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Paul de Wispelaere, L'alphabet calciné, journal, traduit du néerlandais (Belgique) par Charles Franken, 2006. Couverture : acrylique originale de Chris De Becker.
Format : 14 x 21,5 ; 330 pages. Prix : 22 €


Ce journal parcourt en zigzag une année de la vie de l'auteur en y mêlant, par associations d'idées, divers épisodes de l'actualité et du passé. Il se présente comme un mélange, habilement composé, de récits, de croquis, d'impressions et de considérations sur la vie et l'écriture. Grave, sensuelle ou virulente, sa plume fait toujours mouche. Les regards de Paul de Wispelaere se portent tour à tour sur le monde intérieur et le monde extérieur, et, au gré d'itinéraires variés, il reconstitue un monde paisible et hors du temps : le paradis perdu de son enfance. L'auteur retrouve sans doute l'unité originelle dans la personne de Ilse, sa jeune épouse ; mêlée de près au passé de son bien-aimé, elle lui ouvre aussi les portes de l'avenir et de l'espoir.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Octobre

C'est une épreuve redoutable que d'entreprendre d'écrire un
livre. Ilse est revenue à la charge, la voix inquiète : " Je peux faire
quelque chose pour toi ? " Comme elle ne peut pas m'aider,
je l'évite ou je fais l'indifférent. Il est inutile que je lui sourie
pour la rassurer. "Tu viendras nager avec moi tout à l'heure ?
m'a-t-elle demandé plus tard, tu ferais au moins quelque
chose de sain. " Non, je n'ai envie de rien et surtout pas de faire
quelque chose de sain. " Et toi, que fais-tu ? " Elle est arrivée
à la moitié de Boquitas pintadas de Manuel Puig : " un livre
merveilleux ".

Dédoublement : je le vois au moment où il regarde par la
tabatière de son cabinet de travail, l'œil fixe, indifférent. Il a
dépassé la soixantaine, il a les tempes grisonnantes et le crâne
dégarni. Il est petit mais charpenté, avec une légère tendance à
l'embonpoint. Dans sa jeunesse, il a fait beaucoup de gymnastique,
beaucoup de vélo, de football et de boxe. Années d'autrefois,
dont les replis de son cerveau et ses articulations conservent
le souvenir mais qu'elle considère comme de l'histoire ancienne.
Somme toute, il garde un pied dans le dix-neuvième siècle du
côté de ses parents alors que l'avenir de sa femme se situe au
vingt-et-unième siècle. Plus d'un siècle d'écart. À cette pensée,
la tête lui tourne. Ses oreilles bourdonnent encore de leur
dernière conversation. De l'endroit où il se trouve, sous verre,
son regard plonge dans le jardin et le verger qu'il a aménagés il y
a bientôt vingt ans et qui ont grandi, pour ainsi dire, sans lui.
À travers une vitre : il a de plus en plus souvent l'impression de
regarder la vie de cette façon, sa propre vie aussi. D'épaisses
nappes de brume enveloppent le bois encore assez touffu. Toutes
les grandes oeuvres de la littérature naissent d'une victoire
remportée sur une aversion qui paralysait l'auteur, ce qui
explique qu'il n'en ait que faire en ce moment.
En 1907, Rilke écrit dans une lettre : " Si j'excepte deux
brèves interruptions, voilà des semaines que je n'ai pas prononcé
un seul mot ; ma solitude se referme enfin et je me sens pris par
mon travail comme le noyau est pris dans le fruit. " Cette pensée
l'obsède. Il se dit : si je pouvais en être là !

Le jardin, qu'octobre arrose et peint, s'enfonce à nouveau en
lui-même. La pelouse absorbe avec délice poires à cuire,
pommes, gratte-culs, baies et feuilles en décomposition. Elle
aspire dans la terre gorgée d'eau les jours d'été réduits au désespoir.
Si le grain ne meurt, il ne porte pas de fruit : la formule
poétique est peut-être éculée mais elle énonce une certitude à
laquelle je m'accroche.


Exercice. Regarder la main posée sur ma table de travail en
chêne. La main est attachée à mon bras ou mon bras est attaché
à la main. Et moi (la personne sans le bras), j'y suis complètement
attaché. À chaque retour du printemps, les taches de rouille
sont plus nombreuses, les grosses veines charrient un supplément
de vert-de-gris. Le vernis de la peau est craquelé. Ah, si c'était la
main d'un autre !Mais j'en ai besoin pour écrire.

Voici le soir. Nous sommes assis sous la lampe qui éclaire nos
silhouettes et nos mouvements. Seuls nos visages et nos mains
sont nus et nos yeux s'y attardent. Entre le pouce et l'index plié,
je lui casse des noix. Quelquefois, elles sont trop dures et résistent.
Tes mains sont puissantes, douces, adorables, dit-elle.
Je proteste, heureux malgré tout d'entendre sa vérité. C'est la
vérité de l'amour, évidemment, mais toutes les autres vérités sont
intolérables.

En soi, l'écriture d'un journal est une manière de vivre :
l'auteur vit à la lumière de son journal, il n'a d'yeux que pour son
journal dont l'écriture forme la substance. De même que la
chenille est déjà papillon, le vécu constitue déjà la matière littéraire
du journal. Le risque existe qu'un geste d'apparence spontanée
sélectionne déjà les mots qui lui donneront bientôt une
forme écrite. Tout baiser peut être un baiser de Judas. Lorsque
j'ai ouvert la fenêtre de la chambre à coucher ce matin, une volée
bruyante d'étourneaux apeurés s'est précipitée à grand bruit dans
ce texte. Le journal donne naissance aux événements du jour (de
l'année, de la vie remémorée).
" Pendant le travail, oubliez tout, il faut que tout se passe
comme si vous écriviez pour vous ou pour la personne que vous
aimez le plus au monde. " (Paoustovski) Cette personne, c'est
toi : ne l'oublie pas.