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Edouard C. Peeters, Nephros, roman, Le Castor Astral, coll. " Escales du Nord ", janvier 2005.

Célibataire ramolli, la trentaine mal sonnée, un job peinard dans une banque bruxelloise, président de la section tennis de son club de sport, Jacques observe le monde avec un mélange de je-m'en-foutisme, de résignation cynique et de rage rentrée. Pas dupe, mais pas prêt à bouger. Jusqu'au jour où, amené à rendre un service à son patron, il se retrouve, un dimanche soir, à accueillir à l'aéroport de Zaventem un très improbable duo de Libyens et leurs enfants qui, souffrant des reins, ont besoin d'urgence d'une aide médicale spécialisée. Brutalement, le passé et le présent se mettent à faire d'incroyables boucles et son destin bascule, tandis qu'autour de lui se déglinguent de vieux mondes égoïstes et cupides.

Roman d'apprentissage et d'aventures, roman d'amour fou, Nephros raconte dans un style très personnel, avec humour, fureur et tendresse, le destin d'un homme qui se relève au moment précis où la déglingue du monde capitaliste et matérialiste vire (pour de bon ?) à la chute libre.

Extrait (télécharger l'extrait) :

1 : Tête au carré


Le mec était deux fois plus balèze que moi et j'aurais été mieux inspiré de la boucler plutôt que d'accepter son invitation à régler notre différend sur le trottoir et d'ajouter que je contribuerais au bienfait de l'humanité en lui interdisant toute descendance par le ravalement de ses parties. Pénible arrogance. Panache de pacotille ! Tout ça pour épater la galerie éméchée de pseudo-copains qui n'attendaient rien d'autre et soulager le molosse faisant office de portier, bien trop content que la surchauffe se règle hors de sa boîte.

D'habitude, je ne réagis pas comme ça, j'essaie de me maîtriser, de garder le contrôle. Mais l'alcool est l'ennemi impudique n°1 de nos inhibitions, un ennemi qui a priori ne nous veut pas de mal mais que l'on aime défier, dominer jusqu'à la limite, jusqu'à la frontière qu'on croit si bien connaître mais que toujours le liquide franchit avant la pensée pour se transformer en fleuve de toutes les conneries, en amont de nos grandes vertus, oh, si bien ancrées. D'ordinaire, ou plutôt dans la théorie de la sobriété, j'ose me croire quelqu'un de renfermé, pétri d'incertitudes, qui marche d'un pas flasque en évitant les empreintes. Et tant qu'à être esseulé dans son enveloppe jusqu'au dernier souffle, autant jouer le jeu à fond et refuser les bonnes tapes dans le dos et le mélange de nos suintements cutanés, qu'il s'agisse de transpirations amies ou hostiles. C'est mon unique fierté, le seul cachet que je m'autorise à percevoir pour mon rôle permanent dans le grand théâtre des apparences.

Dans la scène qui m'occupe, mon cerveau spongieux est déjà assez imbibé pour jouer au fleuve en crue, déversant mes pauvres petites vertus dans les fissures des pavés d'une rue piétonne. C'est bien connu, ni la peur ni le courage n'atténuent le danger. Et me voilà donc debout face à des yeux noirs de rage et le cercle des badauds nous encourage par des " Vas-y Jacquot ! ", " Tue-le ! " et autres " Fais-lui son affaire ! ", et moi, Jacquot donc (Jacques pour mes collègues et ceux qui m'ont vu naître), 1m78, 75 kg, perdu quelque part au milieu du Carré à Liège, j'ai nettement le sentiment que je vais prendre une raclée mémorable et perdre le prix d'une consultation pour contusions diverses chez le médecin de famille. Sûr que le toubib sera ravi de me voir, lui et sa main moite, qu'il va encore confondre les fiches et s'étonner de ma meilleure tension artérielle par rapport à celle notée lors de la dernière visite de mon père. Un peu moins d'alcool m'aurait aidé à faire monter le mercure de mon trouillomètre. On n'en serait pas là, à la toute fin de l'évolution, au combat final des deux survivants pour le petit îlot restant, au milieu d'une planète redevenue océan.

La virée avait pourtant bien démarré. Nous étions une quinzaine à avoir pris le chemin de la Cité Ardente pour enterrer la vie de garçon de mon vieux pote Éric, dont j'allais être le témoin la semaine suivante lors de ses épousailles avec Sabine, enfin conclues après moult hésitations. Six ans que cela durait. Ils s'étaient enfin décidés à franchir le pas, sans doute persuadés que c'est dans l'échange d'alliances qu'ils allaient trouver l'équilibre entre son je-m'en-foutisme de bon aloi et sa petite mentalité d'écolière en uniforme, tellement propre sur elle qu'il en ferait à coup sûr une ménagère passionnée des toutes-boîtes à promos étoilées. Loin de moi cependant l'intention de faire de cette jeune promise un portrait réducteur. Qualité rare, elle était extrêmement douce, bien élevée (tout le contraire d'Éric), avec l'argument indiscutable d'une beauté sereine et racée et une bien jolie façon de passer sa main dans ses longs cheveux.

De là à justifier l'inclinaison d'un déjà trentenaire vers un cocooning aseptisé, ça reste à voir. De toute façon, c'est elle qui a décidé. Il n'a pas vraiment eu le choix, et les familles encore moins. Faut dire que leur couple n'était pas qu'une attraction de contraires en termes de caractères, mais avant tout un projet de pont vachement ambitieux entre deux classes sociales ; en deux mots, de l'ingéniorat civil hasardeux. La chère Sabine avait mis le grappin sur Éric envers et contre tous ceux de sa lignée de grands confiseurs-chocolatiers belges, du moins ce qu'il en reste : le nom sans la fonction depuis la revente par la génération précédente. Mais tout de même, suffit pas de le porter, ce nom de famille, il faut encore le brandir comme l'étendard d'un bastion royal imprenable et l'accoupler avec d'autres sonneurs de tocsin, de préférence des noms composés avec la minuscule devant. Avec des armoiries, c'est encore mieux. Bien qu'il ne reste de la lignée qu'une poignée de dégénérés, des espèces de rentiers recouverts de tweed écossais devant l'âtre en hiver, avec juste suffisamment de fric pour tenir encore une ou deux générations dans l'oisiveté de placements foireux, ça leur a fait un choc, évidemment, de découvrir Éric se faisant turluter devant leurs fenêtres par la princesse chérie à chaque fois qu'il la reconduisait. Trublion, parvenu, fils de tenanciers de café, des gens sans diplôme si ça se trouve. Il en a bavé pour parvenir à faire des courbettes et tenir les couverts comme la bienséance l'exige, sans se rendre compte que c'était en vain, que jamais il ne serait accepté dans leur clan, qu'il était définitivement trop manant. Pensez donc, un gérant de vidéo-club au bord de la faillite, même en considérant sa qualité de joueur de hockey, une plume dans la balance. Mais bon, elle l'a voulu, elle va l'avoir et, lui, il ne sait pas trop mais il va l'avoir aussi, sa plus grande jouissance cachée ayant probablement consisté à leur faire la nique tous autant qu'ils fussent, en dépit de leurs interminables, ô combien minables manœuvres pour faire échouer ce patin devant l'autel.

Évidemment, on peut se poser la question de mon intégrité : comment être son témoin devant Dieu et les hommes si je porte pareil jugement? Mais il est des choses qui tout simplement ne se refusent pas ; j'ai assez supporté ce con pour m'asseoir à la table d'honneur et, de toute façon, je me fous de Dieu et des hommes, spécialement des spectateurs se goinfrant de pop-corn autour du ring en cet instant où je vais déguster.