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Willem Elsschot, L'embrouille, roman traduit du néerlandais par Marnix Vincent, Le Castor Astral, coll. " Escales des lettres ", avril 2006. Couverture : acrylique originale de Chris De Becker.
Format : 12 x 19 ; 340 pages. Prix : 17 €


L'embrouille réunit deux romans : Lijmen, paru en 1924, et Het been, qui date de 1938. Dès cette date, ils n'en feront plus qu'un. On y découvre pour la première fois le personnage de Frans Laarmans, qui sera le héros de Fromage et, plus tard, du Feu follet. Il rencontre Boorman, un arnaqueur qui l'engage comme complice pour vendre à de petits entrepreneurs des quantités énormes et absolument inutilisables d'une revue de promotion internationale aussi prestigieuse que factice. Le sort d'une de leurs victimes, Madame Lauwereyssen, va déclencher chez Boorman une profonde culpabilité. Il va dès lors vouloir se racheter mais, pour lui comme pour Laarmans, les choses ne se passeront pas du tout comme prévu…

L'embrouille a été adapté au cinéma en 1999 par Robbe De Hert (Lijmen/Het been, avec Willeke van Ammelrooy et Sylvia Kristel).

Extrait (télécharger l'extrait) :

   " Comment t'appelles-tu ? " demanda Boorman, à quoi je répondis bien entendu Laarmans.
   " Ça ne va pas ", dit l'homme. " Non, Laarmans est impossible, surtout dans un pays où les clients eux-mêmes s'appellent simplement Mosselmans, Biermans et Borremans. Désormais, tu t'appelleras Teixeira de Mattos ; voilà un nom qui sort des sentiers battus, tu ne trouves pas ? Mais pas question de faire imprimer des cartes de visite, car tu dois faire attention. Je ne t'appellerai ainsi que parce que, décidément, Laarmans ne fait pas l'affaire. Bon, monsieur de Mattos, pas besoin de me dire quoi que ce soit. Tu as à peu près trente ans, pas vrai ? Donc, c'est encore faisable. Si tu en avais quarante, je n'essaierais pas avec toi. Voici ma proposition. Tu viens chez moi comme stagiaire, avec l'un ou l'autre titre. Disons secrétaire ou rédacteur en chef. Tu n'as qu'à chercher toi-même un titre qui te plaise et surtout qui plaise à la clientèle. Que tu sois marié ou pas, je m'en fiche, tout comme je me fiche de ce que tu as fabriqué jusqu'à présent. Mais tu dois faire ce que je dis. Ce-que-je-dis... Et non seulement tu dois faire ce que je dis, mais tu dois faire comme je fais, parler comme je parle et te taire comme je me tais. Nous dressons un contrat qui stipule qu'à partir d'aujourd'hui tu reçois mille francs par mois pendant douze mois au maximum. Passé ce délai, ou plus tôt, soit tu voles à la porte, soit je te cède mon affaire, et dans ce cas tu travailles pendant vingt ans à mon compte pour cinquante pour cent du bénéfice. Si tu es l'homme qu'il faut, cette moitié pourra atteindre cinquante mille francs par an. Oui, vingt ans, c'est suffisant, sinon ça devient de la folie. Et après ce temps, tout le saint-frusquin est pour toi, y compris la totalité du bénéfice, et tu n'auras encore que cinquante ans. "
   " Moi, j'ai cinquante ans ", dit-il avec force. " Aujourd'hui, en ce moment, tel que je suis ici. " Et une fois de plus, il émanait de sa personne une telle impression de puissance que je reculai un rien sur ma chaise pour ne pas entrer en contact avec lui, car on aurait dit une dynamo.
   Mille francs par mois ! Cela me paraissait une somme si prodigieuse que je pensai aussitôt à des difficultés insurmontables, à des langues impossibles et à la trigonométrie.
   " Mais pensez-vous, demandai-je avec inquiétude, que je pourrai accomplir les tâches que vous me confierez ? "
   Il me dévisagea encore une fois, d'un regard qui évaluait mon poids à une livre près.    " Oui ", m'assura-t-il. " À condition que tu puisses vouloir. Vouloir, dans mes affaires, est plus difficile que faire. "
   Je saisis ma chance : " C'est d'accord ", dis-je non sans dignité et par ailleurs non sans une certaine sensation d'oppression, comme si je vendais mon âme.
   " De quoi écrire ! " claironna Boorman, sur quoi la servante se réveilla en sursaut et se dirigea vers nous.
   " Monsieur ", dit-elle tout en jetant un coup d'œil à l'horloge, " nous allons fermer. Pour écrire, attendez... "
   Elle n'arriva pas plus loin, car Boorman lui glissait deux francs dans la main. Elle ne tarda pas à apporter ce qui avait été demandé.
   Quelques instants plus tard, Boorman avait rédigé en deux exemplaires, sur du papier portant l'en-tête " Brasserie du Lion Royal ", un contrat dont les termes correspondaient exactement à ce que nous avions convenu de vive voix.
   " Ici ", indiqua-t-il, et je pris la plume en main.
   " Laarmans évidemment ", dit Boorman, et j'apposai une signature ornée d'une boucle élégante.
   " Je vais chercher une nouvelle signature pour toi ", promit mon patron tout en glissant dans son portefeuille l'exemplaire que je venais de signer, " car cette boucle est démodée et manque de force. Ta signature doit, sinon faire peur aux gens, du moins imposer le respect. Des lettres fortes, solides, sans la moindre boucle. Et tu signes évidemment toujours Laarmans, jamais Texeira de Mattos, mais de telle façon que personne ne puisse te lire, car ton nom est vraiment trop local... Viens, suis-moi. "