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Luuk Gruwez, Poèmes dissolus, poèmes (édition bilingue), Le Castor Astral, coll. " Escales du Nord ", traduits par Marnix Vincent, septembre 2005.

Dans son œuvre, Luuk Gruwez ne craint pas les grands sentiments : sa poésie est un plaidoyer pour la sensualité, pour le courage d'être extravagant, pour le culot émotionnel, pour le lyrisme.

Poèmes dissolus propose, en édition bilingue, une sélection des meilleurs poèmes de Luuk Gruwez.

Extraits (télécharger les extraits) :

UN FILS DE RIEN DU TOUT

Mourir fut ce que tu fis le plus vite :
de tant de chair je m'attendais
à ce qu'elle trépasse à la livre,
avec ostentation comme au music-hall.
Un seul spasme a suffi, baissez le rideau.

Ton corps était ton lieu préféré,
si élégant parfois dans sa paresse.
Tu t'en es allé rien que pour prouver
la raison des pères et le tort
de ce qui reste du corps.

Tu n'avais pas le talent des adieux.
Depuis ton cercueil encore tu m'enquiquines
avec tout ton orgueil, mal investi
en moi, un fils de rien du tout :
maladie pourvue d'une tête et de pattes.

Il fallait toujours que je sois le meilleur,
jamais bon en rage ni courage,
soumis même à ton cadavre :
ce digne cadavre resté père
et dont il ne subsiste pas une once.

**

PARLEZ-MOI D'AMOUR

" Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses. "
Pierre DE RONSARD



Je la vis pour la première fois en quatre-vingt-trois.
Marie-Jeanne, c'était son nom,
et elle raffolait de parfums.
Elle habitait avec un mainate,
imitateur magistral de sa sonnette,
possédait un poisson dans un bocal
et rien d'autre : sinon des parfums.
Une fois la trentaine venue, il lui arriva de croire,
généralement le premier dimanche du mois,
qu'elle puait au dedans, d'une puanteur pernicieuse,
comme si son âme était moisie.
Alors, elle s'envoyait une petite gorgée.

Elle était si maigre, la peau sur les os,
mais voulait régner jusque dans sa carcasse
et embaumer de la tête aux pieds,
bien qu'uniquement dans son intériorité.
Elle se lavait à peine,
et sa chambre de quatre sur cinq, de même :
ça faisait un bail qu'elle ne l'astiquait plus.
Le dehors n'en valait pas la chandelle.

Elle buvait de préférence Paloma Picasso,
car ça faisait chic, vachement chic.
Civilisée, elle l'était, Marie-Jeanne :
elle avait lu Rousseau, et Voltaire,
toute sa jeunesse absolument convaincue
que chacun est bon par nature
dans le meilleur des mondes possibles.

Naturellement, il y avait eu des amants,
des mecs le plus souvent ne valant pas tripette,
mais un surtout dont un bête petit portrait
ornait encore son buffet.
C'était Joey à la casquette
de base-ball, qui l'avait affreusement empaumée,
l'un ou l'autre dimanche infect,
avec l'une ou l'autre poule tout aussi infecte.

Voici comment elle avait rencontré Joey. Un soûlot
avait d'un jet puissant et de sa plus belle écriture
pissé dans la neige les lettres Aï luv you,
juste devant sa porte. Pissé, oui monsieur !
Et c'était Joey à la casquette de base-ball.

Une voisine, plus tard, la tenait à l'œil.
Le plus souvent ce premier dimanche, au crépuscule,
les sirènes venaient, l'emmenaient
- sirènes de la mer, comme elle disait -
sur l'autre rive de La Lys nauséabonde :
vers cette clinique où c'était toujours dimanche,
toute la semaine, pour Marie-Jeanne,
madone du dimanche.

C'était fin quatre-vingt-trois, je me souviens,
parce que je suis assez fou pour retenir
qui meurt, où et quand :
cette année-là mon père, ma mère, et quelque part à Paris
- le jour de la Saint-Nicolas - Lucienne Boyer
autrefois adulée pour Parlez-moi d'amour.
Alors, dans un hall de jeux, je vis Marie-Jeanne,
hurlant des injures délirantes au jackpot.
Elle portait une jupe trop ample,
une blouse à travers laquelle on pouvait reluquer
d'un œil impie des nichons trop longtemps
et trop égoïstement suçotés.
Un regard du genre L'amour ? Ne m'en parlez pas.

Mai pourtant revint, moins de six mois plus tard,
la plupart des lys n'étaient pas encore en fleurs,
et j'apportai des fleurs à la clinique.
Mais elle ? Elle trouvait que les fleurs sentent mauvais,
surtout les lys, oui même les gens, surtout les hommes.
Moi aussi par conséquent. Elle ne m'aimait pas,
mais, peu après, réussit pourtant toujours à me trouver.

Elle avait tout juste trente ans, Marie-Jeanne,
lorsqu'elle avala sa première petite gorgée.
Elle y prit aussitôt plaisir.

Quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-six, quatre-vingt-huit
et pendant toutes ces années je ne la vis plus.
Mais soudain, en l'an quatre-vingt-dix :
elle était là, de nouveau devant ce louche Jack,
madone débraillée avec un mégot,
tiraillant furieusement une manette
comme si le louche Jack était son Joey.
Foutez-moi la paix, nom de Dieu,
je fais de moi ce que je veux
.
Il n'était plus question d'embaumer.
Tout le possible, elle l'avait eu
et rien de ce qu'elle avait voulu :
rien qu'un mainate dans une cage,
rien qu'un poisson dans un bocal,
un fantôme, captif dans une bouteille. S'échapper,

voilà ce qu'elle voulait, et apprendre à voler,
s'extirper de sa carcasse, libre
sur des ailes immaculées.
Elle mit sa plus belle robe d'été
bien qu'on fût au cœur de l'hiver,
et sortit avec un flacon de Paloma Picasso.

Non pas qu'elle voulût mourir déjà, à tout prix,
elle ne voulait pas savoir ce qu'elle devait devenir,
simplement s'ôter d'elle-même :
une petite tache sur une robe impeccable.
Et si elle ne pouvait pas voler : nager.
Et si elle ne pouvait pas nager : flotter.

Des témoins à l'âme poétique dirent :
elle flottait sur l'eau tel un lys,
toute gonflée et pourtant légère comme une plume
sur cette eau nauséabonde de La Lys.
Un original prétendit qu'elle planait.
Ah, Marie-Jeanne, madone du dimanche,
j'en suis sûr et certain : elle embaumait à nouveau.

Je ne suis plus allé la voir, là où elle repose à présent,
mais une seule fois, par une nuit abominable,
passablement éméché, juste devant la maison
où était autrefois sa chambre,
dans la neige j'ai pissé Aï luv you.