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Francis Dannemark, Zoologie, fables & récits, Le Castor Astral, coll. " Escales des lettres ", 2006 ; avec des dessins de Chris De Becker, Noé Dannemark et Lucas Dannemark. Couverture : illustration originale de Chris De Becker. Format : 12 x 19 ; 112 pages. Prix : 13 €

Zoologie rassemble des fables et des récits que l'on pourrait lire comme autant d'hommages à Richard Brautigan, des aphorismes décalés, et un conte amoureux et politique. Dans les trois parties de ce livre insolite, Francis Dannemark n'a de cesse de rappeler la magie généralement inaperçue du quotidien. Humour et poésie n'excluent pas un regard critique sur le monde et les drôles d'animaux qui le peuplent. Les nombreuses illustrations confèrent un charme particulier à ce livre où l'on apprend qu'il y a mieux à faire que compter les moutons la nuit, que les girafes ont des dents in-croy-ables et qu'il est peut-être plus intéressant, sur Google, de rechercher des photos de singes que son propre nom.

Extrait (télécharger l'extrait) :

       


Un bateau-phare pour les grenouilles


Durant la journée, il récoltait du matériel ici et là, et il construisait de minuscules bateaux. Le livre qu'il avait reçu renfermait les images de centaines de navires mais les siens ne ressemblaient à rien, ou à ceux qui avaient traversé les rêves des marins perdus entre deux océans et contents de l'être. Quand le jour touchait à sa fin et que ses parents l'appelaient, il choisissait un de ses navires et y collait une de ces petites bougies qu'on utilise ordinairement pour les gâteaux d'anniversaire. Il allait rapidement jusqu'au bord du filet d'eau qui s'appelait la rivière et mettait son embarcation sur les flots paresseux, bougie allumée. Puis il rentrait à la maison. Moi, je veillais un moment encore, j'écoutais coasser les grenouilles qui saluaient l'arrivée de leur bateau-phare. Plus tard, j'allais me coucher et je dormais sans inquiétude. À cette époque-là de l'histoire du monde, jamais la nuit ne se perdait.

***

À peine pensées


Si le papillon enfermé dans sa chrysalide songe à ses ailes à venir et non à ses multiples pattes perdues, c'est un sage. Sinon, il avance comme nous, avec des rêves encombrants de filets et de parachutes.

***


Sur un site, j'ai découvert un jour que j'étais l'un des deux écrivains préférés d'une femme qui raffole de littérature. Chic alors ! L'ennui, c'est que je n'aimais pas, mais alors vraiment pas, son second écrivain favori. Alors j'ai relu attentivement ce qu'avait écrit cette mienne fan. Et j'ai eu la nette impression que si on lui avait demandé de n'en garder qu'un, elle aurait sans hésiter choisi l'autre. J'ai éteint mon PC et je me suis dit que ce n'était pas si intéressant que ça, tout compte fait, de rechercher son nom sur Google. Mieux vaut chercher des images de singes, il y en a de très rafraîchissantes.

***


Je ne perds jamais l'espoir, c'est lui qui me perd parfois. C'est sans doute que, même dans les labyrinthes et les impasses, mes longues jambes me portent à marcher trop vite.

***

La traversée des grandes eaux


I.

  La vieille dame est très vieille, mais comme elle l'est depuis quelques années déjà, elle n'est plus ni vieille ni jeune. De fines rides forment sur son visage des figures belles et mouvantes, pareilles aux dessins que font certains nuages tout en haut du ciel d'été. Sa peau est douce comme le ventre d'un oiseau.

  Elle sourit souvent. Quand marche vers elle l'homme très vieux qui est son amour. Quand elle lui prend la main et qu'il dépose sur ses lèvres un baiser. Quand elle voit courir les enfants au fond du jardin, près de la rivière. Quand les fleurs autour de sa maison composent des bouquets.

  Dans le village, il n'y a plus qu'eux deux qui ont connu la ville d'avant, plus qu'eux deux qui ont autrefois traversé le fleuve. Il a écrit, lui, quelques histoires de ce temps-là mais il n'en parle plus. Alors c'est à elle que les enfants posent des questions. Rares sont les jours où il n'y en a pas l'un ou l'autre qui passe chez eux pour se faire raconter une histoire, pour parler des petites choses de la vie ou pour recevoir un peu de jus de fruit ou du chocolat.

  Aujourd'hui, dans la douceur d'un après-midi de printemps, les enfants du village sont venus tous ensemble. Parce que c'est jour de fête. Parce qu'elle a cent ans. Ils sont arrivés avec des fleurs, des foulards, des petits objets qu'ils ont fabriqués pour elle - et une grande envie de l'entendre parler. Elle leur a dit souvent qu'elle leur raconterait la ville de l'autre côté du fleuve quand elle aurait cent ans, pas avant. Et cent ans, c'est aujourd'hui, un beau jour de printemps, avec la rumeur des abeilles qui entre par les fenêtres ouvertes et la voix d'une femme qui chante dans le jardin d'à côté.

(…)