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Poète toi-même, anthologie, Le Castor Astral, coll. « Escales du Nord », 2000.

Préface : Jean-Michel Maulpoix.

Poète toi-même propose une passionnante rencontre entre des poètes majeurs et quelques auteurs parmi les plus excitants de la jeune génération. Tous proposent des textes inédits. A la fois bilan et défi, Poète toi-même entend rappeler que la poésie n’est ni désuète ni hermétique, mais qu’elle est bien vivante, qu’elle a du souffle, du rythme et deux ou trois choses de la vie à raconter.
Les auteurs rassemblés ici viennent de Belgique, de France, du Luxembourg et du Québec mais aussi de Cuba, de Finlande, de Flandre, de Grande-Bretagne, d’Italie, d’Irlande et de Suède.

Pour plus de détails voir Festivals - Escales des lettres

Extraits (télécharger les extraits) :

Baroque du Nord / Claude Beausoleil

Un loup hurle à la neige
Baroque né du Nord
Son chant d'hiver assume d'instinct
La poésie retraçant sa dérive
En une langue précise déliée solitaire
Répétant son histoire répétant sa passion
Loque dressée hirsute et libre
Ecartelée infiltrée de détresses
Entre la mémoire d'Europe et le temps d'Amérique
Un loup hurle
Dans sa langue de loup
Rauque comme les rocs
Le ciel entaché de fumées d'encre
Ses tourments surgis d'une nécessité
(…)

*

La fois où ... / Yves Buin

(…)

La fois en mai Place Denfert-Rochereau au milieu des débats politiques considérables le visage d'une femme qui attendait.
La fois en mai encore à la Villette dans les espaces avec des musiciens d'Afrique du Sud les couleurs et les rythmes qui font la joie et désertent la mort antérieure.
La fois en juin avec Pharaoh Sanders qui était comme le soleil avec les déferlements de ce qui fut le jazz et dont renaît le souffle élémentaire.
La fois où l'on s'attardait dans les crépuscules et qu'on cherchait une fête.
La fois en juillet la lumière mouillée Place de Clichy un homme et une femme qui se séparaient.
La fois où l'on s'était égaré dans des amours sauvages.

(…)

*

Le creuset des espèces / Michel Butor

Avant l'ouverture du premier oeil
pour séparer la lumière des ténèbres
dans le barattement de la mer
car il y avait déjà des orages et marées
les complexes molécules aventureuses
réagissaient au changement dans la couleur
et l'intensité du bombardement des photons
car il y avait déjà le crépuscule et l'aube

Dans le balbutiement de l'écume s'esquissaient
antennes et dents pistils étamines
d'embryonnaires dinosaures flairaient
obscurément le déploiement de leur variété
et peut-être au-delà de leur disparition
l'émergence de mammifères maladroits écrivains
cherchant pour éclairer leurs prochains siècles
quelques oracles dans leurs lointaines origines

*

Biographie / William Cliff

il a été un enfant comme
on croit que l'enfant a été
puis adolescent un bout d'homme
persuadé de posséder
le monde par un simple geste
plus tard il a subi la peste
d'encourir la condamnation
sur ce qu'il aimait dans le sexe
qu'on ne fait pas à la maison
et se sentant ainsi exclu
des affaires de l'ordinaire
il a cherché à être lu
puisqu'on le forçait à se taire
tant qu'à présent célibataire
la tête blanchie par son mal
il regarde le temps banal
les yeux toujours écarquillés
comme un enfant un animal
jeté à des sentiers pillés
et qui part avec la planète
espérant peut-être que l'être
ne lui sera pas dénié

vous plaît-il d'encor mieux savoir
les choses de son existence ?
regardez en vous-même car
point n'est grande la différence

*

Knowledge / Francis Dannemark

Tout ce que nous savons et tout ce que nous croyons savoir.
Toutes les choses que nous avons faites
et celles que nous ferons et celles
que nous ne ferons pas.

Combien de tiroirs faudrait-il ? Combien de livres, de budgets,
de bilans, de projets, de rêves possibles et impossibles ?

Mais les mêmes dix doigts suffisent pour écrire et pour compter,
pour montrer la route qui se divise et le chemin qu'il faut emprunter.
Les mêmes dix doigts suffisent pour serrer une main,
entourer votre épaule,
caresser ton visage.

*

Lettre à Caspar David Friedrich à Greifswald / Jacques Darras

(…)
Voilà pourquoi les paysages s'éloignent où nous fîmes
Frontières d'illusoires accidents. Rentrons à l'intérieur
De nos myopies individuelles, laissons la voûte univers
Nouvellement cintrée sur nos dos se creuser cependant
Que nous-mêmes creusant au fond de nous changerons
D'éloignement d'horizon. Tes aubes embrumées, Caspar
Aux marais de Rügen, tes hommes entuniqués par la nuit
Nordique, m'inspirent de m'éloigner moi-même de mon
Enfance et de mon nom. Jusqu'où continuerai-je? Il faut
Croître, oui je crois, dans de nouvelles disciplines de soi.
Qu'elles ont douloureuses est chose sûre comme sureau
Mûrissant aux haies échevelées du Mecklembourg quand
Juin tempère de moelle blanc pâle les fruits durs de la nuit.
(…)

*

Virginie de Lutis

J'ouvre le livre de Chinaski.
J'entends ta voix.
Personne ne le lira jamais aussi bien
que tu ne le parles.
Un ton monotone, et lassé.
J'imagine qu'en ce moment, il n'y a pas de rouquines pour t'aiguiser,
à moins que… Parfois, on change…
Plus de nouvelles pour savoir ce que tu deviens,
probablement caché au fond d'une mansarde,
à attendre l'appel de l'ami qui t'a oublié.
Ou a rêver à celle qui ne te comprendra pas.
Ton coin cuisine est toujours en désordre,
et pourtant t'es pas très occupé.
Ton coin cuisine est bordé de vestes noires.
Chinaski en chemise,
parfois un sourire au bord de ta bière.
Petit Buk de gare,
les compteurs sont à zéro et
c'est très bien comme ça.

*

Patrice Delbourg

comment vous expliquer
    le jour léchait l'envers du monde
        jusqu'au plus rouge de l'horizon
bouche marouflée il marchait les bras vides
   une petite musique de saxhorn dans la tête
sous la lumière voûtée de novembre
dans l'ordinaire des jours le sol était à genoux
   sur la lèvre inférieure le malheur faisait son nid
        chacun ses morgues chacun ses extases
            quittant les fragments des os d'un ange
la douleur en fougère gravit la nuque vers l'occiput
    épouse l'arc de respiration du vide dans sa conque
        enfle grossit mâchoire bloquée
            la vie au ralenti dans la défaite des muscles
        il attendait un amour archéologique ortie géante
des caresses de raphia pour décapsuler l'angoisse
    oasis où viennent se réchauffer des mots inachevés
ceux de robert walser et sa sublime perfection de l'échec
- qui sait si les oiseaux boivent dans la main des suicidés

*

Éclaboussures de l'évidence / C. Edziez Dequesnes

À Douai, quelques écailles bleues dans le fond de mes savates, je descends
la rue de l'Abbaye des Prés. De l870, je sens souffler un vent d'automne.
Quelques plumes translucides, perlées de pluie fine, s'accrochent aux rayons
de soleil. Invisibles, elles transpercent la platitude des sentiments
aseptisés. Des écailles - ou alors des plumes ? bleues - ou bien
translucides - avec sur elles leurs petites perles... au fond de ses poches,
le long de la Scarpe, rejoignant le 29 de cette rue où les demoiselles
Gindre l'ont accueilli, le voilà qui va, le gars Arthur Rimbaud. L'année
passant, elle n'est plus là, lui se r'en va de Douai. Maintenant, il adresse
la lettre du Voyant à Paul Demeny.

*

Blasons / Maryline Desbiolles

      le cou

cou
faut-il qu'il incline à la coupure
que son nom ait la vivacité du couperet
ou la docilité
du col
prêt à se détacher de lui-même
au moindre décolletage

*

sont-ce ces plaines ? / Yves di Manno

sont-ce ces plaines ces
arènes ? que les femmes

contemplent, livides sur
leur chaise, emmurées

dans les pièces où le vent
n'entre pas ? attentives

au murmure de l'enfant
qui sommeille, aux rumeurs

de la meute, à l'ombre profilée
sur la campagne adverse

du chien qui
se rapproche et jaillit

hors du champ ?

*

Ariane Dreyfus

Où que tu sois, je t'ai connu.

Je tends une main, je me souviens.
Je tends l'autre, le noir existe.

Je touche du noir et j'aime seule.

Tu me regardais pour tout : j'ai eu la maison dans
tes yeux.

Mais la forêt des années te cache un peu.

Quand je t'ai connu tu n'étais pas encore étoile.
Tu m'embrassais plutôt les joues ou le menton. Pas
entre. Mes mains écrivent, ici je fais le feu. J'y brûle
les arbres des jours, les branches des heures, les épines
des minutes vite sèches. Au-dessus, dans le noir, tu embrasses
la bouche de la distance, je veux dire où je ne suis pas.

C'est toujours très long comme baiser.
Je ne sais plus où tu es.
(…)

*

Lettre à Bérénice / Daniel Fano

Alors, voilà, faut savoir
que les Japonais ne sont pas
comme nous, ils adorent
l'extrême, ils se baignent dans l'eau
glacée, ils ne se donnent
pas beaucoup de mal pour avoir
une tête lunaire
esquintée à la plume
de pigeon, ils préfèrent passer
leur temps au milieu
des machines, à leur apprendre à rêver,
pas question pour eux d'arrêter
nos loopings en caoutchouc, le jus noir
et poisseux qui nous sort de
partout, putain de futur.

*

Poète en Groningue / Guy Goffette
            À Rutger Kopland

Songer à partir, disait-il, et c'était encore
sous les mots du poème comme une barque
quand le soleil se noie au milieu du lac,
juste là où le vent n'élargit plus

les cercles, une barque frêle et qui
fait mine de vouloir s'en aller, va, revient,
et l'eau proteste contre la proue, et personne,
personne pour comprendre et traduire cela :

que de si petites vagues - rêves, souvenirs, peurs
d'enfant - aient toujours raison de nos plus fiers
élans, de nos désirs d'échapper au reflux.
Personne, sinon celui qui parle de partir

et cherche encore un endroit pour rester.

*

Albanie / Thomas Gunzig

La vieille voulait voir Docteur Quinn
qui passait sur une chaîne cryptée,
elle était bien la seule du café
où tout le monde attendait le match Wavre-Malines.

Un type costaud avait branché le football
malgré les cris déchirés
de la vieille complètement bourrée.
Le type s'en fichait, il trouvait ça drôle.

Mais la vieille ne s'est pas arrêtée,
lui a dit : "Salopard, pédé,
je te ferai casser ta gueule,
t'arracherai l'écureuil".

Elle allait payer des types,
des salopards d'Albanie,
pour tringler sa fille,
lui faire tirer des pipes.

Elle disait qu'elle savait combien ça coûte,
elle disait qu'elle connaissait des mafieux,
qu'elle les voyait au Zoute,
qu'ils allaient se ramener à deux,

qu'elle leur donnerait son adresse.
Ils allaient tout cramer,
l'attacheraient à une laisse,
le feraient sodomiser...

qu'avec elle, fallait pas rigoler.
Docteur Quinn allait commencer,
elle allait pas le répéter,
il fallait changer le poste sur la télé.

Le type a bien dû céder,
il avait une fille,
une maison à peine payée,
il ne voulait rien risquer.

Il a quitté le bar par les latrines,
vers la petite pluie du soir
qui ne lui laissa aucun espoir
sur la victoire de Malines.

*

Chant populaire 2000 / Pentti Holappa

Une femme s'appuie contre un arbre, sa chevelure noire flotte dans l'air.
Les lignes de ses mains ne sont pas symétriques.
La première promet le bonheur, l'autre le malheur.
Elle est prisonnière sur la photo, nouée de cordes.

La photo a été prise pendant le lutte de libération du Nicaragua.
Le combat fut gagné, la liberté perdue.
La femme vit, elle met au monde un enfant. Je regarde la photo.
Les lignes de ma main sont asymétriques.

On déroule un châle gris depuis les épaules du ciel.
Le printemps arrive. Sous les tropiques même les arbres fleurissent.
Le malheur se mue en bonheur, le bonheur
en malheur. Les bouleaux bientôt seront verts.

*

Bête à ressac / Ludovic Janvier

Pleurer fatigue face à la mer
on a l'air bête à cause du ressac
on ne s'entend ni jurer ni gémir
hurler revient dans la figure
une respiration brute à haute voix
cogne la rage et la disperse
infime sur l'énorme instant
où tu restes planté sans regard
seul vivant debout sur la plage
oublié là par l'infini

*

Gil Jouanard

Un météorologue dirait qu'il ne fait ni vraiment beau ni carrément mauvais. Un poète rétorquera que les nuages, loin de menacer, parent d'un surcroît de beauté la ligne de faîte des marronniers qui semblent tout juste sortis de chez le coiffeur.

Les oiseaux non plus n'en perdent pas une miette.

*

Les deux dans le lit de chambre / Jacques Jouet

(…)
Si le lit, si souvent, voit passer des conflits,
un temps entre deux lessives,
les combattants ont posé leurs cuirasses, leurs couteaux,
les voilà préventivement...
sont-ils pas en paix par anticipation ?

Tacitement ils ont choisi de combattre
dans les pose et décor où se réconcilier,
Souvent la nudité désarme.
À blesser la peau hésite.
Même si le plaisir emprunte un masque de douleur,

un masque de bourreau, peut-être, au moment de pousser
tout l'un dans tout l'autre par le petit bout.
Je ne m'y reconnais pas.
Je devrais bien un jour m'y reconnaître.
(…)

*

Charles Juliet

tu as erré
souvent perdu pied
connu des heures
d'épouvante

tu allais crever là
sans avoir rien compris
rien vécu rien accompli

crever de n'avoir pu
te faire naître

un jour
le chemin
s'est dessiné

tu n'as plus fait
que marcher
et au sortir
de la forêt
ayant vaincu
la peur
un autre regard
t'a été donné

*

La cimaise et la fraction / Hervé Le Tellier

Une cimaise, seule, du haut de sa corniche,
S'ennuyait à crever comme un chien dans sa niche.
Pour occuper son temps, elle fait des divisions
Et se trouve soudain devant une fraction.
" Quel curieux animal... " s'étonne la cimaise,
contemplant le quotient : trois divisé par treize.
La cimaise n'est pas matheuse,
C'est là son moindre défaut.
" Moi j'ai pas mon bachot "
fait-elle d'une voix boudeuse.
" Un chiffre sur un autre, que sépare une barre,
C'est plus que compliqué, c'est carrément bizarre...
­ Compliqué ? pas du tout, s'indigne la fraction,
Je ne suis, à vrai dire, qu'une représentation.
C'est tout simple, voyez : trois est numérateur,
Et le treize, au-dessous, est dénominateur.
D'ailleurs, sans me vanter, je suis irréductible.
­ Si vous me l'affirmez... Je ne dirai pas non.
­ Treize et trois sont premiers, insiste la fraction.
­ Euh, oui, fait la cimaise, premiers ? C'est bien possible. "
La fraction, à ces mots, se sent encouragée.
Elle parle théorie, évoque l'addition,
Et le pépécéhème, et le pégécédé :
" De façon générale, on dira p sur q...
­ Comment ? Soyez polie.
­ C'est un malentendu, voyons, dit la fraction.
C'était une expression... Pour rester dans l'abstrait.
­ P sur q me paraît, à moi, assez concret,
J'ai beau n'être, c'est vrai, qu'une décoration,
J'ai du vocabulaire. Mieux, j'ai de l'instruction.
J'entends, de ma corniche, bien des conversations,
Personne, au grand jamais, n'y parle de fraction.
Allez, déguerpissez, misérable invention. "
La fraction, à ces mots, comprend qu'on la renvoie.
Elle ouvre un large bec, et laisse tomber son trois.
La cimaise s'en saisit, et dit : " Cher diviseur,
sachez que tout professeur
est ennuyeux pour celui qui l'écoute
Cette leçon vaut bien un numérateur, sans doute. "
Dépitée, la fraction, valant zéro sur q,
comprit, très en pétard, qu'elle ne diviserait plus.


(Inspiré par " la Cimaise et la Fraction ", fable de Raymond Queneau déduite de " La Cigale et la Fourmi " par Substantif-adjectif-verbe + 7.)

*

Toyota / Olivier Lecrivain

Toyota jaune citron des années 70, intacte immaculée sur le parking
en terre battue de la coopérative agricole.
La tôle blanche du hangar Sanders est rainurée d'ombre.
Ce matin, mon coin de Berry est plus ricain que nature.
Je me souviens des temps où mon père roulait dans une Toyota jaune citron,
et jouait le jeune homme en veste de cuir fauve, avion de voltige resto maîtresse boîte de nuit
à Poitiers où il pose à côté de Lionel Hampton, qui a la même tête de crapaud rigolard
que sur les disques. Je le préfère aujourd'hui, spectateur des va et vient d'aéroports,
en escale forcée entre embarquement et tapis roulant.
Dans le dénuement de l'attente, je sais qu'il pense parfois à moi.

*

La frontière / Valerio Magrelli

La frontière entre ma vie et la mort des autres
passe par le petit divan qui fait face à la télé,
pieux littoral où l'on reçoit
le pain de l'effroi quotidien.
Devant l'injustice qui sublime
nous a tirés au sec pour nous faire observer
le naufrage depuis la terre, être juste
représente à peine la moindre monnaie
de décence à verser à nous-mêmes,
mendiants de sens,
et au dieu qui impunément
nous a installés sur la rive,
juste du bon côté du téléviseur.

*

Engrammes / Claude Mourthe

Ce qui n'est pas écrit c'est la page du soir
    demain peut-être
un tombereau de souvenirs déversé au fond du trou
avec le reste

ou flambant d'une belle chaleur solaire
tel le cadavre du poète sur la plage de Lerici

la moindre particule de son esprit s'évaporant
    dans une fumée tiède
et désormais flottant dans le désert impalpable du vide.

*

Hibernation / Patricia Nolan

J'ai rampé dans ta tanière obscure,
sous l'escalier où tu étais resté,
toutes ces années, et je t'ai retrouvé
parmi des vieux manteaux d'écolier,
des sacs de courses et des livres empaquetés.

Je t'ai tiré de ton hibernation.
Te serrant contre moi pour te faire revivre,
sans tenir compte de ton bras gauche absent,
de ta jambe droite plus courte.

Tu ne pouvais pas me voir.
Quelqu'un t'avait ôté les yeux,
Le nez avait disparu de ton visage,
et on avait cousu une vieille chaussette marron sur ta plante de pied
pour que la sciure ne s'échappe pas.

Je t'ai pris dans mes bras, t'ai bercé comme,
je m'en souviens, on me tenait
il y a longtemps.
À ta seule bonne oreille,
j'ai murmuré les mots qui nous étaient familiers.
À ton contact, je me sentais ressuscitée.
Autrefois, tes épaules de fourrure
paraissaient plus fortes que les miennes.

Souvenir, une bicyclette sur la rocade
Une robe rouge plissée, et toi à mes côtés.
Nous sommes jumeaux, dans notre maladresse -
un vieil ours en peluche et son enfant adulte.

*

Mouchoir de l'oeil / Lucien Noullez

(…)
pas seulement les singes, les oies, les canards,
tout le ménage de l'enfance
en roulotte bariolée,
mais aussi les chansons
qui trouent les poches
et les poèmes
qui verdoient dans l'herbe

mais la vitre embuée par le chagrin,
le ciel
où j'ai jeté mon front,
la vie
où j'ai lancé ma vie,
les fleurs
qui mordent ta poitrine,

et tous ces vastes châles
et toutes ces laines mouillées
et tous ces buissons de pubis,
et la salive de tes seins
(…)

*

Le vingtième voyage de Dampierre / Pierre Puttemans

- Je vais vous montrer la mer, me dit l'aérostier. C'est là qu'aboutissent les égouts. Et toutes nos espérances.
Il lâcha un peu de gaz, pour faire descendre le ballon. Bientôt, la côte apparut ; nous rasâmes la surface de l'eau. Un sourd grondement montait autour de nous.
- Nous sommes les derniers hommes au monde, dit-il encore ; après nous, il n'y aura plus que des monstres marins et des araignées, puis rien d'autre que tout cela. Dieu protège les araignées !
Le vent nous ramena au rivage.
- Je vous en ai beaucoup trop dit, ajouta-t-il enfin ; n'oubliez pas que nous sommes aveugles et muets.
- Et imbéciles, murmurai-je.

*

Etienne Reunis

Les voyages n'existent pas. Les grands voyageurs non plus. Ou ils sont académiciens, ou ils terminent leur carrière dans une seniorie - tous les autres mots ont été interdits - ou dans les cycles de conférences.
Les distances sont plus illusoires encore, tout au bout du monde vous tomberez sur un ouvre-boîte made in Germany. ..
J'ai été à Marrakech, dans les Carpathes et chez les pygmées, rien de spécial. Marco Polo, c'était autre chose. Mais ne regrettez pas le treizième siècle, il faudrait le prendre avec la syphilis, la peste et les guerres à l'arme blanche.
Ce qu'il faut faire, c'est aller, la nuit, au bout d'un brise-lames sur la mer du nord. Ou dans un cimetière, ou dans un bordel, pas un de luxe évidemment...
Le vrai voyageur porte des bottes de chasse et a toujours des pièces d'or sur lui.

*

Les battements de coeur de Rita Hayworth / Jean-Yves Reuzeau

On se croirait à Nagasaki ou Key West. Au carrefour
d'un poème. Trop de films. De chromos sous la rétine.
Lettres sans réponse. Laconiques cartes postales.
Juste un peu d'ennui. Noir et blanc du souvenir.
Pelliculage mat et nitrate d'argent. Image latente.
Le barillet des vitesses à la surface sensible des corps.
Reflex 6 x 6. Un agent secret rôde dans nos écritures.
Traque chaque syllabe. Double sens. Double fond.
Un secret à la dérobée des mensonges et des rêves.
Assez étonnant. Cette façon de sucer le chocolat
bleu pâle
. L'opale des leurres. La boule de cristal.
L'enquête progresse. Margarita Carmen Cansino
dans Seuls les anges ont des ailes. Lent frôlement
des gants de satin noir dans Gilda. Lent cadrage
des mots dans notre championnat de mélancolie.
Sur le vélin. Sur l'écran. Une fiction de nos vies
trop réelles. Traquenard dans l'illusion d'exister

*

Je pense à toi / Jacques Roubaud

Quand je pense
quand je pense
quand je pense à toi
je me demande
je me demande
si tu penses à moi

et s'il se trouve que tu penses
que tu penses à moi
au moment même où je me demande
où je me demande
si tu penses à moi
est-ce que tu te demandes
te demandes
si je pense à toi ?

et tant je me demande
demande
si tu penses à moi
qu'à la fin je me demande
je me demande
si j'ai pensé à toi

*

Procès verbal de l'ambulancier / Lambert Schlechter

1.


on ne sait jamais quand, on ne sait jamais si...
des pavés gros comme ça tombent du ciel
et les nuages passent plus légers que jamais
il y a un merle dans le bouleau et qui se tait

les messages tardent, les dépêches s'embrouillent
passe clopin-clopant le monsieur manchot
avec son éteignoir de réverbères
il nous souhaite la bonne nuit et bien noire

les nuages passent plus légers que jamais
une lune japonaise fait son tour de bilboquet
on ne sait jamais quand, on ne sait jamais si...
le merle noir chante une blanche mélodie

des bribes rilkéennes sont accrochées aux arbrisseaux
qui maintenant n'a pas de toit ira dans la forêt
les messages tardent, les dépêches s'embrouillent
une ambulance sans chauffeur se fraie un chemin

des grêlons gros comme ça tombent du ciel
et les nuages passent plus légers que jamais
tout au fond de la froide forêt il y aura une maison
- une maison, peut-être, si le merle ne s'est pas moqué

*

Train du nord / Jean-Luc Steinmetz

Les choses qu'on ne connaît pas,
elles nous viennent quand la rue s'allonge
menant vers un magasin de fruits
s'ouvrant aux derniers feux du soir.

" Je n'en demande pas plus ",
assure un marchand de tulipes
alors que ses fleurs sont une main
tenant des journées noires et dorées.

" Je n'en demande pas tant ",
dit une vieille
qui jamais n'a vu la mer.

Mais ce que pas même ils n'osaient souhaiter arrive
comme le vent d'avril longeant les toits,
du sang mêlé à l'eau de la rivière
et parfois l'or dans les orties lépreuses
ou les lèvres
vivant la première illusion de l'amour.

*

Pour Janis Joplin & Michael McClure ! / Lucien Suel

Seigneur ! Achète-moi une voiture électrique !
Seigneur ! Achète-moi une boîte de préservatifs !
Seigneur ! Achète-moi une centrale nucléaire !
Seigneur ! Achète-moi un politicien !
Seigneur ! Achète-moi un kilo de maïs transgénique !
Seigneur ! Achète-moi une mine anti-personnel !
Seigneur ! Achète-moi un peu de crack !
Seigneur ! Achète-moi un cd de Céline Dion !
Seigneur ! Achète-moi une biographie de Monica Lewinski !
Seigneur ! Achète-moi un portrait de Lady Di !
Seigneur ! Achète-moi un gros pentium !
Seigneur ! Achète-moi un nuage de pluie acide !
Seigneur ! Achète-moi une station off-shore !
Seigneur ! Achète-moi un roman de James Ellroy !
Seigneur ! Achète-moi un clone de mouton !
Seigneur ! Achète-moi un souvenir de l'an 2000 !
Seigneur ! Achète-moi un caméscope !
Seigneur ! Achète-moi une greffe du cœur !
Seigneur ! Achète-moi un trou d'ozone !
Seigneur ! Achète-moi un week-end à Kinshasa !
Seigneur ! Achète-moi un nuage de dioxine !
Seigneur ! Achète-moi une tranche de vache folle !
Seigneur ! Achète-moi un paquet de sicav !

Seigneur ! Je compte sur toi !

*

Le rocher aux aigles / Tomas Tranströmer

Derrière le verre du terrarium
des reptiles
étrangement inertes.

Une femme accroche son linge
dans le silence.
La mort est à l'abri du vent.

Mon âme glisse
dans les profondeurs du sol
aussi paisible qu'une comète.

*

Désirs / Zoé Valdès

Une fois je voulus être intelligente
Et devins malheureuse
Un jour je désirai être garçon
Rien que pour posséder l'amour d'un homme
Parfois j'ambitionne de posséder le corps d'autres femmes
Pour m'écarter du mien
ce corps beaucoup trop insistant
Je voudrais m'éloigner d'être une vie
Parfois toutes les chances sont épuisées.

*

Photo / Miriam Van hee

peut-être une petite sœur, un oncle
ou cette fillette qui pleurait
mais qui a retrouvé sa dignité
non, pas celle-là non plus

peut-être que quelqu'un
est resté vivant, comme si la mort
de tous les autres devenait
alors plus supportable
comme un film qui ne peut
se terminer sans une explication
un enfant s'endormir sans une
petite lampe qui reste allumée

quelqu'un doit rendre supportable
ce qui ne l'est pas
quelqu'un doit acheter des cierges
et des chrysanthèmes, parce que
c'est l'automne quelqu'un doit faire
des photos, des poèmes

*

Zénith / André Velter

Tout est passé sous tes pieds
Jusqu'au dernier soleil
Je t'adresse dans le grand silence
Ce que les lettres assemblent
Et désassemblent en se jouant de moi
Sur un écran qui se déchire
Comme à midi l'intuition d'un lever ardent
Prédit par une messagère

C'est l'heure où tanguer tu le sais
Tourner pour de bon au zénith
Le long d'une corde inhumaine
En revenir devin ou fol
Les lèvres bleues l'âme transparente
Sans même injurier la terre

*

Frank Venaille

J'étais cet homme qui revenait sur ses pas.
J'avais moins peur ! Je pouvais pénétrer dans
la forêt de mimosas et regarder avril en face.

Pourtant une sorte de chant funèbre m'accom-
pagnait et je savais que sous leur capuche les
Franciscains de l'aube me tiraient la langue.

Justement : avril est avril est avril tout cela
simplement afin de signaler aux habitants de l'
île le retour heureux de la fleur de camélia.

Comme je craignais toutefois que l'esprit de
la jeunesse sur nous tous ne revienne : lui !

Je fus cet homme-là, livide souvent, et chaste.

*

Excusez le technicien de surface / Jean-Pierre Verheggen

Si à Trône ou à Madou
(ou dans toute autre station de métro)
un technicien de surface
occupé à techniquer avec sa machine de surface
ne voit pas venir
droit devant lui
un non voyant,
un moins valide,
un mal entendant,
un allochtone,
une poule élevée au sol,
un étudiant à discrimination positive,
une personne à mobilité réduite
ou une autre à sobriété différée,
eh bien, il leur rentre dedans
et leur pète la gueule!

*

Vrai nord / Susan Wicks

Mon sommeil du matin est une carte
que survole la migration des oies. Dans mes rêves
je les entends, leur vol discontinu se tend
à mesure que l'horizon s'éloigne, que les monts s'aplanissent
jusqu'au froissement des ailes, au battement du cœur, avec leur cri
répétitif et rauque dans le bleu qui tressaille
comme pour reprendre souffle. À travers les paupières,
la blancheur des rideaux tirés,
je sens le soleil vibrer, la fraîcheur
d'un matin de mars traversé, les miroirs soudains
des lacs. Et je les imagine
changées par trop d'hiver, déchirées,
leurs reflets saisis laissant
des traînées vaporeuses de sang rosé, la dernière ombre
du V qui se débat, s'efforce
de rester ensemble, les intervalles d'air pur
impossibles à combler. Plus dures et plus intimes
que le sommeil, leurs voix viennent à moi
depuis le sud: moitié de vie imaginée;
migration. Pardonnez-moi.
Une aile trempe dans le soir, squelette d'un
noir intense des arbres qui attendent. Je nous vois,
dispersées au-dessus des pins qui craquent ,
déchirées, reformant
une flèche parfaite; je nous entends
voler vers le nord pour essayer la glace mûre
du Canada, battant des ailes, criant, comme folles.