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Escales littéraires d'automne, anthologie, Le Castor Astral, coll. « Escales du Nord », 2000.

Textes inédits de Franz Bartelt, Benjamin Berton, Alain Bertrand, Virginie De Lutis, Xavier Deutsch, Adbelkader Djemaï, Cyrille Fleischman, Pascale Fonteneau, Jef Geeraerts, Guy Grudzien, Xavier Hanotte, Nico Helminger, Kristien Hemmerechts, Eva Kavian, Janos Lackfi, Philippe Lacoche, Fouad Laroui, Hervé Le Tellier, Dominique Mainard, Ian Monk, Lucien Noullez, Alessandro Perrisinotto, Gabriel Rosenstock, Brigitte Smadja, Daniel Soil, Jean Sorrente, Oscar van den Boogaard, Cécile Wajsbrot.

Pour plus de détails voir Festivals - Escales des lettres

Extraits (télécharger les extraits) :

Franz Bartelt, L'homme heureux

  Dabrinsky déprimait comme on respire. Il y mettait seulement un peu plus d'application. Toutefois, malgré des efforts louables, ses suicides demeuraient insuffisants. Huit tentatives ne l'avaient pas délivré du mal de vivre. Cette constance dans l'échec l'avait rendu sympathique à ses camarades de travail. Certes, le matin, à la pointeuse, il se trouvait souvent quelqu'un pour lui demander s'il se pendrait dans la journée. On lui offrait comme un service des cordes solides, des conseils sur l'art du nœud coulant. Mais ce n'était que taquineries de circonstance. Dabrinsky levait les yeux au ciel, haussait les épaules et, sans un mot, il rejoignait sa machine.

*

Benjamin Berton, L'heure d'été



  En 2007, le Ministère de l'Intérieur prit la décision d'opérer le passage de l'heure d'hiver à l'heure d'été en plein jour. Cette malheureuse initiative fut à l'origine d'un des épisodes les plus grotesques de notre Histoire : la mise à sac épidermique d'un pays entier par ses habitants. […] La méthode retenue - suggérée par le MEDEF - était de laisser courir le temps comme si de rien n'était jusqu'à 13H00, puis de passer subitement à 12H. […] "Si cette heure est perdue", disaient ces hommes en vecteurs révolutionnaires qui s'ignoraient, "si elle va recommencer, c'est que c'est la seule heure libre depuis une éternité. La seule heure qui ne comptera pas pour la morale, la seule heure qui ne comptera pas pour la justice, la seule heure qui ne comptera pas pour la propriété, la fidélité, la tolérance, la vitesse, l'amour, la seule heure qui ne comptera pas pour Dieu. Emparons-nous de notre liberté. Emparons-nous de notre heure. Fuyons midi à treize heures !"

*

Alain Bertrand, Salades italiennes



  Mademoiselle de Portici ne s'appelait pas mademoiselle de Portici. Elle n'était pas non plus artiste lyrique, pas davantage une de ces divas à qui les ors des Folies-Bergères offrent un écrin, une gerbe de roses et une paire d'amants en souffrance.
  Par goût du lucre, un imprésario de Bologne lui avait filé du baratin, un suçon sur la joue, puis une paire de claques avant de lui accrocher un régime de bananes autour de la taille.
  "Danse maintenant, montre à ton amoureux d'Italie que tu es jolie comme un fruit exotique", lui commanda le propriétaire des chaussures en croco.
  La Portici fit la poule sur les Champs-Elysées, la dinde en bord de Seine, l'oie blanche à Neuilly. Eperdue, la basse-cour affola des sociétés de bridge, fouetta le sang de peintres académiques, rongea le frein d'un vainqueur de Paris-Roubaix auquel sa chute de reins rappelait les pavés du Nord. Tout cela pour l'amour d'un qui se caressait la chevalière d'un air latin, puis la battait comme plâtre dès qu'une tête couronnée faisait mine de lui dérouler les plumes d'autruche.

*

Virginie de Ludis, Bleu doux, 1

Le thérapeute n'a pas toutes les solutions,
et c'est normal. Le temps passera, laisse aller
. Moi, je suis encore dans le Nord, je passe de maison en maison,
et si les routes me rappellent ma mère,
me rappellent, à la fin des cours, dix étudiants autour d'un café
ou d'une bière, je sais que celui qui m'attend à Bruxelles
pense comme tes bourreaux : la jeunesse est un stade triste,
et la sagesse, comme les bons livres, attend.

Xavier Deutsch, le Tilleul de Stalingrad

&nbzp; D'autres jours passent comme ils ont par cœur appris à le faire de toute éternité. Chaque fois qu'il peut, Léon monte d'Ettelbrück et rejoint le sentier de Pëtzbech pour écouter son bouleau pousser. Le bouleau pousse. Il ne deviendra jamais un de ces grands arbres de la futaie, les hêtres et les chênes, puisqu'il est d'une espèce naine prévue pour vivre au front des vents de la taïga et des hivers indicibles. Mais il s'épanouit bravement dans la lumière claire de l'Oesling et sa racine s'incorpore dans l'humus. Il arrive que la jeune Catherine accompagne Léon, puisqu'elle sait l'histoire, et le bouleau ne l'émerveille pas moins que s'il était revenu de Saturne ou d'un conte ancien. Il existe quantité de bouleaux d'argent dans "Le Petit Poucet" ou "La Chanson de Rolland", dit-elle.

*

Abdelkader Djemaï, Le prédateur

  Le Prédateur nous rendait les lambeaux de leur chair. Il les torturait, triturait leurs intestins, gobait leurs yeux comme des escargots. On reconnaissait nos morts à leurs tatouages, aux cicatrices et aux cals de leurs mains. Nous pilions les lambeaux avec de l'alun pour panser la blessure de nos parturientes, les faisions goûter aux nourrissons, déjà orphelins, déjà guerriers. Le Prédateur ne négligeait rien, repérait les fosses communes, les fausses empreintes. Le bruit de ses ailes, de sa mastication, dénonçaient sa proximité, son ubiquité. Nous déplacions constamment les fourrés, les buissons, et découvrîmes, scorpion sous la pierre, un traître parmi nous. On l'exécuta en traçant sur sa peau d'affreux dessins. On lui trancha également les parties intimes pour les lui planter dans la bouche. Les enfants crevèrent ses yeux avec des épines de cactus, les femmes lacérèrent sa gorge d'aiguilles rouillées.
  Nous partîmes.

*

Cyrille Fleischman, Carte postale artistique de campagne

  Dès le moment où la Simca qui les transportait hors de Paris avait quitté la Bastille, le faubourg Saint-Antoine, la Nation, puis Vincennes, puis, puis, puis... Vortag se demandait pourquoi il avait gâché un bon dimanche au café dans un endroit civilisé en acceptant l'invitation à la campagne des Halballein, ses voisins de la rue Saint-Gilles. Il n'aimait pas particulièrement la campagne, il n'aimait pas du tout les maisons isolées, pourquoi aurait-il dû aimer les maisons de campagne isolées avec pour seule compagnie dedans précisément la famille Halballein ?
  Et maintenant qu'ils étaient arrivés, il se sentait tout à fait prisonnier.
  Pas une terrasse de café à l'horizon.
  Pas un être humain normal non plus qui ne ressemblerait pas à un membre de la famille Halballein.

*

Pascale Fonteneau, Matéo A

  Le 13 juin 1983, j'étais dans une cabine téléphonique, les yeux errant sur une pensée philosophique originale signée Matéo A. qui disait : "Tu as en toi le pouvoir d'être un autre". A l'autre bout du fil, Stéphane me demandait : "Est-ce que tu m'aimes?", et je me suis entendue lui répondre distraitement : "Tu as en toi le pouvoir d'être un autre". Stéphane était pour quelques jours aux États-Unis, nous devions nous marier quelques semaines plus tard.
  Il faisait chaud, la ligne était mauvaise, mais j'ai clairement entendu sa réaction : une sorte de souffle net qui m'a immédiatement fait penser aux boxeurs quand ils encaissent un coup violent et qu'ils ont les yeux exorbités et le protège-dents au bord des lèvres. Je crois que l'image m'a fait sourire. Après, il était beaucoup trop tard pour faire quoi que ce soit.

*

Jef Geeraerts, Un enfant des Dieux

  S'étant déshabillé à toute vitesse, il plongea sous les couvertures, replia les jambes et continua à trembler, en respirant à peine, attendant la venue des fantômes nocturnes qui n'avaient cessé de l'épier de leurs orbites vides dans la salle à manger et traversaient les murs jusqu'à lui : l'homme macabre en manteau noir qui avait commandé la Messe des morts et Mozart qui venait de mourir. L'évocation récurrente des esprits et des cadavres - qui le faisait se recroqueviller de peur devant les forces inconnues qui hantaient la maison - fut progressivement remplacée par l'épouvante qui l'attendait le lendemain matin : le jésuite qui laisserait errer son regard implacable sur la tête des garçons avant d'en choisir un au hasard pour lui faire réciter le texte latin auquel il n'avait même pas jeté un coup d'œil.

*

Guy Grudzien, Le 15 mars

Les traits un peu marqués, deux légers cernes sous les yeux. C'est tout. Pas de rides. Pas encore. Je peux me déclarer satisfait. Encore que sur les photos prises récemment et découvertes hier, j'aie été étonné de me voir un nouveau visage : celui d'un homme. L'adolescent a définitivement disparu. Le passage, du moins au niveau du visage, s'est fait. Je suis un homme d'une quarantaine d'années, et le plus étrange est que ce visage-là, nouveau, me plaît, alors qu'il y a six mois encore j'aurais été épouvanté. Comprenne qui peut...

*

Xavier Hanotte, La finale du capitaine Thorpe

  Avant de commencer sa dernière inspection, histoire de peaufiner le moral des troupes, il jeta un regard critique à ses bottes et son baudrier. Trop étroites, les bottes lui comprimaient les mollets, à tel point qu'il se félicitait de n'avoir pas à courir, tout à l'heure. Quant au ceinturon, il n'osait pas le desserrer devant témoins. Le cuir sciait son début de bedaine. Une fois encore, il regretta la forme physique de ses vingt ans. Le barreau lui avait volé son temps et sa sveltesse. Sous ce rapport, certains confrères s'en étaient mieux tirés. Ainsi Beavis, son éternel concurrent, qui commandait la compagnie B - un improbable mélange de commis aux écritures et de rameurs du club nautique -, voire même le lieutenant Jones dont les lancers au cricket arrivaient encore à surprendre certains mauvais batteurs.

*

Nico Helminger, Balade frontalière

    je pourrais à la rigueur
faire autre chose
    battre des airs
comme les papillons
    battent des ailes
entièrement inacceptable
    comme faire de la poésie
je m'en vais donc
    idiot idiomatique sous tension
le long des rubans de möbius
    de différentes réalités

*

Kristin Hemmerechts, Phases

  "Rejection, depression, acceptance and reconstruction" sont, je le lis dans un récit, les quatre phases du travail du deuil. Refus, dépression, acceptation, rétablissement. Pour l'un, cela prend un an, pour l'autre, dix. Certains morts condamnent leurs vivants à perpétuité.
  Dans l'histoire, une femme a perdu son mari et ses deux fils dans un accident d'avion, mais elle ne passe par aucune des quatre phases. Son mari et ses fils sont encore auprès d'elle. Elle les sent comme un zéphyr sur sa peau, un murmure à son oreille. Parfois, dans ses rêves, ils la prennent dans leurs bras. Je ne connais pas cette paix. Mes fils sont aussi morts que possible, mais moi je ne suis pas croyante. La femme de l'histoire, elle, est hindoue.

*

Eva Kavian, Le voisin sur le rail

  J'étais si belle dans ses yeux. J'étais une femme, moi qui de grossesse en allaitement pensais n'être plus pour les hommes qu'une mère comblée. Moi la mère j'étais femme océan et Carl plongeait et replongeait dans les vagues de mon plaisir. La terre se mouillait de nos sueurs, nous collait. Carl m'aimait. Moi. Moi. Ce soir Carl n'en finissait pas avec son désir de moi. Carl comme une bête. Carl dans le chant de mon plaisir. Carl et moi, dans la terre et l'océan.
  Carl m'a posée sur les billes et les cailloux et m'a lavée à l'eau de pluie il me disait tu es belle il me disait occupe-toi bien de toi il ne me touchait presque plus, et puis il est parti.

*

Jànos Lackfi, La harpe du roi David

J'ai porté mon grand-père sur mon dos
comme un sac de froment ou un sac de ciment,
son corps était un treillis écroulé
Il a oublié à l'hôpital une bonne quinzaine
de kilos de muscles, on a eu beau fouiller
son sac de nylon
Je lui ai apporté un rasoir, mais
c'était trop tard, la grêle
de sa barbe tombait, tombait
mais l'averse malgré tout ne l'a pas noyé :
ses doigts noueux, habitués à courber le fer,
saisissent les fils frêles et éphémères,
il s'y agrippe et monte
- joueur de harpe céleste, silhouette osseuse

*

Philippe Lacoche, Oui, mais non

  Un matin de fin juin, l'enveloppe avec l'en-tête du grand journal (inscrite en lettres bleues en relief qu'on eût dites de cire) arriva. ils n'osaient pas l'ouvrir ; Antoine s'y résolut, le cœur battant. Féline se bouchait les oreilles pour ne pas entendre. Elle cessa lorsqu'elle le vit sauter de joie : on l'envoyait à Saint-Quentin et à Bohain, remplacer les journalistes titulaires, le temps de leurs vacances estivales. C'était une aubaine : ces deux villes ne se trouvaient qu'à quelques dizaines de kilomètres de la leur. Point de nuits à l'hôtel, point de longues séparations, point de souffrances. "La chance sourit à ceux qui s'aiment", dit la chanson. Féline et Antoine, ce jour-là, ne cessèrent de la fredonner.

*

Fouad Laroui, Une botte de menthe

  Oisifs autour d'une tasse de café odorant, dans ce parc ensoleillé au centre de Casablanca, par cette belle journée de printemps, nous évoquâmes la mort de nos pères. Et si je dis la mort, je mens encore, je m'avance imprudent. Disparition ne vaut pas mort, même si c'est pire. Du mien les pas s'en allèrent un jour, le petit garçon en fut témoin. Je le racontai, mes commensaux hochèrent la tête. On se comprend. L'époque Oufkir! De telles choses eurent lieu, et d'autres encore, et des infamies.
  Ce fut le tour de Moha. Il sirota, se gratta le pariétal, entreprit de narrer.

*

Hervé Le Tellier, L'art pictural d'Aloysus Van Lee ou Comptes et légendes du boulevard Royal

  Lorsqu'il ne peignait pas, Van Lee portait un autre nom et prénom, ceux d'Albert Van der Licht, gravés en caractères elzévirs dans le cuivre de la plaque apposée à la porte de son bureau. On pouvait y lire également : Directeur Général Adjoint. Tel était son poste, à la Gunzig Trust of Banking Corp, dont le siège occupait le dixième étage du 15, boulevard Royal, dans la ville du Luxembourg.
  Le banquier Van der Licht était un quinquagénaire efficace, professionnel, qui n'évoquait jamais sa passion avec ses collègues, encore moins avec ses clients. Il avait souhaité que son art demeurât secret, par modestie autant que par timidité, pressentant que s'exposer ne lui occasionnerait que des déconvenues. Il en eut la confirmation ce matin de printemps où il accrocha derrière son bureau une oeuvre imposante, issue justement de la période jurassique de son double Van Lee : Troupeau de brachiosaurus s'abreuvant sous le pont Adolphe. Malgré la grande dimension du tableau, plus d'un mètre cinquante de haut pour près de deux de large, le thème était traité dans un ton très "Sisley", proche de La Seine à Bougival en hiver. Dès son arrivée, sa secrétaire Suzanne Moret l'avait diplomatiquement admiré, avant de demander, vaguement inquiète et désapprobatrice :
  - Vous l'avez payé cher ?

*

Dominique Mainard, Lune de miel

"Ils sont morts", dis-je.
Il laissa échapper un petit rire.
"Vous êtes fort observatrice", répliqua-t-il.
Le travail, s'avéra-t-il, consistait à s'occuper de l'entretien de ces animaux. Il était faux de penser que la partie la plus difficile de la taxidermie se résumait à assurer à l'animal une posture parfaitement naturelle et la bonne conservation de la peau, précisa Monsieur Lòtar d'un ton docte. Il existait une autre difficulté majeure, qui consistait à garantir aux bêtes une apparence de santé et de vitalité, un poil lustré, des yeux brillants et des crocs blancs ; et c'était là un travail de tous les instants. Depuis plusieurs années, Monsieur Lòtar oeuvrait à l'élaboration de produits susceptibles d'obtenir les meilleurs résultats, et c'était afin de consacrer plus de temps à ses recherches qu'il avait eu l'idée d'engager une assistante.

*

Iak Monk, Le duel

  As-tu reconnu l'écriture sur l'enveloppe? As-tu deviné qui je suis? Alors, prends cette lettre comme une paire de claques. T'écrire est la meilleure façon que j'ai trouvée de te provoquer en duel. Veux-tu savoir pourquoi? Prends la peine de lire la suite.

  On m'a rapporté que la dernière fois que tu as quitté le bled crasseux où tu t'es exilé - je ne savais même pas où se trouvait ton bouge avant que ton comportement me force à trouver ton adresse et non, je ne te dirai pas qui me l'a donnée - tu t'es octroyé le droit de répandre en ville les rumeurs les plus pernicieuses à mon sujet. Qu'est-ce que je t'ai fait, moi? Tu n'es même pas directement impliqué dans tous ces ragots que tu t'es mis à débiter. Tu t'es fié à cent pour cent au téléphone arabe.

*

Lucien Noullez, Pointillés

Il n'y a pas plus de religieuses
mais pour la messe, quelques chaises, dit l'abbé.
Le cul rend l'âme, répond l'âme.

La terre est plate et le patois terreux. Les arbres,
bon !
pétillent.

Elle s'appelle Virginie
mais ses photos n'ont pas de nom.
Le blanc qui m'y regarde joue au loup.

*

Alessandro Perissinotto, Louis et Boule d'or
  Et ainsi, après une journée passée à moto sur des chemins charretiers à essayer en vain d'atteindre Avignon, me voici égaré dans ce village: Montbun, Moncun, ou quelque chose du genre. Un panneau indulgent signale que ce village a des prétentions touristiques et thermales et, pour ce qui est de ces dernières, ça ne fait pas de doute: de la boue un peu partout, sur les chemins, dans l'eau du robinet, peut-être même dans le café... "Touristique" me semble toutefois un terme quelque peu exagéré, vu que le seul hôtel, très originalement dénommé "des Voyageurs", a une structure et une clientèle de maison de repos et des chambres aussi grandes que des niches de cimetière (peut-être pour que les vieux se fassent à l'idée).

*

Gabriel Rosenstock, Un baiser inattendu

Ce baiser inattendu la nuit dernière
quand tu m'as serré contre toi.
J'ai pensé que l'homme de Neandertal
n'avait jamais été embrassé convenablement -
et c'est pour ça qu'il s'est éteint.
L'évolution n'était pas pour lui.
C'est sûrement un baiser inattendu
comme le tien, la nuit dernière,
qui a créé l'homo sapiens,
même si mon raisonnement ce matin
manque un peu de logique.

*

Brigitte Smadja, J'ai rencontré Dieu à Caracas

  J'ai dix ans, j'habite Béziers, je viens de traverser la place de l'église en tenant sagement la main de mon père. Très grand mon père, très beau aussi avec sa casquette et son foulard rouge au cou. Une femme en noir, elle est blonde sous sa voilette, sort de l'église et, d'une démarche de somnambule, arrive droit sur mon père, dit excusez-moi et, sous sa voilette, ses yeux brillent. Elle s'éloigne et de longues secondes, je respire un parfum subtil qui ne ressemble à aucun autre et sûrement pas à celui de ma mère qui ne se parfume jamais, par principe.
  Mon père marche vite et râle contre les dimanches, les bourgeois, les patrons, les banquiers, les pâtissiers, tous les commerçants en général, les curés et autres fervents des soutanes.
  Je ne peux pas m'empêcher de lui transmettre mon admiration pour la passante en noir que je ne reverrai jamais sinon dans un poème de Baudelaire. Mon père, réfractaire à la poésie sauf à celle de Xavier Forneret ou de Léo Ferré, hausse les épaules, méprisant : "Elle puait la messe".
  J'entends: "Elle puait la fesse".
  Je rougis, honteux et fier de cette confidence. D'un seul coup, je suis un homme.
  À partir de ce dimanche, je comprends tout. Les églises, toutes les églises de la planète frappées depuis toujours par un interdit familial majeur - mon père se touche les couilles quand il croise une nonne - abritent des femmes blondes et mystérieuses qui sentent la fesse. Bref, je confonds l'église avec un bordel.

*

Daniel Soil, Ocres

  Au moment où l'homme de soie et de shantung fournit son effort, les pneus aux reliefs de caoutchouc semblent patiner pour de bon. D'un geste brutal, le militaire, qui n'a pas quitté le sol des yeux, renonce, passe la marche arrière, et ramène la jeep vers le bas de la colline à toute vitesse.
  L'homme blanc veut lâcher prise, mais ses mains restent prisonnières des tôles ajourées. Son corps est traîné dans la gadoue. Ses habits, si doux, si nets, se couvrent de taches rouille et tabac, on dirait du purin, du sang, de la plasticine qui coulerait sur le teck à la chaleur d'une allumette.

*

Jean Sorrente, Voix

  Ce n'étaient que plaintes… larmes… désespoirs... aveux... témoignages… tombereaux de preuves... Zemica... Grabvica... Tuzla… Vogosca… sur le pont Princip, un homme regardait tomber ses dents… à Split, c'étaient les enfants éventrés… près de Sarajevo, des fosses communes… le café Sonja transformé en bordel de campagne… les passages à tabac... les exécutions sommaires... les géhennes… les éviscérations... les viols... quatre cents... cinq cents... mille... celle-ci trente fois... celle-là elle ne savait plus... celle-là elle ne pouvait plus marcher… des amis, disait-elle... des camarades de classe… des instituteurs... des médecins... des avocats… tous en miliciens serbes pour le grand rut final… les obus devant... ciblés... aveugles... snipers... docteurs Mabuse…

*

Oscar van den Boogaard, Sensations

IF YOU WANT HEALTH PREPARE FOR PAIN

  Mon ostéopathe aime les temps préhistoriques. L'ordre naturel, d'après lui, est perturbé à notre époque moderne. Il dit que les vrais hommes sont des chasseurs. Ils vont de nid en nid pour féconder les femelles. Je lui demande si les vrais hommes peuvent aussi chasser les mâles. Il se tait un moment et dit : un homme n'est pas fait pour être seul. Ce faisant, il donne tacitement sa bénédiction. Tout aussi silencieusement que mon père l'a fait jadis. Il a glissé la lettre, dans laquelle je lui parlais de mon premier amour, dans la bible de son propre père et n'en a plus jamais fait mention.

*

Cécile Wajsbrot, La dernière histoire

  "Merci d'être venus, nous dit-il, vous êtes ses anciens élèves, chacun d'une classe différente, si bien qu'à vous tous, vous représentez ses quarante années d'enseignement. Vous savez mieux que moi à quel point ce métier était toute sa vie, vous avez eu le meilleur de lui et vous l'avez compris, à en juger par l'émotion que vous avez manifestée l'an dernier et dont je me souviens encore. C'était mon père, mais je l'ai moins connu que vous car je n'ai jamais été dans sa classe si bien qu'il me manquera toujours votre expérience, ces histoires qu'il vous racontait. Il en est une, pourtant, qu'il m'a racontée quelques jours avant sa mort et qu'il m'a demandé de vous dire, quand il ne serait plus là. C'est pour cela que je vous ai demandé de venir aujourd'hui, pour écouter cette dernière histoire."