gradé qu'un vulgaire pilote. Nous allons naviguer sur le même bateau et s'il me plaît un matin de t'ordonner de jeter ton rafiot aux récifs, tu m'obéiras !
 - Ce jour-là, maître de camp, je ferai ce que je jugerai bon de faire. Je ne connais qu'une autorité dans cette armada, celle de l'adelantado Alvaro de Mendaña de Neira, gouverneur et capitaine général des Îles Occidentales de la Mer du Sud, qui m'a confié la charge de ce navire. Vous êtes maître de camp, soit, mais votre autorité se limite aux aspects militaires de cette expédition et au plancher des porcs. Nous sommes ici sur un navire et moi je suis le capitaine de ce bâtiment et le pilote en chef de cette flotte. Tenez-le vous pour dit !
 Un marin vint se placer à la droite de Quirós. Deux autres se portèrent en même temps à sa gauche :
 - Nous sommes avec vous, Monsieur, comptez sur nos bras.
 - Allons, dit le pilote, il n'est pas l'heure de former des bandes.
 - Eh bien, que se passe-t-il ici ?
 Mendaña se tenait au bord de la passerelle.
 - Don Alvaro, commença Quirós en levant la tête, vous m'avez fait l'honneur de me nommer premier pilote de cette capitana. Je me suis engagé à la conduire là où vous me le demanderez et à ramener ce navire quand vous me l'ordonnerez, mais je refuse de partir en si mauvaise compagnie.
 - Allons, Don Pedro, allons, venez discuter de tout cela au calme, dit Mendaña, en évitant le regard sarcastique du maître de camp.
 Isabel ne l'avait pas quitté des yeux.
 - Je hais cet homme, dit-elle en acceptant le bras de son mari tandis qu'il l'entraînait vers la grande cabine, dans le château arrière. Il est dangereux.
 - Asseyez-vous ! dit Mendaña lorsque le pilote fut entré.
 Lui-même resta debout, de l'autre côté de la table de chêne rivée au sol.
 - Écoutez-moi, Don Pedro, cela fait presque trente ans que je suis parti de Callao pour ma première expédition, avec seulement deux navires et Hernan Gallego comme pilote en chef. J'avais la conviction que le continent austral imaginé par Ptolémée existait réellement. C'était logique ! Pythagore, déjà, avait avancé la théorie de la sphéricité de la terre et ses successeurs avaient compris que si la terre était une forme parfaite, il lui fallait impérativement, au sud et à l'ouest, pour tenir en équilibre, des masses identiques à celles du monde connu situé au nord et à l'est du globe. Les antipodes restaient à découvrir et ils avaient raison, contre l'opinion de Cicéron, de Plutarque et de Lucrèce ! Pour moi, il a toujours été évident que s'il y avait un continent il devait aussi y avoir des îles. Et je les ai trouvées. J'ai découvert les îles du Roi Salomon, Don Pedro ! Ces terres mentionnées par Marco Polo, ces îles d'or que devaient certainement connaître les Incas ! J'ai fait mieux que Colón, Pereira et Cabot. J'ai trouvé, moi - enfin ! - la fabuleuse terre d'Ophir dont le roi juif tirait son or.
 - Mais vous n'en n'avez guère rapporté, regretta Isabel.
 - C'est exact, admit Mendaña en soupirant. L'or est là, sans aucun doute, mais il faut le chercher. Je n'en ai pas eu le temps ni les moyens. Nous n'étions pas assez nombreux pour créer une colonie : deux navires mal équipés, cent vingt-cinq hommes et quatre pilotes ! Je n'ai pas rapporté d'or et, en conséquence, on m'a peu écouté. De mauvais conseillers n'ont eu de cesse que de convaincre Sa Majesté que le temps de la conquête était passé, prétextant que l'Espagne avait découvert suffisamment de terres et qu'il fallait à présent concentrer les efforts sur le peuplement et la conversion des îles déjà conquises. Mais c'est justement ce à quoi je veux m'employer ! D'autres ont prétendu encore que les Salomon étaient trop éloignées et coûteraient trop cher à la Couronne en entretien et en défense. Mais il n'y a pas que l'or ! Les Îles Salomon recèlent une autre richesse, précisément due à leur éloignement : c'est leur position géographique. Elles sont là, continua-t-il d'une voix sourde en abattant le poing au centre de la table vide. Comprenez-vous ? Elles émergent au milieu de l'océan, entre ce continent et l'Asie. Vous saisissez ce que cela signifie stratégiquement ? Cela veut dire que le pays qui les tiendra sera le maître de la Mer du Sud. Il faut qu'elles soient à l'Espagne ! C'est la raison pour laquelle je lutte pour repartir depuis tant d'années.
 Mendaña sortit une liasse d'un coffret posé sur la table. Le papier avait déjà jauni, quelques auréoles d'humidité commençaient même à apparaître çà et là. Il déplia la première lettre.
 - Voyez ces lettres ! Celle-ci est le premier décret royal qui m'autorise à lancer mon expédition et en fixe les conditions : je dois emmener, pour créer la colonie, cinq cents hommes - dont cinquante doivent être mariés et avoir des enfants -, des chevaux, des chèvres, des moutons et des porcs pour l'élevage, et bâtir, en six ans, au moins trois villes fortifiées. J'en ai accepté les termes et, puisque, comme vous le savez, cette seconde expédition - contrairement à la première - n'est pas financée par le Trésor royal, j'ai versé les dix mille ducats de garantie requis.
 - J'ai versé les dix mille ducats de garantie requis, rectifia Isabel.
 - Certes, ma chère, et je vous en suis infiniment reconnaissant, acquiesça Mendaña en lui adressant un salut voltigeant de son bonnet de panne marron.
 Il reposa le chapeau sur la table, échauffé par son discours, à peu près là où il avait situé les Îles Salomon un instant plus tôt. Le couvre-chef, recourbé en une pointe se terminant par un gland doré, ressemblait à un navire à l'étrave relevée prolongée par une figure de proue coruscante. Mendaña s'épongea le front et reprit :
 - En échange, le Roi me nomme gouverneur des terres dont j'aurai pris possession, gouverneur absolu des îles australes que j'aurai découvertes, et cela pour deux générations ! Il m'accorde des esclaves et dix années d'exemption de taxes douanières, le droit de battre monnaie avec l'or et l'argent de mes mines et le titre de marquis ! Voyez la date : 24 avril 1574 ! Et celle-ci, la cédule royale qui me donne juridiction exclusive sur toutes les îles que je pourrai découvrir : 14 juillet 1574 ! Et encore celle-ci, du 15 mai 1575, " Du Roi au Gouverneur des Îles Australes ", où Sa Majesté me recommande de bien situer sur les cartes les nouvelles villes, cités et provinces, et me prie d'observer l'éclipse solaire du 26 septembre de cette même année et celle du 15 septembre de 1578, et aussi les éclipses de lune qui, selon les calculs des astronomes, devaient se produire en 77 et 78 ! Ah, que de nobles tâches je n'ai pu accomplir à cause de quelques jaloux qui ont tout essayé pour me discréditer et m'écarter de la faveur du Roi ! Il y a longtemps que j'aurais dû reprendre la mer, mais des traîtres se sont ligués contre moi. Lorsque j'ai débarqué à Panama, il y a dix-huit ans, avec des recrues pour la colonie, j'ai été arrêté par le président Loarte, sous prétexte que j'avais pris la défense d'un de mes hommes accusé injustement de contrebande ! J'ai été jeté en prison avec des nègres et des Indiens, comme le dernier des malpropres ! J'ai perdu mes hommes et mon navire. Et les missionnaires franciscains recrutés par Frère Antonio de San Gregorio - qui avait fait spécialement le voyage du Pérou à Séville pour engager des volontaires prêts à évangéliser les Îles Salomon - ont été embarqués au dernier moment pour Manille ! Trois ans plus tard, c'est Francisco de Toledo, vice-roi du Pérou, qui fit tout ce qui était en son pouvoir, et même au-delà, pour empêcher l'expédition de larguer les amarres, et cela pour l'unique raison qu'il était un ennemi de mon oncle, Lope Garcia de Castro, son prédécesseur. J'y ai laissé toute ma fortune. Sans mon mariage avec Doña Isabel, je dois bien l'avouer, sans les appuis politiques de sa famille et sans le remplacement de Toledo par Garcia Hurtado de Mendoza qui m'est favorable, je serais toujours à rédiger des lettres et des manifestes, à faire antichambre au Conseil des Indes, à errer sur les quais et à m'user les yeux vers le couchant pour tenter de discerner mon rêve au-delà de l'horizon. Si vous saviez comme j'ai tremblé de rage, reprit-il un ton plus bas, quand Drake (" el Draque " ! le dragon ! le négrier ! le pirate luthérien !) est entré avec ses cinq navires dans la Mer du Sud ! Et j'ai tremblé plus encore, onze ans plus tard, quand Cavendish s'y est aventuré à son tour. Mais ils n'ont pas trouvé les Îles Salomon. Dieu n'a pas voulu que ces îles fussent à la païenne Angleterre, c'en est la preuve éclatante. Dieu a voulu que ce fût un Espagnol, Vasco Nuñez de Balboa, qui aperçût le premier la Mer du Sud. Il permit aussi que Magellan, le Portugais, vînt mettre son génie au service du grand Charles V. Sa volonté est à présent que les terres australes soient à l'Espagne. Et moi, Alvaro de Mendaña de Neira, j'ai été désigné par Lui pour les découvrir et les offrir à Philippe qui en sera roi, par la Grâce de Dieu, comme il l'est déjà des Espagnes et des Indes. Les îles du Roi Salomon m'attendent, Don Pedro. Elles nous attendent. Elles attendent l'Espagne et la révélation du Christ. Je vous ai choisi parce que vous êtes le meilleur navigateur de tous les Royaumes d'Espagne. Pedro Merino Manrique, notre maître de camp, a été élu de même parce qu'il est un soldat expérimenté et courageux. Je vous accorde qu'il est parfois brutal et vulgaire, mais mettez cela sur le compte d'une longue fréquentation de la racaille des armées. D'ailleurs, ajouta l'adelantado avec un sourire ironique qui rendit ses lèvres encore plus minces, cela ne devrait pas tant vous offusquer, Don Pedro, certaines langues peu charitables vous disent vous-même issu de la Rua Nova, un quartier peu convenable de Lisbonne, si je ne me trompe... Ne prenez donc pas cet air scandalisé.
 Isabel se tenait à l'écart, assise sur un petit banc qu'elle avait tiré à côté d'une lucarne ouverte, qui laissait à peine entrer la lumière et l'air lourd d'humidité marine. Quirós ne put s'empêcher de comparer les époux. Mendaña avait largement dépassé la cinquantaine. Il avait le regard pâle des rêveurs, le front haut et bombé des êtres intelligents, mais il n'était pas de ce monde. Le cheveux frisé, la barbe impeccablement taillée et la moustache bien lissée, aux pointes effilées, sacrifiaient à la mode et au souci des apparences, mais le pourpoint de bonne coupe était râpé aux coudes et la courte fraise mal ajustée. " Mendaña est un exalté, pensait le pilote, c'est un homme bon mais un faible. Il est de ces hommes qui veulent croire à tout prix en leurs semblables pour ne pas avoir à descendre sur terre affronter les réalités ". D'Isabel Barreto par contre, émanait une autorité naturelle dont il était clair qu'elle avait coutume d'user avec excès. Assise en retrait, elle donnait cependant l'illusion d'être plus grande que son mari, et le soleil couchant de la fin d'après-midi n'éclairait qu'elle, auréolant d'or (un présage ?) ses longs cheveux châtains. Les fréquents regards que lui lançait Mendaña, cherchant sans cesse des signes d'approbation, rendaient sa présence encore plus imposante. Quirós savait peu de choses d'elle, sinon qu'elle était arrivée au Pérou quinze ans plus tôt, qu'elle avait presque aussitôt épousé Mendaña et qu'elle semblait avoir au moins vingt ans de moins que lui. Comme son mari venait de le reconnaître - et comme elle ne manquait aucune occasion de le rappeler elle-même -, elle avait aussitôt mis sa fortune et ses relations au service de son rêve de conquête. Le pilote se demanda dans quelle mesure, au cours du temps, elle n'en avait pas fait le sien.