image en-tête
titre navigation
bord gauche
image acces rapide

     
     
titre recherche

       
bord bas
chemin Cliquez ici pour imprimer


Frontière belge (Des trains passent la frontière), anthologie, éditions de l'Aube, 1997.

Textes inédits de William Cliff, Thomas Gunzig et Pascale Tison (Belgique) ; Marie Desplechin, Ludovic Janvier et Sylvie Granotier (France) ; Lambert Schlechter (Luxembourg) ; Daniel Katz (Finlande).

Pour plus de détails voir Festivals - Avant Escales des lettres

Extraits (télécharger les extraits) :

William Cliff, Frontière belge

la longueur de ce train en dit assez
sur le nombre insensé de navetteurs
qui vont et viennent geste ressassé
tel celui des fourmis dont le moteur
est enchaîné à l'effort créateur
que l'on observe dans la fourmilière
mais ces fourmis aujourd'hui comme hier
ne savent pas pourquoi elles travaillent
allant et venant en chemin de fer
on ne voit pas en quoi cela leur vaille

*

Marie Desplechin, La nuit du hamster mort.


  La voiture se glissa dans le flot de la circulation. Pedro souriait à la route, avec une sorte de tendresse. Il enclencha une cassette, une plainte déchirante monta dans l'air clair. Il fallut quelques secondes à Antoine pour reconnaître un chant dans la lamentation, un chant qu'accompagnait une guitare.
- Hmmm, dit Francis en frissonnant. C'est bon de revenir.
  Antoine dansait en funambule sur la frontière du désespoir quand, soudain, un flux de bonheur, immense et mélancolique, coula dans ses veines. Il pensa à Ottilia, à la musique et au ciel marin. Il était fatigué.
- Bienvenue les gars, murmura Pedro, bienvenue au Portugal.

*

Sylvie Granotier, Passé passager

  Sur le quai 1C, en gare de Nivelles, Rudy Duquesne guettait l'arrivée du train de huit heures vingt et une à destination de Bruxelles. Il était vêtu d'un pardessus en loden vert avec chapeau assorti et, comme tous les jours, tenait à la main gauche une serviette de cuir brun. Sa main droite était enfoncée dans la poche de son manteau. Il n'avait rien de remarquable. Le jour gris et froid, non plus. Parce que personne ne connaissait encore le secret de Rudy Desquesne.

*

Thomas Gunzig, À part moi personne n'est mort.

  Les pluies du printemps 1983 avaient transformé le nord de l'Europe en marais nauséabonds. Des corps de soldats et de civils, oubliés par le service de ramassage de la Croix-Rouge internationale pourrissaient à côté des carcasses de bouleaux, arrachés de terre par le souffle des explosions. Les cratères d'obus, les reflets acérés des éclats de métal et les tranchées à moitié inondées donnaient au paysage une allure de vieillard.

  C'est au milieu de cet univers détrempé que le train se frayait un chemin depuis deux jours. Dans le wagon, Billy, comme les dix autres, regardait le nez collé à la vitre. Billy n'aimait pas le voyages.

*

Ludovic Janvier, Promené par le désir de mer.

  Qu'on déplace un peu l'ennui, vers le Nord et les nacres, pour voir. Qu'on l'emmène promener. Par les vieux trains. Sur les petites lignes. Pour la lenteur. C'est bien, de trouer le temps par le train, mais alors : de la lenteur.
  Ostende ! Qui tend vers Ostende tend surtout vers la tension du nom, non ? Vers un lâcher de quelque chose, au moyen de la voix. En finir avec l'Est, soi en figure de proue, pour s'en remettre au vent et à la mer, prononçant son adieu aux terres de l'Est, lâchant derrière soi tout ce lest pour s'offrir à la fin liquide, soi debout dans le mot qui penche : Ostende.

*

Daniel Katz, À la recherche du Wallon perdu.


  Ils parlent d'ailleurs exprès d'une voix forte, conscients de leur différence. Pris d'une impulsion subite, monsieur Cassinen saisit la bouteille de whisky et en propose aux deux Flamands. Ils en prennent tous les deux de longues gorgées et le remercient. Celui qui a raconté l'histoire demande quelque chose à monsieur Cassinen, celui-ci hoche la tête en souriant pour indiquer qu'il ne comprend pas. Le deuxième homme essaie de parler français, mais monsieur Cassinen hoche encore la tête négativement et boit à son tour à la bouteille. Ils ne comprennent pas leurs langues respectives, cela pourrait être, pourquoi pas, le début d'une compréhension mutuelle passagère.

*

Lambert Schlechter, Ticket pour ailleurs


  Ce que je connais de la ville, ce n'est qu'un fragment, un centième, un millième. Dans ma tête j'enregistre des cadrages, selon l'endroit où ma vue se pose. La ville est immense. Rien que d'y penser m'épuise. Je dors douze, treize heures, profondément, maladivement, inconfortablement, je n'ai pas de lit. Dormir me fait du bien, mais n'amenuise pas la pression de l'attente. Et les rêves que je rêve m'appesantissent et m'exténuent, rêves qui au réveil aussitôt se volatilisent, me laissant au fond de l'âme une lie lourde et sourde, je finirais par m'écrouler sous le poids de l'imagerie. Le sommeil pourrait être une échappatoire, mais n'est qu'une impasse de plus..

*

Pascale Tison, Éraillé

  Elle était blonde à l'époque, de ce blond des secrétaires, faux jusqu'à la racine. Moi j'étais chauve déjà, ma mère prétendait que ça me donnait l'air intelligent, ce front dégagé tôt par un souci majeur. Toute la place de penser n'était déjà qu'une grande plaie où je m'ouvrais. Cela me venait du profond d'aimer dans la rage.
  Elle s'appelait d'un nom sans histoire, d'un nom bête à pleurer. Mireille. C'était juste le nom d'une fille à plier comme un châle sur le dos d'une chaise et puis au revoir. Le nom d'une fille à petit mec de soie et à pommade pour hôtel une étoile, quand s'entend derrière la porte le poids d'un client repu qui passe dans l'entracte d'une minuterie. Il n'y avait pas de minuterie à l'époque où je vous parle.