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Stefan Hertmans, Le paradoxe de Francesco, récit avec poèmes, tarduit par Marnix Vincent, Le Castor Astral, coll. « Escales du Nord », 2004.

Romancier, nouvelliste, poète, dramaturge, essayiste, critique, Stefan Hertmans fait partie de la famille des grands auteurs européens : voyageurs, polyglottes, érudits, humanistes, ils posent un regard ample sur leur monde, revisitent les œuvres du passé, ouvrent des perspectives sur l'avenir.
Esthète, Hertmans est aussi philosophe. Tout l'intéresse, et son point de vue sans cesse varie : c'est l'œil du citoyen, l'œil du politique, l'œil du poète. Son œuvre englobe tous ces points de vue dans un kaléidoscope d'une grande richesse.

Il n'est pas étonnant que ses livres soient de plus en plus traduits - en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie, en Espagne, ...
Avec la sortie d' Entre villes (qui a reçu l'an passé le prix France Culture/La ville à lire), Stefan Hertmans s'est immédiatement imposé comme un auteur de premier plan.

Son nouvel ouvrage, Le paradoxe de Francesco, n'est pas un livre comme les autres : c'est un "récit avec poèmes", un livre ouvert, composé de réflexions, de fragments, de divagations, de poèmes,… C'est le livre d'un écrivain qui marche et observe, qui se souvient et médite. Chemin faisant, il consigne les choses en variant la forme afin de préserver l'authenticité des pensées et des sensations. Stefan Hertmans dévoile ici son côté le plus intime en le projetant sur d'autres figures de l'histoire de l'art. Sensuel, affectueux et caustique, il fait de Pétrarque son contemporain et se glisse dans la vision de Cézanne, la folie de Nijinski, les méditations d'un promeneur solitaire dans le Vaucluse. Néanmoins, sa démarche n'est jamais encyclopédique, mais radicalement existentielle ; pour l'écrivain, l'art est un mode de vie, pas une théorie. Stefan Hertmans nous ouvre l'atelier de l'artiste : grâce à des récits, des notes et des réflexions proposées en regard des poèmes, il nous guide dans la beauté labyrinthique et obstinée de son univers.

Extraits (télécharger les extraits) :

Les sentiers perdus de Cézanne. Des années plus tard, sur un haut plateau du sauvage pays de Sault (" La Plane "), je rencontre un homme qui a mis quatre ans à déblayer un sentier qu'avait effacé au XVIIIe siècle la prolifération de la végétation. Il partait chaque jour, pour autant que le climat le permît, armé de sa carte d'état-major et de ses outils : pelle, serpe, scie à main. Il ne vivait plus pour rien d'autre. Son activité devint moins une obsession qu'un mode de vie dont il ne pouvait plus se passer (cette ardeur à la fois modeste et souveraine le faisait ressembler à un artiste). Il fallait qu'il lutte pour son sentier. Celui-ci, capricieux et exigeant, le cajolait parfois, lui offrant un petit tronçon facile, bien rectiligne, mais par la suite il le punissait par des effacements de piste, glissements de terrain à pic, apparitions inattendues de serpents et aspérités rocheuses qui lui écorchaient les mains. L'homme se trompait souvent, perdait la piste dans l'enchevêtrement des jeunes chênes et des éboulis. Au bout de trois ans, il avait réussi à trouver le point où la boucle avait dû se refermer. Il trimballait des blocs de rocher, comblait un bout de terrain effondré entre des bouleaux fantasques, développait un système de marques pour éviter de se perdre continuellement. Lorsque je le rencontre, son grand labeur presque invisible n'est achevé que depuis quelques semaines. Le sentier n'est pas encore vraiment foulé. L'homme me fait l'impression d'un artiste qui vient de voir couronnée de réussite une oeuvre qui a exigé des années de persévérance. Je me sens traversé d'un élancement d'excitation. Puis-je suivre le sentier avec lui ? Il réfléchit, dit que c'est un sentier difficile, d'à peu près six kilomètres au total. Qu'emprunter ce sentier est un présent qu'il ne veut pas offrir à n'importe qui, mais que j'ai gagné sa confiance durant notre conversation. Nous convenons de partir le lendemain matin de très bonne heure. Le petit matin est d'une beauté éblouissante ce jour-là. Je regarde ses mains qui aplatissent une petite carte qu'il a lui-même dessinée. Il éclaire les lignes secrètes à l'aide d'une petite lampe. Je flaire le velours de sa veste. Un coq chante au loin. Le sentier est plat au début, puis il devient capricieux, parfois la piste disparaît dans l'éboulis instable d'une petite moraine. Le sentier déroule sa boucle autour d'une vallée inaccessible pendant des siècles. Hormis nos pieds aux mouvements accordés, rien ne bouge. De l'endroit où nous marchons maintenant, il est possible de pénétrer çà et là dans la végétation épaisse de la vallée même. Il m'indique, tout contre le flanc sud-ouest de la montagne, une habitation de troglodytes qu'il a découverte récemment. Quelques pierres grossièrement taillées y reposent les unes sur les autres, c'est à peine si l'on y distingue encore un vague mur devant la paroi de la grotte. Nous nous asseyons un instant. Ici, en effet, on peut habiter en toute sécurité. Un silence assourdissant plane sur le paysage. Je m'imagine que nous avons dormi ici et sommes assis, encore abrutis de sommeil, devant la grotte au sol parsemé de sable jaune et voyons le ciel pâlir au-dessus de la crête. Mon regard, soudain, se fait intemporel. Les pierres semblent soudain si faciles à saisir - si disponibles. L'instant semble se coaguler dans l'air bleu glacial. Un bref vertige. Nunc stans, l'instant immuable. Un flash : une image lointaine soudain à portée de la main. Qui a suivi ce sentier pour la dernière fois, lorsque la végétation était déjà en train de le refermer ? Qui a été ici notre prédécesseur immédiat ? Quelle raison avait-il ou elle d'emprunter encore une fois ce sentier presque impraticable ? Se souvenait-il d'histoires où il en était question ? Cherchait-il quelque chose ou essayait-il de s'échapper ? S'était-il égaré ? A-t-il été arrêté par la prolifération des pruniers sauvages et des mûriers ?

*

Un peu plus loin, le patient traceur de sentiers me montre, sous un tas de rameaux d'orme morts, un endroit où il a vu la première fois deux jeunes loups. Lançant sa lumière oblique - douce magie automnale -, le soleil matinal franchit la crête de la colline qui nous fait face. Je voudrais pouvoir regarder sans penser.

*

VI

Cette éclipse ne me lâchera pas
cette nuit : là-haut une pierre
luminescente descend derrière
un haut tombeau, témoin
silencieux du sommeil, qui verse
du temps dans la tête des humains.

Tandis que mon aimée endormie
se reconnaît dans sa propre forme,
deux chambres s'illuminent au château
gardé par des molosses.
L'écriteau de la grille
dit la haine. Allez-vous-en,
n'insistez pas,
le musée est à Paris,
nous ne voulons pas de témoins.

Le vieux maître ronfle à côté de moi
sur un banc. Il a deux tavelures
brunes sur deux belles mains.

C'est maintenant, lorsque se tait aussi le dernier
grillon, que je perçois enfin le chuchotement
de ses pinceaux, excités, confus, anxieux de ce qui doit
advenir demain : si jamais toute cette masse
glorieuse se révèle non refroidie ?

La pierre est presque achevée, après quelques
millions d'années. La peinture sèche. Une chouette noire
plane au-dessus de la crête. Déjà la première lueur recouvre
la haute échine. Le vent refroidit les couleurs de la nuit.

Tu caresses la femme qui dort à côté du peintre
comme si tu dormais avec elle pour la première fois.
Plus jamais nous ne nous réveillerons
si la montagne ne dort pas.