Textes inédits de Philippe Blasband, Sophie Buyse, Xavier Deutsch, Guy Goffette, Thomas Gunzig, Max Genève, Hervé Le Tellier, Mounsi, Franck Venaille et Cécile Wajsbrot.
L'angoisse de la feuille blanche n'a rien de noble. Pour un écrivain, c'est très facile de ne pas écrire.
Quand vous êtes écrivain, personne ne vous pousse à travailler, sinon vous-même. Ce "vous-même" est d'une paresse
à toute épreuve.
J'ai longtemps rêvé d'un bureau, avec un chef de service, des secrétaires et une machine à café qui ne fonctionnerait
pas, où je serais salarié pour écrire des romans : je pointerais ; je produirais mes deux pages par jour ; à quatre
heures moins cinq, j'enfilerais mon manteau et m'éclipserais discrètement.
Tout seul, sans horaire ni contrainte, vous exagérez le moindre blocage. Vous avez tout le loisir du monde pour vous
regarder le nombril et vous le gratter, jusqu'au sang. La moindre contrariété gonfle jusqu'à devenir une catastrophe.
*
Sophie Buyse, Le veilleur de nuit
C'est ce crochet, suspendu au toit de l'étable, qui reçut le nœud coulant enserré autour de la gorge de mon
père. Il s'était harnaché des lanières de cuir dont il entourait, chaque jour de son existence, les encolures de
son élevage de chevaux brabançons. Des bêtes puissantes, aux jarrets galbés tels des courbes féminines. Mon père
flattait leur croupe, taillait adroitement leurs queues et tressait leurs crinières. Il traitait son troupeau de
pouliches en amazones, en écuyères et les aimait plus ardemment que toute autre femme.
*
Xavier Deutsch, Isabelle a les yeux bleus
Dans le ciel du bord de la France nage un vol de mouettes.
C'est pas la peine un jour comme ça de peindre les mouettes en bleu : elles sont déjà bleues, avec le soleil,
avec les drapeaux, avec tout ce que le ciel touche, et le toit des maisons bleu entièrement et les peuples de femmes,
des hommes et des oiseaux qui jouent du bandonéon.
Isabelle trace une ville de quatorze maisons qu'elle dispose entre là et là. Ouvrir les murs et dessiner
le plan des maisons. Commencement d'une chose sérieuse : mille arbres, une terre hallucinante où grandissent les pommes,
les nuages, les cathédrales et quatre-vingts locomotives chaque an.
*
Max Genève, Résidence aérienne
On m'a fait, il y a quelque temps, une étrange proposition. Passer une semaine à Bruxelles, en résidence au
Musée Royal de l'Armée, section Air, garde à vous fixe, et en revenir avec un écrit. La résidence est secondaire,
le principal, c'est le texte.
[…]
À l'aéroport m'attend un grand jeune homme blond et svelte, au sourire un peu triste. Le roi. Le roi
en personne. Comme je vous le dis. Cet homme est la bonté même. Me voyant souffrir du dos […], il n'hésite pas à
se charger de ma lourde malle et à la traîner jusqu'à la limousine royale. Je salue la reine Christine et le prince
Ludovic, assis sur la banquette arrière, et en avant la musique.
Tout en conduisant, Sa Majesté me raconte une histoire. Belge, évidemment. En 1874, Vincent de Groof fut le
premier dans son pays à tenter l'aventure du plus lourd que l'air. Il conçut et construisit une machine à ailes
battantes qu'il s'empressa d'expérimenter à Londres. Hélas, il piqua du nez et ne se releva plus.
- C'est triste, n'est-ce pas ? dit le roi sans rire.
*
Guy Goffette, Belle en Flandre dormant
Il était une fois dans une chambre d'hôtel un homme à sa fenêtre qui attendait la mer.
Il avait entendu son rire, un soir d'enfance au fond du jardin, derrière le rideau de peupliers que balançait
le vent, et depuis n'avait plus cessé de penser à elle et de la chercher partout. Car elle avait disparu naturellement.
Pendant des années, il avait donc arpenté la terre en tous sens pour la retrouver, mais il n'avait rencontré que
des mers de fortune qui s'ennuyaient royalement, des mers d'occasion qui vendaient leurs reflets pâles sur les
marchés de province, des mers de bas étages qui fatiguaient la rue, des mers d'incendie pour pyromane inverti,
des mers de cartes postales, sirupeuses à souhait, des mers d'intérieur qui sentaient l'encaustique, bref, des
mers de poche qu'on pouvait trimballer avec soi dans la doublure de sa veste et qui n'ouvraient sur aucune merveille,
pas même un faible écho de ce rire grave et léger à la fois qui l'avait si profondément bouleversé.
*
Thomas Gunzig, Il n'y aura plus de débriefing ce jeudi à 19h00
Dans la grande taule d'Euralille, sur cent prisonniers et par tranche de cinq ans, les statistiques sont les
suivantes :
18% de suicides,
12% de décès consécutifs aux maladies Carrefour (mauvaise alimentation entraînant des problèmes cardio-vasculaires
ou gastriques),
16% de décès dans les différentes guerres civiles interniveaux,
14% de décès dus à la drogue et à l'alcool,
et 5% de disparitions.
Bref, un total de 85% de pertes. Chiffre important mais nécessaire face aux arrivées de nouveaux prisonniers.
Finalement, l'un dans l'autre, les chiffres s'équilibrent et on arrive à une certaine stabilité de la
population au sein de la prison.
De mon côté je sentais que les statistiques de décès, j'allais plus tarder à leur donner un petit coup
de main. Dans le sens où, depuis ce matin, je voulais la peau de deux personnes.
La peau d'un trou de balle du niveau 2.
Et la jolie peau de Minitrip que je comptais transformer en set de table ou en couvre-planche de toilette.
Ça, je ne savais pas encore exactement.
*
Hervé Le Tellier, Moi, Matthias Pedaert, fils de Peter Pedaert
La chaleur, en cette journée d'août à Anderlecht, était étouffante. J'avais ouvert les fenêtres, ôté mes
mocassins, et je prenais possession des lieux en arpentant le plancher craquant, pieds nus. La pièce était
agréable et claire, les poutres témoignaient de l'ancien plancher du grenier démonté afin de gagner du volume.
La bibliothèque de la Maison d'Érasme était mienne pour une semaine, et j'avais tendu à son seuil un lourd cordon
rouge théâtre afin d'en interdire l'accès. J'avais pourtant laissé la porte ouverte : sans témoin, un privilège
n'est rien.
J'avais fait deux pas à peine que je grimaçai de douleur. Un clou de fer rouillé affleurait d'une latte
plus courte que les autres, qu'il venait immobiliser ? Je m'accroupis. À cette heure, le soleil éclairait un jour
entre les deux planches, d'un demi-pouce à peine. J'aperçus dans la pénombre la texture sépia d'un vieux papier.
Je crus un instant qu'il s'agissait du manuscrit de l'Érasme de Stefan Zweig, dont Alexandre Vanautgaerden, le
conservateur, m'avait affirmé qu'on le disait égaré en ces murs, et je pris la décision d'arracher la planche et le clou.
*
Mounsi, La dame de Cureghem
À demi perdue dans le fouillis de la végétation mais visible tout de même entre les hauts murs, l'école
vétérinaire de Cureghem existait là. Abandonnée dans la masse des ronces et des broussailles, il ne restait
plus d'elle que la grande grille rouillée fermée par une chaîne.
À Anderlecht, tout le monde la connaissait. […]
Dans la partie abandonnée du jardin, vivaient des chats errants et leurs portées miraculeuses de chatons. Dehors,
quelquefois, des adolescents les chassaient à coups de pierres. Mais, quand ils avaient franchi la brèche du mur,
la poursuite cessait. Là, dans le jardin, à l'intérieur des murs, les chats étaient chez eux et les jeunes gens
le savaient.
Ils vivaient par centaines, accrochés aux ruines ou bien à demi cachés dans les creux des vieux escaliers,
se chauffant au soleil pâle de l'hiver.
Seule, une vieille dame les connaissait bien, tous, comme si elle leur avait donné des noms.
*
Frank Venaille, Le cheval d'Érasme
Je demandai que l'on me servît de l'avoine d'Anderlecht. Je vis de l'étonnement (de l'incrédulité) dans
le regard du maître d'hôtel. Ici, dans ce restaurant de haute réputation gastronomique on savait vous préparer,
vous servir les plats les plus sophistiqués du royaume : râble de lièvre aux raisins d'Overijse-Hoeilaart -
fricassée de champignons forêt de Soignes - coucou de Malines aux asperges (selon arrivage) et au ris de veau.
Mais là quelque chose dépassait l'entendement. Quelque chose ressemblait à cet homme au bras cassé qui,
hardiment, se roule une cigarette. Stupeur dans les vastes cuisines ! Hourvari aux communs !
*
Cécile Wajsbrot et Francis Dannemark, Lettres d'avion
Dans le ciel couraient quelques nuages, le signe, peut-être, d'une volonté supérieure. Mais quelles lois
pouvaient être données, quelles paroles prononcées ? Un arbre dénudé se tordait sous le vent qui venait de se lever.
Je crus entendre le fracas du tonnerre et pourtant le ciel était toujours bleu.
En ville, le bus était passé depuis longtemps. Je ne sais pas s'il y a d'autres trains, plus tard, je voudrais voir
le port, la mer, quelque chose d'infini - je ne sais même pas pourquoi je vous écris, j'ai seulement l'impression
qu'il le faut.