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Régine Vandamme, Professions de foi, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales du Nord », janvier 2006. Couverture de Chris De Becker. Illustrations de Gordon War.

Dans un style magistral, Ma mère à boire racontait avec lucidité et sévérité, mais aussi avec un amour immense, la vie d’une femme vue par sa fille, tout au long de sa dérive, de son abandon et de sa maladie, puis dans ses retrouvailles inattendues avec la vie.
Régine Vandamme revient aujourd’hui sur ce personnage ordinaire et hors du commun, au moment où il apparaît que la maladie ne lui accordera plus aucun sursis. Durant ces jours comptés, la narratrice égrène ses souvenirs et laisse s'élever la voix de ceux qui, avec elle, accompagnent la malade en exerçant leur métier : le médecin de famille, la petite fille de celle-ci, la pharmacienne du village, l’ infirmier, la coiffeuse, l’ambulancier…
Dans ce livre qui prolonge et clôture Ma mère à boire, l’auteur aborde le sujet délicat de la disparition prochaine d’un être cher et de son accompagnement jusqu’aux limites extrêmes de la vie. Au-delà de la gravité du propos, c’est encore une fois d’amour et de dignité qu’il s’agit ici.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Le médecin de famille (1)

  Madame R. et moi, c'est une longue histoire. Longue et imprévisible. Jamais je n'aurais cru en décrochant mon téléphone portable, il y a quatre ans, un matin, qu'il serait si droit le chemin que nous emprunterions, elle et moi. Elle, moi et ses filles, pour être plus exacte. Un chemin sans retour en arrière, sans itinéraire, et au début, sans destination précise. Pourtant, j'y ai mis le pied tout de suite. Le chemin commençait là. Très exactement dans l'entrée étroite et sombre d'un appt 1ch, sdb, cuis, salon/sàm, 13ème ét. ascen. , à trente mètres du plancher des vaches, emplafonné dans des nuages qu'on aurait dit taillés dans la pierre bleue du pays, face à un parc peuplé d'arbres et d'exhibitionnistes, raides et vieillissants.
  Oui, le point de départ de cette histoire, ça a bien été cette toute première visite à Madame R. Plus rien n'a été pareil après. Ni dans sa vie ni dans la mienne. Ni dans la vie rêvée ni dans la vie réelle. Y serais-je allée en connaissance de cause ? Pas sûr. Est-ce que je le regrette ? Pas sûr. Le sacrifice est à la mesure du bagage trouvé.
  Sur le coup, je me rappelle m'être dit : ça passe ou ça casse. Elle vivait dans un écrin cendré où les flocons de poussière tenaient lieu d'animaux de compagnie pas chers à nourrir. Sa vie se déroulait là, la coupant du monde et d'elle-même. À la voir évoluer dans cet espace coincé entre deux étages, serré entre deux appartements, zone grise de stationnement payant à un multipropriétaire plus près de ses sous que de ses locataires, on était en droit de se demander si elle avait jamais fait partie du cosmos et si cette fraction de mètres carrés en cube, qui avait dû être renseignée un jour sur un plan d'architecte, avait la moindre chance de figurer à l'état de point, même microscopique, sur un relevé cadastral.
  Ses filles m'avaient instamment priée de la voir, davantage pour avoir un avis médical que dans l'espoir que je puisse agir sur sa réclusion dans l'alcool. Elles avaient raison d'être inquiètes. Raison de croire qu'elles ne pouvaient rien pour elle. Raison de l'aimer malgré tout. Forte de ces raisons-là, j'ai posé ma trousse sur la table ronde couverte d'une nappe que des escarbilles de cigarettes avaient dentelée. J'ai ouvert la baie vitrée pour faire entrer quelque chose de frais dans cet intérieur saturé de fumées de tabac et de cuisson. Et je lui ai souri parce qu'il n'y avait rien à dire. Elle se tenait debout agrippée à une chaise. Les jointures de ses mains, qu'elle avait fines et brunies par un lointain soleil, blanchissaient sous l'effort à faire cesser leur tremblement. Dans ses yeux, l'horizon de la honte dessina des ciels rougeoyants. J'ai proposé de la faire admettre à l'hôpital. Elle a opiné. À peine un hochement de tête. Elle venait de me rejoindre sur le chemin où je me trouvais déjà sans le savoir. Un chemin, au cœur d'une ville moyenne qui n'était pas la mienne, dans un petit pays loin du mien où l'on parlait une langue qui n'était pas ma langue maternelle ni d'ailleurs la sienne. Un chemin où il y aurait beaucoup à progresser et encore plus à apprendre.
  En quelques mois, Madame R. m'a précipitée dans le gouffre très opaque de la dépression ; entraînée dans les vertiges peu ordinaires du retour à la vie ; emmenée aux confins sauvages de maladies incurables ; fait escalader les sommets toujours décevants de la rémission ; laissé entrevoir les territoires mal circonscrits du coma ; guidée sur les pentes mal assurées d'une agonie interminable, m'offrant, pas à pas, de réviser, en mode accéléré, mes cours de médecine, dont l'humain et la mort avaient été les grands absents. Elle a fait de moi le médecin que je suis, mieux que les sept années d'études et de stages de mon doctorat. Ce ne fut pas de tout repos. Et si j'ai beaucoup gagné, j'ai aussi perdu.
  Au moment de rencontrer Madame R., j'étais mariée. Au moment de la porter en terre, je ne l'étais plus. Le ratage était en marche. C'était sans espoir de rabibochage. Il n'y a pas de traitement pour les maladies d'amour. La mienne était une pierre sur le chemin que j'avais choisi d'entamer à sa suite. Une pierre un peu plus grosse que d'autres, un peu moins lisse, un peu plus blessante.

**

  Tu as fait dix ans de piano. Un an pour chacun de tes dix doigts que je n'ai jamais vus tapoter autre chose que le bois verni des comptoirs des magasins où tu travaillais en musique, certes, mais une musique de variétés, diffusée par une chaîne Hi-Fi.

  Tu es tombée dans l'escalier monumental d'un hôtel chic de Saint-Tropez, ma sœur, encore toute petite, dans tes bras. Elle n'a rien eu, toi, si : le tibia scalpé par le marbre blanc, la jambe à jamais marquée d'une profonde cicatrice.

  Tu as été très fière d'apprendre que tu allais être grand-mère pour la première fois, à 44 ans ! Ce jour-là, ta peur de vieillir t'avait abandonnée. Elle est vite revenue. Plus vite que tu n'as vieilli. Tu ne savais pas alors que vieillir prend du temps.

  Tu as soigné nos oreillons avec des cataplasmes enduits de pommade poisseuse retenus par des passe-montagnes rouges tricotés main avec de la laine piquante comme des orties.

  Tu as eu un chien pas plus gros qu'un chat qui s'appelait Balthazar, né sous une mauvaise étoile. Il rongeait le bas des portes, éventrait les fauteuils de voiture. Tu l'emmenais partout avec toi comme jamais tu ne l'avais fait avec nous. En vacances, il restait constipé pendant des jours et des jours jusqu'à celui du grand soulagement, toujours dans un canapé ou un lit. Tout lui était permis.

  Tu as eu un frère, ton aîné de 11 ans. Il est mort à son retour des colonies, de mort violente, dans la fleur à peine éclose de l'âge, à la naissance de son quatrième enfant, sur la route de Knokke à Bruges. Un accident incompréhensible :une collision avec un camion sans traces de freinage. Ou alors un suicide. Mais se suicide-t-on sur le chemin qui mène à la maternité quand on vient d'être père pour la quatrième fois ?

  Tu as épousé, en premières noces, le frère de l'épouse de ton propre frère. Tes enfants et neveux auraient voulu que ça fasse d'eux des cousins plus que germains, de vrais frères et sœurs.

  Tu as tout quitté, un jour, pour vivre une histoire d'amour sauvée des eaux de l'oubli. Tu as compris alors que, parfois, mieux vaut laisser l'oubli faire son œuvre et l'eau, son lit.

  Ton père aimait les grosses motos, à une époque où elles faisaient encore penser à des machines. Tu aimais les voitures de sport, à une époque où ça faisait encore star. Tous deux vous aimiez la vitesse. Et la cigarette. C'est elle qui vous a tués. À très grande vitesse.

  Tu as toujours teint tes cheveux. Pas toujours en blond. Parfois en roux. Tu avais une façon confondante de dire alors qu'ils étaient acajou ou auburn, ce qui te rendait plus flamboyante encore.

  Tu me cousais des robes chasubles en tissu écossais, que tu me faisais essayer, l'ourlet serti d'épingles ; un moment que je redoutais, tant je craignais pour ma peau sensible à leur passage.

  Tu nous mettais des sous-vêtements, chemisettes et culottes, que ta mère nous tricotait, en laine beige pour l'hiver, en coton blanc pour l'été, d'un inconfort supérieur pour les parties intimes de nos corps tendres.

  Tu as fait du poulet sauce moambe, une recette héritée de ton frère, le repas familial par excellence.

  Tu as une tache marron comme un grain de beauté, dans ton œil droit ; j'ai le même, en plus clair, dans l'œil gauche.

  Tu as eu un chapeau de paille garni de fleurs artificielles à larges bords, que tu portais pour te rendre à la plage, vêtue d'un bikini orange (Jaffa) et de sandales jaunes (Kodak) à grosses semelles compensées. Et un chapeau en velours marron (d'Inde) tout aussi large, lui aussi garni de fleurs prises dans de la dentelle que je ne t'ai jamais vu porter. Il est resté de longues années, sur un meuble bas dans ta chambre, à côté d'un poudrier en ivoire et d'une boîte à bijoux peinte à la main, armes d'une séduction massive demeurées secrètes.

  Tu as vu Frank Sinatra en concert, à Anvers. Il était déjà vieux. Et tu t'es dit que toi aussi, tu vieillirais, un jour. Moins vite que lui, peut-être, as-tu prié en cherchant, alentour, du bois à toucher. Mais de bois, il n'y en avait pas. " I only know what I know. The passing years will show you… "

  Tu aurais été un excellent modèle pour Hopper. Tous ces regards perdus, vissés au plus profond de toi, face à la lumière, à la recherche du moindre rayon de soleil. Oui, tu aurais été parfaite en " Woman in the Sun ".