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Frontière Belge - Histoires d'eaux, anthologie, Escales du Nord, 1998.

Pour plus de détails voir Festivals - Avant Escales des lettres


Extraits (télécharger les extraits) :

Franz Bartelt, D'un pays où ce temps est possible

J'ai rêvé d'eau et d'immensité,
j'ai appelé la noyade, l'eau irrespirable,
la blessure salée du tumulte.

Je connais la frontière, le mur où se fracasser,
l'instant au bleu profond que larguent les étoiles,
toute l'eau en une eau gonflée d'éternité.

Je vois la tache d'encre s'agrandir sur la page,
dessiner des golfes, des estuaires,
mer intérieure descendant au cœur du papier,
emportant quelques mots,
un verbe peut-être,
une partie de mon ombre aplatie par la lampe.

*

Xavier Bazot, Pluies de mousson

  Quand la chaleur baisse, vers 4 heures, les femmes aspergent d'eau le seuil de leur porte, retracent à la craie les dessins qui rappellent des rosaces, sur le sol devant la maison, que les pas, depuis le matin, ont effacés ; les buffles quittent le bassin du temple, où ils se sont immergés pendant la sieste ; à vélo, les lycéens, le train venu de la ville voisine les a déposés, embouteillent la rue ; à la recherche de la vache dispensatrice, qui se repaît des reliefs du marché ou baguenaude aux abords de la mosquée, un pot à lait à la main, les enfants s'égaillent à travers les ruelles ; on écarte le veau du pis de sa mère, qui se laisse faire, ne bouge pas du milieu de la chaussée ; slaloment les triporteurs jaunes ; sous la bâche, des grappes d'écoliers, en uniforme à dominante rouge, ou bleue, débordent la banquette, retiennent les corps à moitié dehors ; les anses des paniers vides, qui ont emporté les déjeuners, submergent les rétroviseurs. Parfois c'est encore une carriole, tirée par un cheval, qui bringuebale filles et garçons au hasard des nids-de-poule, se déleste aux carrefours proches de leurs maisons.

*

Carino Bucciarelli, Dispersion

  Je peux le jurer, ma main et même toute une partie de mon avant-bras se sont liquéfiés un bref instant sous mes yeux.
  Le bistrot où je me trouvais au moment où se produisit le phénomène ne m'a jamais vraiment plu. Je ne perdrai pas de temps à expliquer pourquoi j'y ai mes habitudes. J'étais là, un point c'est tout ! Attablé dans ce lieu, le plus antipathique entre tous, seul comme moi seul suis capable de l'être, je somnolais, le coude appuyé contre la table ; et ma tête pivotait par saccades autour de ma nuque, comme cela nous arrive quand nous ne voulons pas sombrer dans le sommeil en un lieu public où l'on doit garder le buste droit. "Ne pas se laisser aller !" me répétais-je, "Ne pas se laisser aller !" J'en riais presque de me voir aussi vulnérable.
énbsp; À ce moment, la chose s'est produite.

*

Xavier Deutsch, Certains jours le ciel est con

  Le vieux Pookman liquide son quatrième scotch, puis il regarde Emma se frotter le visage, et il soupire, comme tout le monde. Il se tourne avec lenteur, traverse le bar, pousse la porte et se retrouve d'un seul coup dans la grande lumière de Kalgoorlie (Territoire de l'Ouest) et la chaleur étouffante. Il marche au milieu de la route, à peine a-t-il fait trois pas qu'il transpire et sa respiration devient difficile. Pookman est vieux, rempli de scotch, et cela ne lui rend pas service dans la poussière. Il répond de la main au salut de Switchi et passe devant le bureau de l' "Australian Weather Forecasting", la météorologie nationale qui, depuis le commencement de la sécheresse, est devenu le centre névralgique de Kalgoorlie. [...] Après la dernière maison s'alignent encore le temple protestant, puis deux fermes et les immenses silos à grain qui semblent cuire sous la canicule, ensuite commence la prairie. Pookman traîne les pieds dans la poussière et passe auprès du lit de la rivière Murrumbidgee, plus sec que l'âme d'un banquier suisse, puis il continue vers une colline qu'il semble connaître à la sortie de Kalgoorlie. La prairie est toute grillée, elle n'a pas connu la pluie depuis trente mois, elle tombe en poussière, et un arbre sans feuilles finit de cuire sur l'épaule gauche de la colline. Pookman s'approche en suant sous l'effort, s'arrête au bord du vieil arbre pour souffler, puis il regarde l'arbre et lui dit :
  - Hoey !

*

Hawa Djabali, Les Maures

  C'est étrange un pays qui assassine ses jasmins. Pénurie d'eau, plus de jasmins sur les terrasses, plus de pélargoniums aux senteurs de séduction, ni menthe, ni basilic. De toute façon, la ville, qui n'avait résisté qu'à force de peinture, de chaux, de blancs cassés de bleu, s'effondrait peu à peu, et la vieille cité déjà entaillée par l'artère cicatrice du viol occidental, livrée à ses enfants sans passé, sans remords, sans joie, sans futur, s'effondrait sur ses faïences florales, ses balustrades sculptées, ses marbres, ses tombeaux de feuillage et d'oiseaux, ses fontaines patinées, sa maternelle odeur d'épices et de gâteaux.

*

Monika Fagerholm, Floc floc (Un jour éternel, l'amour naît)

Daniel et moi. À l'automne, on part dans un cabanon en forêt. On marche toute la journée. On marche, on marche, et c'est un jour d'automne inflexible. Les airelles brillent sous le soleil comme dans l'œuvre acide d'un impressionniste qui verrait le monde d'un œil maladif, la sueur coule dans les bottes, floc floc, sur la terre sèche qui fait des étincelles, comme si toute la forêt allait tomber en miettes sous nos pieds. De grands pieds noirs, avec ces bottes, trop larges de deux pointures au moins, pour faire le bruit qu'il faut : floc floc. Ou pour faire une concession. Très sec, cet automne, concède Daniel, quelques mètres devant moi. Il dit aussi que les mouches-élans qui vivent comme on le sait de l'autre côté de la frontière orientale n'ont pas eu le temps d'arriver, il leur faudra des années pour arriver jusqu'ici. Explique Daniel, tandis que j'avance, floc floc, malgré ces grouilleuses de mouches qui grouillent sur mon corps, sous les vêtements de sport trop chauds, dans mes cheveux et même la peau du crâne. Daniel s'y connaît en forêt et en nature. Daniel s'y connaît en tout.

*

Pascale Fonteneau, Le poète

  J'ai pour les poissons un curieux sentiment : ils m'attirent et me dégoûtent. Particulièrement ceux qui flottent dans l'aquarium installé derrière la porte d'entrée de mon appartement, je les ai achetés très petits, trois minuscules poissons rouges que j'ai mis dans un ravissant bocal rond, sur le coin de mon bureau. Cela correspondait exactement à l'image du personnage que je voulais être : un poète. Un homme de lettres, inspiré par la vue de ces petites choses évoluant lascivement dans leur eau claire. J'aurais pu choisir un chat, mais je trouvais cela trop commun.

*

Annick Ghijzelings, Et elle

  Je suis là pour entretenir de petits secrets. Je suis là pour enchanter de petits espaces de misère. Je suis là pour entendre les mots qui furent l'objet de si grandes douleurs. Je suis là pour éveiller des fragments de souvenirs et les recueillir et les laisser. Parce que la mémoire ne saurait laisser de répit. Je suis là pour vous soumettre à vous-même et faire silence. Je suis là pour vous étreindre et baiser vos lèvres. Je suis là pour jouir de vous et vous jouissez de moi, de même. Je suis là parce que vous m'avez possédée, parce que votre désir a précédé le mien, qu'il m'est apparu que cette nuit où nous fûmes silencieux, nous parlâmes le même langage, qu'il me semble que tout cela continue - bien que tout cela n'ait pas grand sens, sauf à faire trembler ma voix et resurgir quelques chagrins déjà connus et dont on dit trop souvent qu'on en meurt.

*

Sylvie Granotier, Un véritable ami

  Il n'avait jamais rien vu de si beau. À part sa mère, dans sa mémoire.
  Sur photo, sa mère ressemblait plus à la caravane déglinguée où il logeait qu'au pavillon en brique dont il rêvait. On dit maldonne quand la réalité déconne, et on rebat les cartes.
  Voilà, c'était beau comme un pavillon en brique qui fait péniche les jours fériés. Parce que tous les dimanches, ça nageait sans peur comme un gros poisson doré.
  Facile quand tu es né dedans. C'te blague.
  Lui avait horreur de l'eau. Fallait pas lui en parler.
  Une petite bière, ça oui. Et même deux. Mais plate ou gazeuse, mer, rivière, piscine, minérale, robinet, baignoire, cascade, verre ... en cuvette de plastique vert merdique, pipi, papa. Blabla. Basta.

*

Caroline Lamarche, Eaux

  Le dimanche, un pâle soleil fit son apparition et nous décidâmes, vous et moi, d'explorer la forêt entourant votre hôpital, et plus précisément les alentours du lac de l'Eau Rouge, formé, vous le savez, par le barrage du même nom. Nous suivions le chemin qui surplombe le lac, à peine visible de la colline où nous étions, tant la végétation est dense sur les pentes. Parvenus à un tournant, nous vîmes soudain que les arbres devant nous ne se détachaient plus sur le ciel ou sur la colline, mais sur un fond d'eau mouvante, sorte de torrent presque horizontal, surgi de nulle part, et dont nous ne parvenions pas à distinguer la direction : il semblait, absurdement, remonter au lieu de descendre. Cette vision extraordinaire, jointe à un fracas continu, nous fit presser le pas. Bientôt nous courions, fascinés et répétant, entre deux halètements : "C'est impossible, impossible !"

*

Rouja Lazarova, Une souris dans l'eau

  Ce récit commence par un soupir. Un soupir sec comme le déclin d'une vie.
  Ce soupir vient de sortir des bronches fatiguées de Mia. Légèrement étonnée de ce son obscur et complexe, cette femme simple s'incline devant l'évier, comme devant u n autel, et le bouche avant d'ouvrir les robinets d'eau chaude et froide. Une grande fenêtre surplombe l'évier, dégageant la vue sur l'Escaut.
  Aujourd'hui, l'eau est huileuse, grasse et sombre, telle la chair d'une huître gigantesque en pleine mouvance. Pour plus de précision, Mia ne voit pas le fleuve. Son regard est détourné par le passage de voitures et de piétons, par les fantômes immobiles des arbres dégarnis sur les quais. Il est également attiré de force par les immeubles sinistres de l'autre côté du fleuve, qu'un observateur contemporain définirait comme "le mauvais rêve urbanistique des années soixante-dix".
  Mais Mia n'est pas contemporaine.

*

Lucien Noullez, Poisson cru

Quand le dieu bègue des écoles
nous plongeait des journées entières dans le temps,
nous lisions malgré lui, penchés dans le soleil
une carte des mers et des passions.
La vie aux alentours balançait comme une outre
et déposait à nos oreilles un clapotis.
Il fallait partir,
remuer les hauts draps
et disperser les mots du maître
comme des billes dans le dehors.

Les livres étaient des albatros
penchés sur les travaux du cœur.
Le soir quand ils se posaient sur le pont
ils nous voyaient jeter fourbus
nos vêtements dans la cabine.
Ils nous regardaient brûler la cendre d'une vie trop courte
en rechignant sur les mots de l'amour
échappés au plafond
et nous les entendions se cogner les ailes,
pleurer de longues syllabes
ou pousser des cris apeurés
quand les requins frappaient la peau de nos navires,
comme des aigles blancs,
cruels et pauvres,
affamés.

*

Étienne Reunis, À Anderlecht, la mer est tout près

  La mer, je la connaissais depuis toujours. Je ne dois pas chercher dans des souvenirs plus ou moins anciens, elle est là, toujours, avec cette odeur que rien ne peut changer et que le vent transporte parfois si loin. Quand on me montre ces vieilles photos à bords dentelés, déjà oubliées et comme disparues, puisqu'on ne m'en avait jamais parlé, rien ne m'y étonne vraiment. Comme si ce n'était qu'un rappel bien fait, net et précis, de quelque chose qui est toujours en moi. Là, j'ai un an, je mange des galettes assis sur un transat en toile. Il ne m'en faut pas plus aujourd'hui.

*

Guy Rewenig, Calamités d'un petit combat pour l'accès à la mer.

  Soudain, dans les dessins d'enfants, l'évidence se fit jour. La mer ! La mer ! Dessinez-moi l'intérieur d'un garage, la fosse mécanique, les débosseleurs qui s'affairent, les voitures en panne ! Les enfants dessinent, mais sur tous les dessins, dans l'obscurité d'un coin perdu, il y a comme un rayon bleu clair qui coupe dans les flaques d'huile et les amas de tôle froissée. La mer ! La mer ! La mer à l'intérieur d'un garage ?
  Au début, les maîtresses et les maîtres d'école ont réussi à endiguer le phénomène. Dans un garage, pas de mer ! Ni dans le hall d'entrée d'une banque ! Ni autour de l'autel dans la cathédrale ! Ni dans un restaurant champêtre (même si, par hasard, la chorale mixte laïque de Wilwerdange-Hupperdange s'y fait servir des poissons de mer) ! La mer, c'est la mer ! Le reste, c'est le reste. Le Luxembourg, c'est notre patrie. Notre patrie n'a pas de mer. C'est un fait. Ce n'est pas une honte de ne pas avoir de mer. Beaucoup de patries n'ont pas de mer. Fin de correction. Continuez à dessiner correctement !

*

Nourredine Saadi, L'e dans l'o

  Aussi loin qu'il se souvienne, depuis ce premier Petit Robert acquis lors d'un prix de dictée, il a toujours aimé feuilleter les dictionnaires, laissant vagabonder son imagination sur les mots alignés comme les tombes au cimetière. Ainsi que l'on voyage à travers les albums de photographies ou que l'on rêve dans les livres d'images à des pays inconnus.
  Tournant nonchalamment la page, un soudain sourire lui parcourut les lèvres, un souvenir lointain.
  Eau. J'épelle : e a u.
  Il se rappelle toute l'attention et les efforts qu'il lui fallut pour écrire convenablement, comme disait la maîtresse, le mot "eau". Immanquablement, à chaque dictée, il glissait l'e dans l'a. Comme pour l'e dans l'o de l'œil.

*

Annie Saumont, Histoires d'eaux

  Un litre d'eau pèse un kilogramme.
  Pas toutes les eaux. Pas l'eau gazeuse, dit Zoubi. Et pourquoi ? demande la petite Marie. Ben, parce que y a pas d'eau dans les bulles. Le gaz, on le voit à peine, remarque. Ça pèse combien ? Ça pèse pas. Le grand ricane. Tu dis n'importe quoi, c'est ce qu'elle t'enseigne ta madame l'instit ? Laissez-nous causer, les mômes.

*

Lambert Schlechter, Jamais je n'ai eu soif autant

  Jamais je n'ai eu soif autant, cela faisait des heures et des heures, hier, que je voulais noter ça, ces mots-là, j'avais le rythme mais pas les mots, tout le temps ils m'échappaient, j'avais la phrase dans la tête, dans ce qui me reste de cervelle, parce qu'au centre de ma cervelle, il doit rester, encore humide, un noyau opérationnel, avec une gangue autour, je la sens racler contre la paroi du crâne, une épaisse croûte sèche, dans ce qui me reste de cervelle j'avais cette phrase, j'essayais de l'attraper, de l'immobiliser, et malgré mes efforts, je ne réussissais pas à l'extraire, sans doute à cause de l'écorce de nécrose, pour la mettre sur ma feuille, et voilà qu'en pleine nuit, insomniaque et tout grelottant sous une lune immense, j'ai réussi à capter ma phrase : jamais je n'ai eu soif autant ...

*

Luc Tartar, La mer

  Il fait encore nuit noire et on n'en mène pas large. On est transis, assommés de fatigue car madame Béatrice a gueulé pendant tout le trajet, mais on est vivants. Ce n'est pas si mal, après tout. Nous voilà donc à la mer. Il y a là monsieur Alfred, monsieur Gustave, madame Caroline et madame Huguette. Il y a madame Eugénie aussi, qui serre monsieur François dans ses bras, et puis Martine, qui serre madame Eugénie dans les siens. Et puis il y a moi. Et encore madame Béatrice avec ses fils. Ses fils ça veut dire ses liens. Je dis tout ça dans le désordre parce qu'on forme un tas. À la descente du minibus Saint-Placide, petites vacances et longs séjours, on se sert les uns contre les autres. Ça fait tellement longtemps qu'on n'a pas vu la mer. Ce spectacle, on s'en souvient, c'est renversant.

*

Miriam Van hee, Poèmes

ce printemps, cette pluie
nerveuse de nouveau
rend tout précaire cependant
dehors derrière la fenêtre
tout poursuit son chemin

l'inquiétude incrustée entre les
numéros des maisons lignes de bus
additions degrés et
journées

là s'en vont sous des parapluies
ceux qui voudraient être quelqu'un
qui ont des maisons des
chaussures des voitures des
enfants

ô, ce printemps l'éclosion retardée
cette pluie à travers laquelle
tu prends congé,
manques le train,
tournes en rond, manges debout,
défaite, libérée

*

Cécile Wajsbrot, Navigation en solitaire

  Je me suis éloignée d'un monde sans perspective, c'est cela qui m'a décidée à partir. Les choses sont plus simples qu'on ne croit, il suffit de savoir ce qu'on veut.
  De l'enfance, je garde le souvenir des cargos qui venaient déposer leur charge et qui repartaient les cales pleines, et l'attente du départ nous laissait en suspens, quand nous les regardions, ensuite, quelque chose nous manquait. À travers la brume, d'autres terres se dessinaient - l'appel d'un ailleurs.
  Mes voyages se superposent pour former d'étranges images, les signes de pays qui n'existent pas, les uns après les autres, ils se fondent dans l'inconnu. Aucun ne correspondait à ce que j'attendais - l'erreur est peut-être d'en attendre quelque chose.