Frontière belge, anthologie, éditions de l'Aube, 1996.
Textes inédits de Claude Delmas, Xavier Deutsch, François Emmanuel, Pascale Fonteneau, Isabelle Jan, Rachel Leclerc, Lambert Schlechter et Cécile Wajsbrot.
En dépit du vent, les enfants s'obstinaient à bâtir un château de sable. Ils passaient la journée
entière à monter leur mur. Seau après seau, chacun apportait sa contribution dans des allers retours
incessants, comme les fourmis qui, à force de besogner, entrent dans le rythme du travail forcé, du travail
que la mort seule peut interrompre. Trottinements menus, chaîne infiniment poursuivie, sans le plus léger accroc.
Ils croyaient avoir acquis la technique pour tirer le meilleur parti d'un sable d'un grain si fin qu'on l'aurait
dit poussière, tombée des ailes de quelque immense papillon qui traverserait le ciel juste au-dessus de la plage.
*
François Emmanuel, La danse du cartographe
Je cherchais peut-être le Nord, peut-être autre chose, un pays sans existence où j'avais grandi.
C'est trop dire que je le cherchais, disons que je ne refusais plus les missions qui m'envoyaient errer dans
ses parages. Ces missions étaient strictement de routine, il s'agissait de collectes de données, d'enquêtes
cartographiques, l'administration m'autorisait parfois quelques jours d'hôtel, j'y côtoyais les mornes gens
du commerce, et je rendais rapport.
Sur les cartes dont je devais combler les vides, ne figuraient jamais que des chiffres et des légendes,
n'en parlons pas. A une femme qui venait égayer un peu ces nuits solitaires, je disais être géographe, à la manière
de Nuño Garcia de Toreno, et je m'inventais une patrie lointaine.
*
Cécile Wajsbrot, Le passage
- Vous étiez douanier ? dit elle - car elle avait envie qu'il continue, ayant le sentiment qu'il avait commencé
de raconter une histoire.
- Employé des douanes, oui, dit-il avec fierté, comme tiré d'un long rêve. J'ai passé quarante ans dans
la cabine que vous voyez. Aujourd'hui je suis à la retraite, c'est mon premier jour. Ça fait drôle. Hier,
j'étais dans cette cabine, et aujourd'hui, je suis dehors. C'est comme une sortie de prison, mais je ne suis
pas sûr que la prison ne soit pas dehors.
- Vous êtes libre, au contraire, d'aller où vous voulez. Le monde est à vous.
- Vous ne pouvez pas comprendre, dit-il. Vous voyagez, c'est ça ?
- C'est mon rêve depuis toujours. Je fais des reportages sur tout et rien, le sujet m'est égal, ce qui compte,
c'est de voyager.
- Et vous allez continuer comme ça jusqu'au bout ?
- Je ne sais pas, je ne me suis jamais posé la question.
Il soupira.
- Moi, je n'ai jamais bougé de Ghyvelde. J'habite la dernière maison sur la route de droite, quand vous
regardez vers la Belgique. Il n'y a que le dimanche où je me promène un peu, le long du canal, je
regarde les pêcheurs, le vol des hérons.
Une vie, songea-t-elle, tant de temps pour la vivre et si peu pour la dire - mais il devait bien y avoir autre chose.
*
Lambert Schlechter, Les aquarelles du caporal
Des pierres, des pierres, des pierres, je n'avais jamais vu autant de pierres, les prairies et les jardins
sont foutus, nos promenades aussi. Mes petites randonnées avec Marie, le potager où nous allions, à l'ombre du
noisetier, ma main sous ses jupes, et jusqu'à la mousse douce et moite de son jardinet qu'elle ne m'a jamais
laissé voir ni visiter. Des fossés, des canaux, des murs à perte de vue, toute cette géométrie, c'est Monsieur
de Vauban qui l'a dessinée. C'est un constructeur. Un destructeur aussi, souvent avant de bâtir, il détruit.
C'est lui qui conduit les sièges entrepris par l'armée de son Roy ; il a pris Lille, Maastricht, Gand, Namur, et
même Luxembourg, Gibraltar du Nord, réputé imprenable. Il fortifie les frontières de la France,
entoure le royaume d'une ceinture défensive. Qui dit frontière dit de part et d'autre, j'essaye de comprendre.
J'ai été à Lille, mais jamais à Namur ni à Luxembourg. Quand je serai plus âgé, je ferai des voyages, j'aime les
grandes villes, j'irai à Bordeaux, à Perpignan, passerai peut-être par Lille, si je trouve des poteaux indicateurs
qui me montrent le chemin.
*
Pascale Fonteneau, Les douze limites du bonheur
Ce matin, c'est décidé, je me tue.
Pour m'en convaincre un peu plus, j'écrase une fourmi qui longeait le rebord en béton de la fenêtre.
Ce geste n'est bien sûr pas un hasard. J'ai pour les fourmis un curieux sentiment, fait de jalousie et d'une
étrange familiarité. Comme elles, je cultive cette espèce d'abnégation absolue et entêtée qui nous pousse coûte
que coûte à contourner les obstacles les plus inimaginables pour atteindre l'objectif fixé. Seul l'instinct les
guide, ce même sentiment qui, chez moi, s'est contenté de surgir épisodiquement du fond de ma conscience pour me
sauver la vie ; je leur envie cette ignorance totale des tourbillons de la conscience humaine. Pourtant j'ai un but,
c'est d'ailleurs ce qui m'a toujours différencié de mes semblables, au point que je n'ai jamais réussi à me faire
des amis très proches. Je n'ai jamais eu envie d'être riche, ni célèbre, je voulais juste être heureux ; franchir
douze frontières et pouvoir arborer le magnifique sourire béat, étalé sur la figure d'un Sikh qui habitait juste en
face de chez moi.
*
Xavier Deutsch, Aux lumières du Pôle noir.
Un jour les hommes ont fait une petite connerie. Vraiment pas lourde : la chose dont on se rend coupable
pour rire quand on a dix-sept ans, qui fait paniquer père et mère, mais qu'on se rappelle avec attendrissement le
jour où on devient grand. Vraiment pas grave, je le jure à la face du monde : la bêtise sans conséquence, même pas
consignée dans les annales de l'Histoire humaine. Mais ça a vexé Dieu, au point de Le foutre dans une colère pas
boréale du tout. Les hommes ont essayé " oh allez Dieu allez cépourire " d'arranger le coup, aussi avec des
arguments : " Ce n'était pas la peine de nous allumer si c'est pour Te vexer aussitôt la première idiotie,
qu'est-ce que Tu diras le jour où nous inventerons le génocide des Cheyennes, l'effet de serre et le Téléthon ?
hé Dieu, assume Ta création. " Mais Dieu n'assume pas, Il se vexe pour de bon : Il vire les hommes du haut de la
terre, Il les répand sur les latitudes éloignées, Il leur ordonne de se contenter du souvenir de l'ambre et de la
lumière, et c'est comme ça.
Merde merde merde.
*
Claude Delmas, Loin de Madrid
Il en a marre des va-et-vient et des extrêmes.
Trouver un centre. Et sa périphérie.
Il voudrait se fixer et qu'on lui foute définitivement la paix.
Mais pour lui le monde n'a maintenant plus de frontière, l'avion a tout bousculé, tout confondu, tout aboli.
Les analogies sont telles qu'il ne sait plus où il se trouve.
Paris, qui était jusqu'ici son axe de rotation, n'existe désormais à ses yeux que sous la forme d'un ville
d'histoire et de parade, d'une ville morte, d'une ville musée peuplée de fantômes. L'impeccable et définitive
beauté momifiée de cette ville ne me touche plus désormais, où pas une fois les visages n'abandonnent leurs masques.
La jungle est lointaine, même si de temps à autre, on en aperçoit les échos au-delà des ponts, c'est du côté de
la proche banlieue. Quelque chose grimace en permanence dans les rues et lui fait parfois regretter Madrid, ses
sourires intemporels et ses angoisses.
*
Rachel Leclerc, Et dans cette profondeur, je t'aurais aimé
On prétend que les mots bien ordonnés sont le contraire de la folie, il faudrait donc que ma lettre aligne
sagement les phrases consolatrices, rassurantes, réconfortantes pour que tu saches que je vais bien. J'ai plutôt
envie, mon cher et tendre époux demeuré en ses familles du Canada, mon Gabriel resté aussi sauvage qu'une épinette
et se rongeant les sangs dans les hautes herbes et sur les cailloux de la grève du grand Banc de Paspébiac, de
faire éclater mes phrases afin que tu sentes, malgré les distances et les frontières, combien ma mère, après mes
vingt ans d'absence, après que j'eus trouvé l'équilibre auprès de toi dans notre grande maison blanche, combien
ma sainte mère est plus folle que jamais, et surtout que je vais dans ma propre déraison lorsque je l'approche
de si près qu'elle m'aspire en ses gouffres de mère et qu'elle commence à me dévorer vivante, en quoi tu trouves
la preuve que j'ai de qui tenir en matière de déraison, et cette seule parenté, cette consanguinité qui m'unit à
la catastrophe de son existence, est ce qui me fait le plus souffrir.