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Eva Kavian, Le rôle de Bart, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales du Nord », janvier 2005.

Pour effacer une douleur, dit-on, il suffit qu'une autre, plus importante, survienne. Que faire pour survivre à la souffrance d'une rupture ? Véritable spécialiste du chagrin d'amour, Eva, la narratrice du Rôle de Bart, décide cette fois d'arrêter de fumer. Durant cinq jours, elle accumule les stratégies pour renoncer à la cigarette, et nous livre le portrait lucide et pourtant plein d'humour de ses amies et voisines de la rue des Déportés qui, comme elle, élèvent seules leurs enfants, entre blessures et désirs d'amour.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Making of, premier jour


  Il faut que je me reprenne en main. Je sens que je sors de la phase 2. Il est temps que je trouve autre chose que le bonheur avec Bart pour mon avenir. Je ne veux pas vivre dans l'attente de son retour. Je ne veux pas m'endormir chaque soir dans l'espoir qu'il va débarquer au milieu de la nuit pour me dire qu'il veut vivre avec moi. Je ne veux pas penser que le grand amour de ma vie a duré deux mois, et qu'il est derrière. Et je ne peux imaginer être un jour aussi bien avec un homme que je ne l'ai été avec lui. On verra plus tard, pour l'amour. Dans l'immédiat, je préférerais encore faire un jogging que d'être touchée par un autre homme. Bernard et Robert me disent qu'il va revenir, qu'il a eu la trouille, que la pression était trop forte, que je dois lui laisser du temps. Il faut que je trouve autre chose à mettre dans la case " futur " que son hypothétique retour.

  Je suis en phase 3 depuis ce matin, de toute évidence. Il y a des signes qui ne trompent pas : en une heure, j'ai téléphoné à un menuisier, afin qu'il vienne faire un devis pour mettre une porte entre ma chambre et la cuisine, j'ai pris rendez-vous chez le gynéco, pour qu'on en finisse avec cet utérus et, tant qu'à vider mon compte en banque, j'ai réservé un hôtel pour une semaine en Sicile avec les filles cet été. Elles reviennent ce soir, je vois déjà leur tête quand elles vont apprendre qu'on part en vacances, et en avion. À vrai dire, je ne suis pas tout à fait sûre que c'est un bon plan, de me retrouver au bout du monde seule, avec les filles, dans un hôtel rempli de gens qui organiseront toutes leurs journées en vue d'un bronzage optimal. Mais j'ai beau être en phase 3, je reste réaliste, et je me vois mal faire 1500 kilomètres en voiture vers un gîte miteux et isolé de tout. Il n'est pas dit que je serai en phase 5 cet été. Sans cette garantie, il vaut mieux que je sois prudente, que je ne présume pas de mes forces, que je fasse des projets que je suis capable d'assurer même si, contre toute probabilité, je restais plantée six mois dans la phase 3.

  Je ne sais pas exactement combien de chagrins d'amour j'ai déjà traversés (je préfère ne pas compter), mais il y en a eu suffisamment pour me permettre aujourd'hui de connaître avec précision les différentes étapes du processus. Le point zéro, c'est la rupture. Dans certains cas, le point zéro arrive après une série de ruptures que l'on a crues irrémédiables ; on passe par le point zéro pour quelques heures ou quelques jours, puis l'histoire d'amour reprend, jusqu'à la prochaine rupture, et ainsi jusqu'à la rupture définitive : le véritable point zéro. Autant dire qu'on se retrouve méchamment dévasté, sans force, et que c'est mal barré pour une version rapide du processus.

  J'imagine que chacun traverse les cinq étapes du processus selon un rythme qui lui est propre. En ce qui me concerne, j'ai pu remarquer qu'il me faut un an. Un an donc, entre le point zéro et l'achèvement de la phase 5. Un an, entre la fin d'un amour et la possibilité d'un nouvel amour, à condition bien sûr qu'il se présente. Néanmoins, depuis que j'ai pris conscience de ces cinq phases, depuis que je respecte et leur ordre et leur nécessité, et ce qu'elles m'imposent de vivre, le passage d'une phase à l'autre se fait plus rapidement. Une année n'est donc plus une mesure sûre entre deux amours, entre la fin du monde et la possibilité de croire encore, à nouveau, et comme si c'était la première fois, que j'ai rencontré l'homme de ma vie. Parce que s'il est bien quelque chose que l'expérience n'a pas encore réussi à me faire avaler, c'est la nécessité de ranger dans le tiroir des illusions et des utopies adolescentes le rêve du grand amour ou celui, plus sobre mais non moins fou, d'un amour heureux. Un an entre la fin de mon mariage avec Marc et ma rencontre avec Dan (passons sous silence les amours qui ont labouré ma jeunesse jusqu'au mariage), huit mois entre Dan et Nic, deux mois entre Nic et Pierre (mais Nic, ce n'était peut-être pas une histoire d'amour…), dix mois entre Pierre et Boris, quatre mois entre Boris et Bart. Après Boris, je suis vraiment passée par le petit trou. Là, avec Bart, je viens d'en prendre plein la tronche. Le pire, c'est qu'à chaque fois j'y crois. À chaque fois, comme si la traversée des cinq phases me lavait le cerveau, je tombe amoureuse, et je me mets à aimer entièrement, pleinement, follement, sans me préserver de rien.
  L'intensité de la douleur permet-elle de réduire le temps de la souffrance ? Y a-t-il une formule qui mette en équation des termes tels que l'intensité du sentiment amoureux (IA), la durée de l'histoire (DA), l'intensité de la souffrance (IS) et la durée du chagrin (DC) ? Un truc dans le genre IA x DA=(IS x DC) x n, où " n " serait un terme aléatoire dans lequel on peut fourrer les circonstances, l'environnement, la saison, voire même les performances culinaires ou sexuelles. Avec Bart, pour une intensité du sentiment amoureux maximale et une souffrance maximale, l'histoire a été plus que brève, et je ne puis que me rendre à l'évidence : je suis en phase 3, exactement 27 jours après le point zéro.

  Je suis en train de mal tourner. Je n'écris plus depuis des semaines, et quand je m'y remets, c'est pour balancer des formules mathématiques douteuses. Bart est mathématicien. Physiquement, on dirait un bûcheron. Un homme des bois, un géant. Ça a dû m'embrouiller les cartes. Sexuellement, j'ai un penchant certain pour les bûcherons qui frisent les deux mètres (je pense que ça doit être lié à mon père). Cela dit, si je n'étais tombée amoureuse que de bûcherons de plus d'un mètre nonante, ma vie sentimentale aurait été plus simple : je n'en ai jamais rencontré.