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Jef Geeraerts, Le récit de Matsombo, roman traduit par Marie Hooghe, Le Castor Astral, coll. " Escales du Nord ", septembre 2005.

Dans Je ne suis qu'un nègre, qui aborde la problématique coloniale après la déclaration d'indépendance, Grégoire Matsombo, un assistant médical, s'empare d'un stock de médicaments et exerce illégalement la médecine dans un village de brousse. Dans Le récit de Matsombo, qui en constitue la suite et la sombre conclusion, le même personnage, devenu prétendument " attaché culturel " en Europe, relate à un médecin qu'il a connu au Congo sa vie là-bas au début des années 1960, une vie marquée par la haine et la soif de vengeance, par un flot ininterrompu de meurtres, de destructions et de débordements. Pas d'analyse sociologique dans ce récit, mais la description terrible du désespoir et de la genèse de la haine.

Extrait (télécharger l'extrait) :

" Les rires n'en finissaient pas. Les guerriers commençaient à danser entre eux, le lingele et le bomboma, une danse interdite par les missionnaires, d'une obscénité incroyable, mais finalement le c.p. leva à nouveau les bras. ? Aujourd'hui, c'est un fête de lutte, abattez tous les arbres et organisons le libanda ! ? cria-t-il avant de vite quitter sa place.
" Les guerriers escaladèrent la balustrade et sautèrent dans les fleurs, les coupèrent et aussi les arbustes et le magnolia qu'ils traînèrent derrière eux. Les autres entonnèrent le chant rythmique qui annonce toujours les concours de lutte indigène. ? Gungu-ééé, modi-ngongo-kwà ! ? Parfois pendant des heures de suite, pour entrer en transe.
" Le choix des lutteurs prit un certain temps. Une dizaine. Autant qu'il y avait de missionnaires. Ils étaient nonchalamment appuyés contre la balustrade et mâchaient des noix de cola. Puis les pères furent poussés au milieu de la pelouse, on dénoua la corde qu'ils avaient au cou, on leur fit enlever leur chemise et se mettre en rangs. Le vieux alla se rasseoir, excitant les rires de la galerie qui était pleine à craquer, des guerriers mais aussi des femmes et des enfants. Ils se moquaient des épaules étroites des pères, de leur peau terne et boutonneuse et de la différence entre la couleur de leur visage et celle de leur poitrine, blanche comme des pique-bœufs. Un seul d'entre eux était bien bâti et très poilu. Un frère.
" Les lutteurs noirs s'avancèrent en dansant et choisirent chacun un missionnaire. Lorsqu'un grand gaillard aux allures de prédateur alla se planter devant le vieux à la barbe blanche et s'inclina profondément, des rires tonitruants jaillirent à nouveau. ? Ce n'est pas un homme, c'est la mort ! cria quelqu'un. - Donnez-lui une pipe à eau et une chaise longue sous l'auvent ! cria un autre. - De la purée de malemba avec de la viande de chèvre car il n'a plus de dents ! - Est-ce qu'un missionnaire a des couilles ? cria une femme sous les cris perçants des autres femmes. - Des couilles oui, mais pas de semence ! - Ne portent-ils pas des vêtements de femme ? - Pas aujourd'hui, car ils vont lutter le libanda ! ?
" Le libanda commença. C'était un spectacle lamentable. Le premier père, le directeur de l'école, un petit gros avec des seins de femme, se retrouva au tapis en moins d'une seconde. Le lutteur noir écarta les bras d'un air méprisant et cracha. Le peuple huait et lançait de la terre sur le missionnaire qui se cachait la figure dans les mains.
" Le deuxième, une ardent prédicateur en son temps, qui brandissait toujours l'enfer et le châtiment éternel, maigre comme un clou et très blanc, réagit de manière encore plus stupide. C'était écœurant. Pour se défendre contre la prise de son adversaire, il le griffa, par mégarde sans doute, comme une femme. Le Noir le lâcha et lui envoya un direct du poing sous le menton qui le mit knock-out. Le nègre montra les marques de sang sur ses bras, la populace n'était plus à tenir.
" Mais je dois reconnaître que les Noirs ne respectaient pas plus les règles. Dans le libanda, on ne peut pas frapper mais si l'autre vous griffe comme une femme, alors on lui tape dessus, c'est évident.
" Le père suivant, ou était-ce un frère, fit une prise de tête à son adversaire, ce qui est interdit et le Noir qui n'arrivait pas à se dégager l'attrapa par les couilles si bien que le père lâcha prise. Naturellement. Puis il lui arracha à moitié la barbe et montra triomphalement la touffe de poils à la populace.
" Après ça, il ne fut plus question de règles. Je savais que les pères n'avaient plus une chance. On n'attendait plus que le dernier. Puis le massacre pourrait commencer.
" Mais c'est alors qu'il se passa quelque chose. Le dernier était ce grand musclé, le frère qui avait la poitrine couverte d'une épaisse toison noire, il dirigeait le chantier de construction de la mission. Il saisit son adversaire par la peau du cou selon les règles du libanda et l'envoya péter par terre d'un magnifique mouvement de la hanche. Le public salua d'un tonnerre d'applaudissements. ? Ça, c'est un homme ! ?, criait-on de toutes parts. Les femmes lançaient des mouchoirs de tête. Le frère en ramassa un et se le noua sur la tête. Une femme sauta sur la pelouse. Il se mit à danser avec elle. La foule était déchaînée.
" Le géant à la voix rauque cria : ? Le léopard blanc est venu à nous ! ? et il lança son javelot qui se ficha en terre à un mètre du frère. Celui-ci s'en empara et mima à la perfection une danse guerrière. Il était clair qu'il connaissait bien la psychologie des Noirs. Il avait d'ailleurs une petite amie noire.
" Quand il eut fini de danser, il renvoya le javelot en direction de l'autre qui l'évita avec son bouclier et hurla en budja : ? Il y a ici un léopard mâle, avec des griffes et des dents, qui a des griffes et des dents aussi aiguisées ? ?
" Alors le "sanglier", qui se trouvait à côté de moi, se leva, sortit du rang, ôta sa ceinture, roula des mécaniques et s'avança droit sur le frère.
" Alors le frère a fait quelque chose qui aujourd'hui encore me remplit d'admiration. J'étais persuadé qu'il était plus fort que le sanglier mais pendant un bon quart d'heure, ils restèrent accrochés l'un à l'autre, à moitié courbés, en haletant, en grognant, la sueur leur dégoulinait dans le dos mais leurs pieds ne bougeaient pas d'un centimètre. Quand tout à coup, à une vitesse incroyable, le frère plaça son pied droit derrière le talon du sanglier, lui prit le bras en tenaille et le sanglier tomba par terre, comme un bloc.
" La foule se mit à danser et à hurler, les gens voulaient parer le frère d'un collier de dents de léopard mais il leva le bras droit. Il avait vu lui aussi que le sanglier était furieux de cette défaite. ? Nazungisa libanda ?, cria le frère sous les acclamations de la foule, une expression purement technique qui signifie quelque chose comme : ? Je t'offre une revanche. ? Tout le monde ne le sait pas, mais le frère le savait, lui.
" Je prévoyais ce qui allait arriver. Pendant dix minutes, ils restèrent au corps à corps, à pousser et tirer. Les yeux du sanglier commençaient à s'exorbiter. Il n'en pouvait plus. C'est alors que le frère se laissa envoyer au tapis. Ils roulèrent tous deux par terre. Spectaculaire. Mais il l'avait fait exprès. Les spectateurs ne savaient plus ce qu'ils faisaient. Une partie de la maçonnerie de la balustrade céda, les femmes et les enfants déboulèrent dans l'herbe et se mirent à accrocher des bandes de peau de léopard au cou du frère et du sanglier. Ceux-ci se serrèrent la main et sous les rires de la foule, ils essayèrent de se renverser.
" C'est ce qui a finalement été le salut des pères car tout le monde applaudissait quand le c.p. a crié : ? Quels sont les frères de clan d'un homme ? - Les hommes ! - Quels sont les frères de clan d'un léopard ? - Les léopards ! - Et celui-ci, est-ce un homme ? ? cria-t-il en levant le bras velu du frère missionnaire. Les hurlements étaient assourdissants.