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Geert van Istendael, Le labyrinthe belge, essai traduit par Monique Nagielkopf et Marnix Vincent, Le Castor Astral, coll. "Escales du Nord", octobre 2004. Edition revue et augmentée, coll. "Escales des lettres", mars 2008, ISBN 978-2-85920-756-4.

Dans cet essai parlé (car l'auteur nous entraîne dans ce qui ressemble aux méandres captivants d'une longue conversation, avec ses contradictions, ses moments de passion et ses hésitations), Geert van Istendael s'efforce de cerner un peu ce phénomène unique, complexe et irréductible qu'est la Belgique. La Belgique et son passé rocambolesque, sa défiance viscérale à l'égard de toute forme d'autorité, ses langues, ses joutes incompréhensibles, ses frontières intérieures, son sens ahurissant de l'architecture, son art de vivre, sa philosophie en forme de " oui mais non " et son talent unique pour le compromis. Que l'on se rassure : il restera bien des paradoxes à la fin de ce livre étonnant, qui connaît un succès considérable en Flandre et aux Pays-Bas depuis sa première édition en 1989 et qui a été entièrement revu pour la présente édition en français.

Préface de Jacques De Decker.

Extrait (télécharger l'extrait) :

  O chère Belgique / Introduction

  J'aime la Belgique parce qu'on y habite des maisons plus spacieuses, plus confortables et moins coûteuses que dans n'importe quel autre pays que je connais. Je hais la Belgique parce que ses maisons sont moches et prétentieuses, et parce que leur omniprésence défigure le doux paysage.

  J'aime la Belgique parce qu'on y parle le français et parce qu'à l'école j'ai appris le français dans le détail - cette langue claire, à la fois réservée et spirituelle, qui me procure toujours, écoutée, parlée ou lue, un plaisir raffiné, cette langue de la mesure et de la raison, cette langue de Paris et de la Méditerranée. Je hais la Belgique parce qu'elle a voulu, avec ce français hautain, détruire mon néerlandais, parce qu'elle l'a envoyé à la porcherie, parce qu'elle a chassé ma langue de l'école. Et parce que la Belgique ne lui a rendu justice qu'après un siècle de mauvaise volonté et de violation de ses droits, et de résistance opiniâtre contre cette injustice. J'aime la Belgique parce que, Dieu merci, l'insolence des Hollandais, leurs airs de supériorité, leur indélicatesse, leur incompréhension misérable de ce qui se passe hors de leurs frontières, lui sont totalement étrangers. Je hais la Belgique parce que le Flamand préfère ses sournoiseries, ses mesquineries provinciales aux contacts culturels indispensables avec la Hollande, et parce qu'il est trop obtus pour apprécier le sérieux et le sens de l'organisation des Hollandais.

  J'aime la Belgique parce que, Dieu merci, l'insolence des Français, leurs airs de supériorité, leur folie des grandeurs, lui sont totalement étrangers. Je hais la Belgique parce que le Belge est trop obtus pour reprendre ne fût-ce qu'un tout petit peu de la rigueur républicaine des Français.

  J'aime la Belgique parce que mon oreille peut encore y jouir de la gloire de tous ses patois. Je hais la Belgique parce qu'on y pratique par ailleurs cet affreux flamand des lotissements, au lieu d'apprendre à parler correctement sa langue.

  J'aime la Belgique pour sa corruption petite et grande, ses arrangements, parce qu'on y " tire son plan ", qu'on contourne la loi, qu'on y profite de tout ce qui détient du pouvoir. Je hais la Belgique parce que rien n'y est possible sans " connaître quelqu'un ", parce que tout y est intrigue et distorsion, et que le voile du pouvoir s'étend sur tout.

  J'aime la Belgique pour le faste de ses mets, la gloire de ses bières, et parce qu'en Belgique, un bon repas, un bon vin, sont choses quotidiennes. Je hais la Belgique parce qu'on n'y parle que boire et manger.

  J'aime la Belgique parce qu'elle parvient à tout coup à trouver des solutions démocratiques, des équilibres ingénieux, pour assurer la paix et la tranquillité entre Flamands et Wallons. Nous ne nous sommes jamais massacrés comme les Bosniaques ou les Irlandais du Nord. Je hais la Belgique parce que les chamailleries entre Flamands et Wallons s'éternisent, et parce qu'il a fallu une lutte de plus d'un siècle avant que ma langue et ma culture n'obtiennent les droits élémentaires déjà acquis en fait pendant la brève union avec le Batave abhorré.

  J'aime la Belgique parce qu'un pays qui compte deux cents bières différentes est assez ingouvernable. Je hais la Belgique parce que sa vision et son imagination ne vont pas plus loin que le fond d'un verre de bière.

  J'aime la Belgique parce que des dizaines de milliers de personnes y manifestent dans la capitale contre des juges qui manquent à leur devoir et parce que les flics y parlent patois et font preuve à l'occasion d'un brin d'humour. Je hais la Belgique parce que le droit y est tellement tordu, tellement mordu par la politique, la jalousie, les criailleries, qu'il est possible d'y tuer impunément une trentaine de personnes.

  J'aime la Belgique parce que les Belges se crèvent au travail. Je hais la Belgique parce que tant de Belges ne font que se crever au travail.

  J'aime la Belgique parce qu'esbroufe, chichis, attrape-nigauds y sont résolument envoyés à la poubelle avec les mots : faut pas zieverer (déconner). Je hais la Belgique parce que tout ce que le Belge ne comprend pas, tout ce qui le met mal à l'aise, toute flambée artistique, tombe pour lui dans la catégorie du zieverage (déconnage).

  J'aime la Belgique parce que ses habitants ne se révèlent patriotes qu'une ou deux fois par siècle, au moment propice. Je hais la Belgique parce que ses habitants ne sont à aucun moment fiers de leur pays.

  J'aime la Belgique parce qu'elle existe.
  Je hais la Belgique parce qu'elle existe.