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Xavier Deutsch, De l'univers, roman, Le Castor Astral, coll. " Escales du Nord ", janvier 2006. Couverture de Chris De Becker.

" Nous sommes au début du vingt-et-unième siècle, dans le petit village ardennais de Jaisnes, et l'hiver s'ouvre sur la dernière odyssée de l'univers. Quelqu'un a-t-il jamais vu Christophe Colomb revenir ? C'est qu'il n'est pas revenu. Pour Jules, c'est clair : il faut aller y voir, là-bas, au bout de l'océan, au risque des grandes cataractes et du grand bouillon du bout du monde. En dépit des entraves et des empêchements, il a tout préparé, il a retapé La Mouche, un petit bateau à deux rames... "
Des Pôlenordiens hypothétiques, des dignitaires étrangers, un faux Indien, des moines, des Kalmouks et tant d'autres traversent ce roman enchanteur et surprenant où plane une douce folie générale.

Extrait (télécharger l'extrait) :

I


  La cuisine sent le café, bientôt l'oignon. Sur la nappe cirée de la petite table en bois blanc, la gamine colle des autocollants dans son album Panini : les championnats de football de divisions 1 et 2, l'Union, Beveren et La Louvière…
  Les têtes d'Herpoel et de Kompany, sur les vignettes, ressemblent aux photos anthropométriques des commissariats de police, mais la fillette s'applique avec le plus grand sérieux du monde. Faut pas dépasser hors du cadre ! Dans la vie, rien n'est plus sûr que de ne pas dépasser hors du cadre, le curé l'affirme et Parrain l'a redit. A côté de sa main restent les pochettes ouvertes, comme des papillons qu'elle a déchirés, à l'odeur de colle et d'encre qui parle de nos vieilles enfances à nous. Pour elle, rien d'autre ne compte encore : placer les vignettes sur la case du bon numéro, et ne pas dépasser.
  Elle tourne la tête au bruit de la porte d'entrée, elle sourit déjà, et demeure comme ça, la tête immobile, et souriant. Elle connaît le son différent de la porte selon que chacun la pousse, Parrain, Jeanne Franchie, Freddy. Jamais que trois sons de porte à retenir. Avec Parrain, la voix tonne, l'air sonne, quelque chose comme de la montagne qui tombe. Autour de Jeanne montent les odeurs de javel, même quand elle ne lave pas : Jeanne Franchie a la javel plus bas que terre, elle sent ça, la javel et le pli d'aisselle, et porte chaque jour son tablier de nylon comme les marionnettes qu'on ne change pas de robe. Quand elle boit son café du matin, appuyée sur la cuisinière, on dirait qu'elle prie, que ses lèvres chatouillent la tasse ou qu'elle lui murmure des choses qui peuvent durer tout le jour, puis elle grignote son Cha-Cha en regardant devant elle, et Leïla se dit depuis longtemps que les adultes ont de lourdes charges à porter, qui leur alourdissent les yeux.
  Mais la porte à Freddy ne fait presque pas de bruit, c'est même le contraire, presque un rituel qui ne déplace pas de vent. Lui, se faufile, referme, ça fait juste un miaulement à cause des gonds, et il porte son appareil de photographie à hauteur de sa tête en disant " clic " ! Que la photo parte ou pas, la petite Leïla s'immobilise et sourit chaque fois, pour le cas où. La tête de Freddy se montre ensuite, après son appareil, comme la lune. Freddy a la tête blanche et des yeux de poisson depuis sa naissance, sa sortie de l'œuf.
  Leïla dit :
- Parrain a dit que le fou est mort.

  Freddy lève les yeux au ciel, il réfléchit, puis :
- S'il est mort, il doit faire bien rire le bon Dieu !
  Leïla répond que c'est juste, sauf si monsieur le curé prie plus fort qu'on croit, parce que le fou, le curé ne peut pas l'encadrer. Mais on doit dire à présent " ne pouvait ", si le fou est mort.
- C'est exact, dit Freddy, sauf si le curé continue d'avoir sa dent contre le fou, tout mort soit-il, dans ce cas on peut bien utiliser le verbe au présent au-delà du trépas.
- C'est juste, dit Leïla. Pourquoi le curé déteste-t-il le fou ?
- Car le fou a dit un jour qu'il partirait voir de l'autre côté des mers du Nord, et le curé soutient que c'est pécher contre le ciel et contre nous d'aller voir l'autre bord des choses.
- Car le fou aurait pu voir Dieu ?
- Ou les anges qui tiennent l'entrée, ou les géants qui font du brouillard en fumant des grandes cigarettes.
- Faut déjà qu'elles soient grandes !
Leïla repousse sa chaise, et se porte devant la fenêtre.
- Tu regardes si le fou passe dans le ciel ? demande Freddy.
- Mais non ! Je ne suis pas sûre qu'il faut croire à ton histoire de cigarettes : il fait blanc, ça sent la neige et le caillou.
- Manquerait plus qu'il neige des cailloux…
Leïla se retourne sur Freddy, et sourit en n'ajoutant rien. Qu'il neige des cailloux, ce serait peut-être comique, mais ça ferait mal aux toits des maisons.

*

Le fou n'est pas mort, c'était un mensonge. Quelqu'un l'ayant vu dans la rivière la veille au soir, au fond de l'eau noire, a cru qu'il était noyé. Le fou ne se noyait pas, il s'entraînait, c'est différent. Mais pour celui qui a vu le fou dans la rivière en pleine nuit, c'est devenu vrai, il l'a dit à quelqu'un, et tout le village l'a cru. Cependant lorsqu'on raconte des histoires à voix haute qui ne représentent pas la vérité, c'est bien un mensonge, ça devient plus dur que l'église, ça peut faire du tort à quelqu'un. Cela ferait du tort au fou, s'il donnait de l'importance à ce qu'on dit de lui, s'il se souciait justement de ces histoires de vie et de trépas, ou s'il n'était pas fou, mais dans le fond Leïla n'est pas sûre qu'il soit fou, comme tout le monde le dit. D'abord il s'appelle Jules, pas " le fou ", puis il est socialiste, et ensuite il est déjà mort une fois, il y a assez longtemps, avant la naissance de Leïla, mais on le lui a raconté.
Il est mort quand il était soldat, et qu'il est parti en Yougoslavie pour sauver des gens avec l'Armée. Un jour il marchait dans la montagne avec trois autres soldats, et derrière un village ils devaient traverser un verger mais ce jour-là personne n'allait plus y chercher de pommes, car la guerre continuait et de toute façon ce n'était pas la saison. Les quatre soldats marchaient sur une ligne, parce qu'il fallait suivre un sentier très mince qui montait vers la montagne par le verger. Le genre de sentier où c'est difficile de marcher à deux l'un à côté de l'autre, et pour cette raison les quatre soldats avançaient en silence, alors qu'ils auraient peut-être bien aimé se dire des choses. S'ils avaient pu marcher en se racontant des histoires, Jules ne serait peut-être pas mort cette fois-là.
Il a marché sur une bombe enterrée dans le verger : cela s'appelle une mine, la mine a explosé parce que c'est tout de même pour ça que quelqu'un l'avait construite, et que quelqu'un d'autre l'avait enfoncée à cet endroit, pour qu'elle saute ! Et c'est ce qu'elle a fait quand Jules a marché dessus. Un éclat de cette bombe lui a traversé la tête en passant par un de ses yeux. D'un côté à l'autre de la tête ! Puis le bout de bombe est ressorti par derrière, et les trois autres soldats ont tout de suite pensé que Jules était mort. On l'a amené dans un hôpital, pour pas le laisser là, dans ce verger où de toute façon personne ne lui aurait plus rien fait, et dans l'hôpital on a vu qu'il n'était pas mort, mais presque. C'était très bizarre : le bout de bombe lui avait traversé la tête, en pareil cas on doit mourir, mais Jules a eu de la chance, et les médecins ont évalué qu'il avait juste eu un petit bout de cerveau envolé. C'est pour ça qu'on l'appelle " le fou " : parce qu'en même temps que son bout de cerveau, l'éclat de bombe a emporté toute une série d'histoires loufoques que nous gardons en nous, par acquit de conscience, pour plus tard, parce que ça peut toujours servir. Les émotions, la mémoire…
Il n'a conservé que des bribes et des tessons, des récits de Sparte, des exaltations, et des sentiments effrangés pareils à ce qui bat dans le vent fort dès l'automne.