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Marie-Eve Sténuit, Les Frères Y, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales du Nord », fin août 2005.
Réédition du roman en février 2015 dans la collection « Escales des lettres ».


Salué à sa sortie, en 2005, comme un authentique chef-d’œuvre, le premier roman de Marie-Ève Sténuit attendait une réédition. C’est chose faite aujourd’hui. Mais ce n’est pas d’une simple reprise qu’il s’agit ! L’auteur nous offre dans ce volume, outre le texte intégral du roman, une cinquantaine de pages passionnantes (et abondamment illustrées) sur la vie des véritables frères Y, les frères Tocci. On y découvre le point des vue des médecins qui les ont examinés, des détails sur leur vie et leur carrière – de leur première exhibition (à l’âge d’un mois !) à leurs tournées triomphales aux États-Unis –, ainsi que les portraits d’autres créatures extraordinaires qui font partie, comme eux, des cas les plus célèbres de l’histoire de la tératologie.

Un livre exceptionnel pour évoquer, avec réalisme, tendresse et humour, des êtres exceptionnels ! Une vision inédite, fascinante et touchante de la vie des « monstres » !

En haut : deux têtes, quatre bras, quatre poumons et deux cœurs. En bas : un nombril, un pénis, deux testicules, deux jambes et trois fesses. Un inventaire à la Prévert pour un corps facétieux. Celui d'un ypsiloïde. Celui des frères Y.

Librement inspiré d'une histoire vraie, ce roman à l'humour généreux raconte la vie peu ordinaire de frères siamois nés dans le nord de l'Italie en 1877. Giuliano et Gian-Giuseppe ont partagé le même corps en forme de Y durant toute leur existence. Vingt années d'exhibitions dans les foires dont on sait presque tout. Quarante années de retraite et d'amour dont on ne sait presque rien.

Comme dans le film Freaks de Tod Browning (1932), Marie-Eve Sténuit, malgré la grande précision des descriptions, évite tous les pièges du voyeurisme. Elle nous rappelle que l'humain, si " monstrueux " soit-il en apparence, n'est pas seulement l'image que l'on a de lui.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Turin, Paris, Lyon, Berne,
Vienne, Varsovie, Berlin 1877-1890


1.


  Recroquevillée dans son lit, Lisa n'osait ouvrir les yeux. Quelque chose d'insolite venait d'arriver mais elle ne savait pas quoi.
  Il planait dans la chambre un nuage d'angoisse qui lui tordait le ventre bien plus que ne l'avaient fait les contractions prénatales quelques heures plus tôt. Prostrée, elle revoyait à travers son hébétude les étapes de son extraordinaire accouchement.

  Aux premières douleurs, la sage-femme avait constaté une présentation par le siège.
Puis, quand les eaux s'étaient libérées, était apparu un pied gauche. Elle avait entamé l'extraction en rassemblant les deux jambes qui suivaient. Elle avait tiré, Lisa avait poussé, crié, haleté. L'enfant ne descendait pas. Il semblait y avoir un obstacle à l'engagement complet du bébé, dont la sage-femme ne comprenait pas la nature. En désespoir de cause, elle avait introduit la main dans la cavité utérine, longé le torse du bébé et empaumé la tête. Elle l'avait ensuite abaissée tout en douceur. La manœuvre avait dégagé la voie.
  La tête enfin franchit le vagin. Suivie aussitôt d'une seconde tête. Redoutant un étouffement des nouveau-nés, l'accoucheuse s'était hâtée de couper le cordon ombilical et de les suspendre par les pieds pour déclencher les premiers cris.
  Une seconde plus tard, bouche bée, l'œil exorbité, elle les lâchait d'effroi. (Dieu là-haut, un peu gêné, s'était alors fendu d'un miracle et avait fait en sorte que ce fût juste au-dessus du berceau.) Des cris avaient fusé. Lisa avait entrevu une agitation de bras et de jambes que la sage-femme avait nettoyés rapidement, d'une main peu assurée. Elle avait ensuite emballé le tout dans un lange de coton blanc avant de remettre le paquet bien noué à la mère, puis avait quitté la pièce en se signant, bafouillant qu'elle allait prévenir le curé. En sortant, elle bouscula l'époux de Lisa qui faisait les cent pas derrière la porte.

  Mario Cotti, inquiet, entra d'un pas hésitant dans la chambre et posa la main sur l'épaule de sa femme. Celle-ci se résolut à ouvrir les yeux et l'accueillit d'un sourire incertain que Mario mit sur le compte de la fatigue. Les bébés s'étaient endormis, côte à côte, tournés l'un vers l'autre. Lisa se pencha au-dessus du berceau, regarda la petite tête à sa gauche et murmura : " Bonjour, Gian-Giuseppe. " Et, s'adressant à celle de droite, parfaitement identique : " Et bonjour, Giuliano. " Les nouveau-nés étaient menus pour des enfants arrivés à terme mais ils avaient déjà tous deux de beaux cheveux noirs, épais et bouclés. Leurs visages de putti, encore fripés, étaient roses et sains. Tout à fait charmants.
  Mais pourquoi la sage-femme les avait-elle emmaillotés ensemble ?

  Quelque chose n'allait pas. Lisa le sentait. Pire : elle le savait. Elle l'avait vu, mais son cerveau terrifié n'avait pas parfaitement enregistré l'image. Elle se mit à transpirer.
  Mario se tenait là, à son chevet, debout, silencieux, empoté, ne sachant que faire de sa grande carcasse d'ouvrier du bâtiment et arborant cet air à la fois triomphant et idiot de tous les nouveaux pères qui viennent d'avoir un fils. Lisa avait l'esprit confus, le corps brisé, le cœur déchiré et l'estomac au bord des lèvres. Elle était incapable de trouver les mots pour expliquer à son mari une situation qui lui échappait encore en partie à elle-même. Enfin, rassemblant son courage, elle se résolut à faire plus ample connaissance avec cette minuscule créature qu'elle avait entr'aperçue seulement, à l'instant de la délivrance.
  Du bout de ses doigts tremblants, elle entreprit de déshabiller ses fils.
  Libéré du tissu qui l'enserrait, Gian-Giuseppe écarta les bras, continuant à dormir, la tête en arrière, d'un sommeil paisible, rythmé par une respiration lente et régulière. Giuliano, au contraire, tenait les bras repliés sur sa poitrine et, la tête fléchie vers l'avant, semblait chercher refuge contre l'épaule de son frère, tandis que son thorax était agité de temps à autre de soubresauts nerveux.
  Jusque là, tout allait bien.
  Malgré son anxiété, Lisa fut émue de les voir dormir ainsi, dans une proximité complice. " Comme vous allez vous aimer, sans aucun doute ", songea-t-elle.
  Elle poursuivit le déshabillage.
  Et les choses se gâtèrent.
  Les deux thorax, parfaitement normaux et dissociés dans leur partie supérieure, fusionnaient sous le niveau des aisselles pour ne former qu'un seul tronc, orné d'un unique nombril. Plus bas, un petit pénis reposait sur une paire de testicules dodus, le tout bien blotti entre deux jambes. La jambe droite était presque tendue, comme l'étaient les bras de Gian-Giuseppe. La gauche, genou vers l'extérieur, pied légèrement rentré, était recroquevillée comme les bras de Giuliano. De la tête aux épaules, Lisa avait deux fils ; plus bas, elle n'en avait plus qu'un. Elle recula dans le lit sans même s'en rendre compte, jusqu'à heurter le mur, puis, les bras tendus, s'aidant du drap pour ne pas le toucher, elle retourna le petit corps complexe qui dévoila alors sa dernière surprise : dans le bas du dos se développaient trois fesses vultueuses avec, bien au centre, une jolie fossette ronde et un tout petit anus.

  Lisa entendit à ce moment un bruit de chute provenant de l'autre côté du lit et n'eut pas besoin de lever les yeux pour comprendre que son mari venait de s'évanouir.
  L'assistante de la sage-femme ramassa Mario, l'assit dans un fauteuil et s'employa à le ranimer. Quelques claques sur les joues lui ramenèrent une manière de conscience mais son regard restait fixe et ses lèvres, obstinément ouvertes, laissaient couler la salive sur son menton. Prostré à son tour, il paraissait ne rien voir, ne rien entendre, et ne proférait aucun son. Les fonctions vitales de son corps s'étaient remises en marche mais son esprit, bloqué sous le choc à la vue de cet improbable enfant, refusait de repartir. La femme le traîna dans la chambre voisine, hors de vue de la jeune mère, la laissant seule, désemparée, fixant avec stupéfaction son monstrueux bébé double.

  Lisa avait beau tenter de s'aveugler d'amour maternel, il lui fallait bien admettre qu'elle avait mis au monde un curieux assemblage d'os et de chairs. Elle n'était pas très instruite mais savait compter et, la surprise passée, une question fondamentale la turlupinait : de combien d'enfants venait-elle d'accoucher exactement ? Elle ferma à nouveau les yeux. " Sainte Vierge Marie, ça fait combien de culs à torcher ? " se demandait-elle. Lisa était l'aînée de cinq frères et quatre sœurs. Aussi, bien qu'elle n'en fût qu'à sa première grossesse, savait-elle pertinemment toute la somme de travail que représentent le déballage et l'emballage pluriquotidiens des fesses de bébé. Elle se souvenait du rinçage des langes de tissu, du transport des lourds baquets d'eau et, surtout, du temps passé à remuer le tout à la force des bras, armée d'un bâton, le dos brisé par-dessus la lessiveuse bouillonnante. Le souvenir de la vapeur de savon se mua en sueur froide lorsqu'elle posa à nouveau son regard sur le paquet démailloté qui gisait à côté d'elle. Alors ? Venait-elle de donner naissance à son premier enfant, à un enfant et demi ou bien à deux ?
  Sa réflexion mathématique fut interrompue par un double cri d'urgence vitale. Son drôle de bébé avait froid et faim. Lisa soupira, surmonta sa répulsion et osa enfin toucher ses fils, qu'elle trouva doux et chauds comme tous les nouveau-nés du monde. Elle caressa doucement les visages de son enfant, puis ouvrit largement sa chemise et tendit ses seins blancs, gonflés de lait, aux deux bouches voraces qui se refermèrent goulûment sur les tétons rosés en un silence unanime. " Dieu merci, j'ai deux nichons ! " soupira-t-elle.