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Francis Dannemark, La longue course (Poèmes 1975-2000), Le Castor Astral, 2000.

Francis Dannemark avait 22 ans à la parution d'Heures locales, chez Seghers, en 1977. Ses romans sont venus d'eux-mêmes un peu plus tard. Textes en prose et poèmes ont alors poursuivi leur route en se croisant, les uns annonçant les autres ou leur offrant des prolongements. La longue course évoque vingt-cinq années de poèmes et d'aphorismes, certains remaniés. Les textes les plus récents sont inédits.

Il y en a de sombres comme la nuit, d'autres tendres comme le jour - à moins que ce ne soit l'inverse. Certains sont légers, insolents ou drôles ; d'autres racontent sur un mode plus grave qu'il n'est pas simple d'être soi-même. Il y est évidemment question d'amour et du monde comme il va. Ainsi que l'écrivait dès 1977 Bernard Delvaille, la poésie de Francis Dannemark rend le temps plus clair.

Prix Maurice-Carême 2001

Remerciements

Ces poèmes ont été écrits dans un monde habité. Ils ont été offerts ou dédiés. Certains sont le résultat de commandes. Ils ont parfois été associés à des photographies et des dessins. Ils ont eu des éditeurs, ils ont eu des lecteurs privilégiés. Il m'importe ici, malgré les inévitables oublis, de rappeler les noms de ceux et celles qui ont rendu possible cette longue course et qui l'ont partagée.

Que soient donc salués et remerciés : Pascal Allard, Catherine Angelini, Marie Avignon, Dominique Bedou, Cécile Biart, Franz & Thérèse Dannemark, Thomas et Lucas et Noé Dannemark, Carine De Buck, Frans De Haes, Bernard Delvaille, Fabienne Désir, Marie-Christine Duchêne, Joseph Duhamel, Gérard Fabre, Manuela Federico, Annick Ghijzelings, Jean-Louis Hennart, Jacques Izoard, Michel-Claude Jalard, Nathalie Jancart, Natividad Jímenez Cámara, Jacques Kahn, Bernard Kerger, Carine Kirkove, Anne-Marie La Fère, Jean-Pol Lahaut, Daniel Laroche, Dominique Limmelette, Teddy Magnus, Suzanne Maor, Martin Melkonian, Dominique Mortier, Claude Mortier, Yves Namur, Michel Otten, Lucien Pégorer, Françoise Quairiaux, Etienne Reunis, Jean-Yves Reuzeau, Karin Rochat, Lambert Schlechter, Jean-Claude Schliwinski, Robert Sinclair, Valérie Smith, Jean van der Hoeden, Jean-Marie Vanlathem, Robert Varlez, Martin Vaughn-James, Martine Verreycken, Cécile Wajsbrot, Mal Waldron et René Walter.


Extraits (télécharger les extraits) :

Quelques extraits (par ordre chronologique)


Je serai toujours cet étranger
Au regard sombre
Un rebelle dans vos villes de contrastes

Boris Bergman

Fair and foul I love together.
Meadows sweet where flames burn under,
And a giggle at a wonder ;
Cleopatra regal-dressed
With the aspics at her breast ;
Dancing music, music sad,
Both together, sane and mad.

John Keats

Trois notes

Le sax aphone
D'un musicien aveugle
Joue en sourdine pour des sourds-dingues
Qui dînent et s'endorment
Dans un bar de Saint-Domingue.

Le sax aphone
D'un aveugle musicien
Met en joue la nuit jusqu'au jour
Sur une piste de danse
Où les dormeurs s'avancent.

Et Saint-Domingue n'est plus
Qu'une île nue qui balance
Sur la corde tendue
De trois notes de silence.

*

Only a movie

Ma tristesse ne me ressemble pas

et mes échos de papier
viennent d'un passé de haute trahison
naïf et sage comme des images

blonde il te faudra des ailes
pour t'y retrouver

car tout ce que j'ai
jamais eu
gît dans le vide-poche usé
d'une Buick 55 décapotable
abandonnée (le fallait-il donc ?)
alors qu'un jour quelconque
allait se lever

*

Etat des lieux

Cité. Milieu des plaines. Les veilleurs s'occupent à midi, un œil fermé, de la course courbe des milans. Dans un parc - jardin dans un jardin - quelqu'un nomme le vide, à perte d'équilibre.
Miroir : une fille s'y masque le sein gauche.

*

Time for a dance. Qui êtes-vous qu'on voit de profil. Le groupe jouait depuis des heures, des nuits, dans les vitres fragiles. Amoureuse, visiblement, alors toutes ces questions, d'où venez-vous, mais les yeux ailleurs. Cela n'en finira jamais. On sentait bien qu'il allait parler.

*

De nuit, attentat sur groupe électrogène d'un hôpital. Ou ma parole pour un silence de gros calibre.
Dans des parcs à lézardes, I get a kick out of you, mon double rire, mon œil. Et le cheptel des femmes et des enfants, et leurs pasteurs pasteurisés. De quoi aimer la morte rousse à lunettes sur son petit vélo. Départ dans l'infection et les bruitages !
J'investis ton sommeil, à défaut. Je dors des heures sous l'arbre-nain.

*

Levant des lièvres, des saxophones pour entendre la mer. A tout prendre, passer la nuit, le chenal désert, et remettre à rien les compteurs.
Je suis patient comme Attila vieux.

*

Cascades. La tête et le cou d'abord touchés, trébuchant, rampant, la mort en course.
Un autre jour, serait rêve millième, jivaro, sans front, sans avenir que de tenir debout.

*

J'estime les distances. Tout se qui se dit : d'eau à aube, et puis recommencer. Des pièces manquent. A ce château : des pièces rêvées. Fixe le cap au nord de quelques lieux qui ont trop tourné en tête, sachant pourtant que repassent, sans hâte, sans cesse, les bêtes scrupuleuses aux abord des minuscules frontières fossiles.
Tu reviens quand tu pars, tu plains la pluie. Retard annoncé de vents et merveilles.

*

Périmètre de course

Métal couleur bois des îles, et l'inverse.
Mes sentiments sont atmosphériques et locaux. Les poèmes m'ennuient et rien ne m'empêche d'avoir peur. Je pars souvent, très vite et sans aller loin. Question de chimie, tout ça, et de physique, mais rien de plus. Et rien à faire, je ne vous dirai pas merde.
Passer le ciel au peigne fin.

*

Dormant dans de vieilles voitures, y vivant, américaines ou allemandes le plus souvent, puissantes et lourdes, avec des vivres et des armes, des mannequins qui recomposent des séries complètes de silences.
Une phrase sur du papier : je vis à titre expérimental, et j'ai perdu les plans d'un autre territoire.

*

Nuit des vents arrêtés plus loin, aux portes, aux routes qui entrent et sortent. Nuit : cette ville européenne.
Si tout s'arrêtait, comme dans le film d'un rêve. Mais nous avons déjà stocké nos paquets d'images glacées. Et nous avons appris à tracer nos trajets circulaires, nos trajectoires et plaisirs.
Faisceau des phares. J'enclenche la cassette, le temps qui ne tourne pas.

*

Manœuvres

Ce n'est pas une ville, c'est une suite d'images, sans relief ni couleurs. J'ai les yeux lourds. Convois. Les phares faiblissent à mesure que le centre se fait plus proche, reprennent volume par la suite. Les mains gantées. Provisoires à l'angle des routes, aux embrasures des portes quand apparaissent de rares maisons, des femmes calfeutrent leurs épaules, leurs seins raidis. Les yeux lourds, les poignets fragiles. Et répéter le signalement connu, la cicatrice près des hanches. Tout ce que les matins cassent encombre les phrases qu'il se pourrait que je dise à celle qui dort, à l'autre qui rêve.
Je respire quelquefois, j'enflamme le bout du monde.

*

Les poètes et les marins pensent à des récits de voyage, mais ils se font ici, dans les avenues que la nuit des villes élargit.
Le garçon est stylé. Il apporte sans bruit, avec un sourire lent, les hautes bières et les cafés. On éteindra les lumières principales, il apportera à chaque table une bougie. Tout pourra se redire. D'un mouvement de tête, il s'assure que le monde est impeccable comme un intérieur anglais sans horloge.
Les amies parlent, j'aime autant leur voix que ce qui dure, par choix ancien. S'il faisait moins doux, nous sortirions. J'irais les voir danser la nuit de traverse.

*

Comme un texte qui va commencer et s'arrêter, recommencer et s'arrêter, recommencer et s'arrêter, recommencer et s'arrêter, recommencer et s'arr
Je n'écris pas, je trie.

*

Pourquoi faudrait-il que je voyage ? Le mouvement m'intéresse plus que la distance et je peux très bien expliquer le mot retour. Indes, Etats-Unis, dans le sens des aiguilles d'un acupuncteur chinois qui, bien sûr, parlera peu. Et je ne lis guère, ou plus, sinon d'une main sur le volant, siège un peu rabattu, portières ouvertes, entre les maisons et quelques kilomètres de prairies coupées de chemins. Je reprends des volumes d'Eric Ambler, de Chandler, des poèmes d'Etienne Reunis ou des scénarios de vieilles comédies américaines.
Les accidents n'en étaient pas, les erreurs étaient voulues. Il fait tranquille maintenant, avec un T majuscule et des couleurs qui me plaisent.

*

Clous de girafe & Garden-party

Dans les abris anti-nucléaires, qui sera assis à la droite des danseuses du Lido ?

*

Je suis un grand poète mais je ne fais pas le poids (55 kg - 1,86m).

*

Faites gaffe, mon vieux, ou je vous classe la figure.

*

Chi va piano va saxo.

*

Anatomies

1.
Sangles de verre, on y voit le travers de mes veines. L'héroïne est morte dans le noir, après avoir écrit : "Oh triste Trieste, où écouler en contrebande ma tristesse sur des plages". Ou autre chose, comment savoir ? Au matin, le soleil avait effacé l'haleine sur les vitres.

*

Prochain crépuscule. J'investis le domaine.

6.
Vies d'été. Mais j'attends les voix, d'autres voix, les temps du désir express. Midi. Tables de verre et traces de thé glacé. Les robes des filles nues habillent chaises et fauteuils. Je cherche le souffle des nageuses, l'œil qui se règle au fil des heures. Quelqu'un, sans signalement, écrit midi, table de verre, ou des seins, des cercles clairs. Quelqu'un marche autour des pluies.

*

Mortes saisons

2.
Et la mer n'existerait qu'écrite, du haut d'une terrasse, ou derrière une baie vitrée. Il sortirait peu, à la nuit tombante, près des tennis, s'appuyant parfois aux grillages rouillés d'eau et de sel, le mélange des larmes qu'on ne pleure jamais.
Puis il regagnerait la ville, pour ses secrets, ses musiques, ses cercles de fumée bleue autour des lampes. Seul, il dicterait. Lentement, à mi-voix, formant jusqu'au sommeil les figures des contes qu'on ne raconte pas.
Dicterait encore, sécherait de sable fin l'encre et la mer.

6.
Une montre arrêtée, sur un bureau ou une table de chevet, et la mer arrêtée, à la frontière de la plage qu'on aperçoit, ou qu'on devine, la nuit, à la lumière flottante d'un phare. Il est assis, se souvient peut-être des phrases inachevées à propos de l'hiver, du cœur gelé sous la peau.
Et une arme, sur un bureau ou une table de travail, dont le numéro, à peine visible, a dû être limé, à moins qu'un long usage, dans le passé sans traces, ait poli l'acier au point d'en effacer ces signes. Un jour bleu, écrit-il dans la marge d'une feuille où apparaîtra quelque plan, plus tard, d'une ville parfaite, désaffectée.
Derrière les stores, des promeneurs se figent parfois, dans ce décor qu'il a déjà vu, parce qu'il l'a habité, ou rêvé, bien avant. Se figent, s'affaissent parfois, hors de portée. Et personne ne sait.
Couleurs d'un jour gris, dans la marge.

11.
Il ne s'est jamais rien passé. Jamais. De partout, on voit le ciel à découvert. Il n'y a pas eu de saccages. Et pas de volcans réveillés.
On voit le ciel, qu'importe, les nuits sont sans étoiles.
Il est debout. Croquis de scènes sombres dans une mine d'argent, de dérobades, de maisons froides. Les portes sont ouvertes, on parle de loin en loin, souvenirs de voix, échos gravés à même les murs. L 'air est immobile. Il est debout, il ne cherche pas. Pas un mouvement, mais des vibrations à hauteur de l'estomac ou du cœur. Debout, position qu'il aurait pu affectionner, autrefois, pour faire l'amour.
Il faudrait se souvenir de... Mais les mots se heurtent à ceux qui évoquent des corps à corps malhabiles, des fuites. Son sommeil est vide et personne ne s'est jamais battu.
On viendra voir les portes, plus tard, et les murs couverts d'inscriptions, numéros d'appel ou équations, dessins enfantins ou obscènes, maximes désuètes et plans presque effacés. On viendra voir le ciel, et les nuits les plus douces.
Quels souvenirs ? Les mers se rapprochent, lents bruits de pas.

*

Les eaux territoriales

1.
C'est parfois du temps qu'il s'agit, temps qui passe, brouillard brouillant les cartes.

(Passent, toujours plus lointains, des cargos que la nuit éclipse.)

Quelqu'un s'agite dans son sommeil, quelqu'un veille. Il n'aurait pas dû bouger, parler, les paroles laissent des traces, font des ricochets dans la mémoire.

Ces indices : accepter la nécessité d'oublier aussi bien que le désir de savoir .

3.
Ces indices, ces hypothèses. Ces théories, rassurantes un temps, un temps seulement.
Puis les orages éclataient, ces orages d'été venus de la mer, violents mais sans pluie, toujours sans pluie. Le vent tournait les pages des livres, reconstruisant à sa manière les histoires, leur donnant d'étranges dénouements.

9.
Des indices, bien sûr. Mais comme ces traces de pas sur la plage : floues et mouvantes dans le sable sec, enfin claires et bien marquées sur le sable mouillé par la marée, mais toujours allant se perdre sous l'écume des premières vagues.

(Parlant de celui qui aurait aimé la mer et détesté naviguer, qui aurait su nager et se serait laissé couler.)

11.
Je sais, disait-il, que mes mots parfois sonnent creux comme les murs d'une maison derrière lesquels sont aménagés des recoins secrets ; mais il n'y a ni maison ni secrets. Des mots, des cartes truquées.

12.
Ne rien perdre, tout conserver, jusqu'au plus infime détail. Chaque goutte de chaque vague et chaque vague de la mer.

15. L 'histoire, de toute façon, aurait commencé bien avant. Reconstituer ? Mais les indices n'indiquent rien.

(Transatlantiques à la dérive, illuminés, des étoiles qui passent, filant lentement.)

N'indiquent rien, ne renvoient qu'à eux-mêmes.

22.
Il y a des maisons au loin, des murs épais, des oubliettes, mille cachettes. Il y a parfois des gens dans les maisons, ou il y en a eu. Il ne les connaît pas, ne voudra jamais les connaître.
Les pièces qui manquent : arrêter la partie, tout balayer de la main sur la table de pierre ? Qu'importe. Châteaux de sable, châteaux de cartes.

23.
Parfois, rien n'était plus uni à rien. Morceaux éparpillés du temps dans le vent qui arrache les pages. Puis tout se confondait. Il écrivait des lettres. Ce pathétique mode de communication, lui aurait-on dit.

Rester sans laisser d'adresse.

24.
Cartes. Cartes du monde, cartes à jouer, qui disent tout. Comment quantifier la peur, comme un séisme, à défaut de la localiser, de pouvoir jamais la nommer.

Ils auront aussi parlé de la bruine, des menaces d'orage, des bateaux en quête d'une crique.

Et cartes du ciel pour la nuit. Y pointer l'index au hasard, cette seule escale.

26.
C'est pour vous voir, dira-t-il, que j'ai besoin de ces miroirs, pas pour moi.

Le temps sera long.
Les eaux auront envahi le domaine.

27.
Il n'y aurait plus eu personne depuis longtemps. Toutes les portes auraient été fermées, les fenêtres occultées. Mais une cigarette aurait été trouvée, se consumant. Grise la fumée. Ou bleue.

Disparition des pièces à conviction, autant de pièges.

Auraient glissé sur la mer étale, toujours plus loin, des cargos sans cargaison, des voiliers vides, juste avant la nuit.

*

Passage de caribous

J'avais des doutes, j'avais peur de tout . C'était la fin, je doutais même des caribous. Mais ça va beaucoup mieux maintenant. Comme me disait l'un d'eux, c'est trop stupide de mettre ses doutes dans un seul et unique panier quand on peut en mettre tellement plus dans une douzaine.

*

Je t'offrirai la moustache peinte de Groucho Marx et le doux secret de l'ombre des pyramides. Je t'offrirai un peu d'éternité sur papier, ce cadeau vrai et faux comme la moustache peinte de Mona Lisa.

*

Je n'ai pas peur de l'obscurité, mais elle a peur de moi et profite de chaque coin d'ombre pour glisser lâchement ses longs doigts glacés sur ma nuque.

*

Les sentiments sont des métaux. Il importe d'en connaître la densité. Il importe également d'en connaître la température de fusion.
Notre prochaine conférence sera consacrée aux mutations et aux alliages. Comment transformer le plomb en or. Que faire de ce dernier. Comment le retransformer en plomb.

*

Le mieux est l'ennemi du bien. La peste noire aussi.

*

Quelle idée de compter les moutons quand le sommeil tarde à venir ! C'est franchement ridicule. Les moutons ne sont pas bêtes ; ils dorment la nuit, eux, ils ne trépignent pas, ils ne désespèrent pas ; ils se moquent, à ces heures-là, des barrières que d'un bond allègre ils franchissent quand dehors luit le riant soleil qui fait à lui tout seul soixante-deux pour cent du charme divin des prés et des champs. Quand glisse la nuit (la nuit des moutons ne tombe pas, c'est vulgaire), quand donc glisse la nuit comme le tutu d'une danseuse, nos doux amis se glissent, eux, dans leur propre laine. Alors, de grâce, ne les réveillons pas à coups d'un-deux-trois.
Surtout qu'on peut très bien compter les chauve-souris. Elles volent vite et dans tous les sens, c'est vrai, mais un peu de sens pratique, que diable ! Il suffit d'un pinceau (pas celui-là, il est trop gros) et d'un peu de peinture (de la peinture à l'eau, c'est moins toxique) pour marquer celles qu'on a déjà comptées et ne pas commettre l'erreur grossière de compter plusieurs fois la même.
(Qu'il soit relativement malaisé de dormir avec un pinceau dans une main et un petit pot de peinture dans l'autre, je veux bien l'admettre. Mais c'est un faux problème puisqu'en général, on ne s'endort pas.)

*

C'est clair, le brouillard est un danger. Mais relatif : au moins, on voit qu'on y voit rien.

*

Les sentiments sont bio-dégradables, certes, mais où les mettre pour qu'ils se bio-dégradent bien ?

*

Mais enfin, qu'est-ce que c'est que ce noir désespoir ? La vie a un sens ! Un sens giratoire peut-être, mais un sens tout de même.

*

Allez voir ailleurs si je n'y suis pas.
En général, j'y suis.

*

L'enfer c'est l'enfer mais là, au moins, les routes sont pavées.

*

A force de faire semblant d'aimer les gens, je me suis mis à les aimer vraiment. Ce n'est pas toujours simple. Parfois, je fais semblant de les détester encore mais je suis bel et bien piégé et, dans la plupart des cas, le cœur n'y est pas. Alors je me déteste, c'est toujours ça.

*

Il y a des tas de caprices que j'aime bien. Surtout les miens. (J'aime bien les vôtres aussi. Par caprice.)

*

L'homme aurait intérêt à rester simple, lui qui ne sait pas pourquoi il est là et qui aurait aussi bien pu naître en forme de réverbère dans un cimetière de ballons de foot.
(Tout compte, il y en a pas mal qui sont nés comme ça, je n'insiste pas.)

*

Rien ne sert de se décourager, il fallait désespérer avant.

*

Dans mes inclassables regrets, sans doute y aura-t-il cette simple question : "Pourquoi ne m'avez-vous rien demandé ?"

*

Rien n'est plus beau, disait-il, rien n'est plus juste qu'un mouvement du cœur, et il n'oubliait pourtant pas que le cœur est capable aussi de très étonnants faux mouvements, dont on sort comme un boxeur qui a tout pris dans le buffet et qui compte les étoiles comme autant de rêves pulvérisés.

*

La seule chose qui importe en tout : le sens de la mesure. Encore faut-il s'en servir énergiquement - pour compenser les erreurs de ceux qui ne s'en servent pas.

*

Il y a deux manières d'avoir tort : avoir tort, et avoir tort d'avoir eu raison. Dans le premier cas, on corrige, on s'excuse, on répare. Dans le second cas, il suffit de s'en aller - loin, très loin.

*

En privé, je suis un type impossible, je veux la perfection sur terre et des danseuses nues au paradis. Le reste du temps, je suis un type très simple qui se contente de deux fois rien - des danseuses nues, par exemple.

*

Le poète Gilbert est mort en 1780 (Hommage en quelque sorte)

Cherchant un mot dans un vieux Larousse, mes yeux sont tombés sur l'indigence. Nom féminin, du latin "indigentia", grande pauvreté. Jusque là, ça va. Mais l'exemple! "Le poète Gilbert mourut dans l'indigence."
Pourquoi un poète ? J'ai eu une pensée émue pour mon compte en banque, pour mon avenir. Des choses comme cela, pour ne pas aller plus loin. Heureusement, j'ai trouvé de quoi sourire : "le poète Gilbert", c'était une formule qui avait l'air d'une farce. Un clin d'œil. Et, sûr de ne rien trouver, j'ai cherché du côté des noms propres.

J'y ai, hélas, trouvé l'exemplaire Gilbert. Nicolas Joseph Laurent GILBERT, poète de son état, mort à vingt-neuf ans des suites d'une chute de cheval. Les strophes de ses "Adieux à la vie" sont, dixit Larousse, bien connues. Il se fait que moi, je ne les connais pas, et que je suis en train de me demander s'il y a encore quelqu'un qui les connaît.
Ce sont des histoires à vous couper l'appétit, et le souffle poétique par la même occasion. Par ailleurs, si l'on veut s'attacher un instant au bon côté des choses, j'ai désormais une réponse claire, précise et définitive à fournir aux questions fébriles des poètes débutants : "Ne vous appelez pas Gilbert!" C'est court mais c'est profond. Aux jeunes poètes, ça ne coûtera rien, et à moi encore moins. Avec un peu de chance, ça me rapportera peut-être même quelque chose. Une notice du genre : "Rendre l'âme : le poète Dannemark rendit l'âme en continuant à prétendre qu'il ne s'appelait pas Gilbert."

Un bateau-phare pour les grenouilles

Durant la journée, il récoltait du matériel ici et là et il construisait de minuscules bateaux. Le livre qu'il avait reçu renfermait les images de centaines de navires mais les siens ne ressemblaient à rien, ou au bébé-bateau de tous ceux qui avaient traversé les rêves des marins perdus entre deux océans, et contents de l'être.
Quand le jour touchait à sa fin et que ses parents l'appelaient, il choisissait un navire et y collait une de ces petites bougies qu'on utilise ordinairement pour les gâteaux d'anniversaire. Il allait rapidement jusqu'au bord du filet d'eau qui s'appelait la rivière et mettait son embarcation sur les flots paresseux, bougie allumée. Puis il rentrait. Moi, je veillais un moment encore, j'écoutais coasser les grenouilles qui saluaient l'arrivée de leur bateau-phare. Plus tard, j'allais me coucher et je dormais sans m'inquiéter. À cette époque-là de l'histoire du monde, jamais la nuit ne se perdait.

Flying

J'ai pris dans une boîte noire un petit cigare tout noir
du Brésil et j'ai rempli la pièce jusqu'au moindre pli
de fumée lourde et parfumée et d'airs un peu fous
de Giacomo Puccini, voix d'hommes et de femmes
à casser les pierres, à faire pleurer les maisons.
C'est une saison de grands vents depuis plus d'un an
et souvent je me demande à quoi il rime, ce vent,
et si ça sert à quelque chose
les boutons de porte à quoi l'on s'arrime.
Je voudrais connaître mieux les nuages,
les secrets de la musique et l'art de traverser les plaines.
Je voudrais être un guépard d'abord,
puis un faucon - et voler ma vie.

Portrait d'un rire

C'était un lion. C'était le fils, apparemment, d'un gros paquet de viande vulgaire qui se disait sa mère et l'invectivait, espèce de demeuré, arrête de ne rien dire, bouge ton cul d'ce banc.
L 'hiver soufflait ferme, vent froid et ciel gris, reproduit plus vrai que nature dans les yeux des passants. Les cris de la mère du lion se perdaient, comme presque tout se perd dans les villes où presque plus rien n'est à gagner - ou alors le premier qui fait un infar avant 40 ans a le droit de regarder de sa chambre les femmes noires de Paris qui sont mille fois plus belles que les Parisiennes, et vivantes surtout.
Le vent glacé, un instant, s'est arrêté. La mère du demeuré à grande tignasse rousse s'est laissée tomber lourdement sur un bout de banc. Alors, dans le silence provisoire, au milieu des petits prisonniers et des petits gardiens, le lion s'est mis à bâiller, lentement, bruyamment. C'est devenu un rire, pour toujours.

La vie encore

Soleil. Soleil et nuages. J'avançais régulièrement - en musique comme toujours et seul comme souvent. Rien à signaler, sinon de soudaines attaques de la voiture par des nuées de feuilles mortes au milieu des grands coups droits du vent : un jeu, une distraction, et le ciel surtout me rassurait, avec ses dessins de dunes dans un désert et, quand les nuages sont des flocons, son ventre fabuleux de bébé léopard.
Quand je serai vieux, ai-je menti en frissonnant un peu, je serai prêt à toujours voyager seul, et nul besoin alors de quelqu'un pour me distraire de moi et de la solitude des hommes : cette chaleur-là, du ciel, me suffira - et alors en toute paix.

Une trentaine de gouttes sont tombées sur le pare-brise au moment où apparaissaient les premières images, au loin, de la ville où je rentrais avec quelques nuages en tête comme un poème et personne en particulier avec qui les partager. C'est ainsi que s'écrivent les poèmes, ces petits objets étranges qui en français riment judicieusement avec "je voudrais qu'on m'aime ". C'est ainsi et c'est pour cela que ça m'inquiète s'il y en a trop, des poèmes ; moi en tout cas, j'arrête là - pour aujourd'hui du moins. Je vais maintenant où il y a des gens, connus et inconnus, et la vie encore une fois est là, mystérieuse, magnifique.

Voici l'automne
    à Étienne et Marie-Claire

Les jours sont encore lourds et l'air si chaud à midi mais peu à peu, le vent vient d'ailleurs, du nord, et la fraîcheur, quand la nuit tombe, est pleine d'autres odeurs - et d'autres nuages construisent par-dessus nos têtes des châteaux, plus mystérieux et vastes. C'est l'automne ; c'est l'automne qui revient avec brouillards et bois mouillés, feuilles pourries au doux parfum et rouille qui guette les fusils qui guettent et les sangliers et les génies mauvais. C'est l'automne.
Le plus jeune fils de mes amis s'appelle Axel et son œil amusé jette des sorts aimables au temps qui passe. Il ne sait pas encore notre joie sourde, quand la saison encore une fois va basculer, d'être toujours là, à saluer sans en mourir le bel été qui meurt, voilier géant dans un étang bientôt gelé.

Blues for the light clean days

On ne fume plus - ou alors des super lights,
des extra lights, sans nicotine sans goudron sans tabac.
On ne fume plus, on ne boit plus - ou alors
des café sans caféine, des bières sans alcool,
des boîtes de Coke sans coca-cola.
Et on mange sans graisse, sans calories, sans conservants ;
sans pelures et sans pépins,
sans couleurs, sans goût et sans appétit.
On roule sans plomb, on lave sans savon ;
on baise sans baiser, voici les jours légers
- avec millions de papiers signés pour garantir
que tout est bien, propre et clair.

Voici les jours légers
- et l'âme lourde à ne plus bouger d'un pouce,
à tout regarder de travers.
Voici les jours
à vivre sans vivre.

Nature morte avec un Prix Nobel de la Paix

Elle était terriblement gentille, joli sourire, fines chevilles,
avec des chats dont un s'appelait Walesa et un autre
en peluche rose qu'avait gagné pour elle autrefois
un collègue de travail qui voulait la baiser.
Elle n'avait pas compris, lui avait offert du thé
dans des tasses chinoises qui dataient de sa mère,
de sa grand-mère et d'autres femmes encore.

Elle était terriblement gentille, douce
et personnellement concernée par le sort
des prisonniers politiques,
des princesses en mal d'amour et des navigateurs
solitaires. Car elle s'identifiait à eux tous à la fois,
ce qui n'est pas peu.
Mais c'est ainsi que fonctionnent les rêves,
qui vont partout et ne s'arrêtent nulle part.
J'ai quitté sur la pointe des pieds, un dimanche,
sa maison de poupée, sans rien dire, sans rien déranger.
C'était il y a longtemps déjà, ce départ, et je me dis parfois
qu'elle n'a pas dû le remarquer, qu'elle a donné
mon nom à un autre chat et qu'en celui-là
demeure mon âme, cette longue absence.

Vœu

Après la longue course.

Après la torpeur des petites villes somnambules,
après la splendeur des cités perdues.
Après le déluge,
après les pluies trop fines qu'on voit à peine.
Après le briquet vide qu'on n'a plus qu'à jeter,
après la forteresse volante qui explose
et disparaît en milliers d'éclairs.

Après les jours et les jours.
Après la longue course
où les nuits même sont de longues journées.

Après tout. Après tout et rien maintenant,
laisse-moi m'étendre près de toi doucement,
sous le volcan éteint du ciel.

La poésie est ailleurs

La poésie est ailleurs, je l'ai perdue, parfois il me revient que je voyais, au bout du jardin quand la nuit va s'y poser comme un engin, des choses que je ne distingue plus. Myopie, ou alors c'est moi qui suis ailleurs, j'ai plusieurs montres, je sors de mes rêves au matin comme d'un opéra en flammes et je marche sans cœur dans les rues décorées d'un bout à l'autre de l'année pour des fêtes futiles. J'y tiens mon rôle.
Aux fenêtres, la pluie balance des messages vite perdus. Il est interdit d'entendre les voix qui parlent de vertige, de départ, d'amour malgré tout. Il est interdit de caresser la mort. Marcher dans les jardins mouillés, oui. Vingt pas et demi-tour.
Je connais l'effet noir du café et je compose à l'aube un poème lyophilisé. Jeunes, nous l'avons été. Dans une vie lointaine, qui a peut-être été la nôtre. Depuis lors, le ciel a changé de place et de couleur, nous portons des lunettes sombres et la terre, de loin, on dirait la lune.

Pour répondre à une question

Si tu devais t'en aller,
j'irais poser ma pâle figure sur le clocher
et y ferais fondre de mes larmes le coq
et toute la basse-cour des anges.
J'attraperais la fièvre annamite,
kidnapperais hagard douze dames obèses
et les nourrirais exclusivement d'escargots albinos.
Je raconterais à mes chiens fous des fables tristes,
Je remplirais de paille et de poussière
mes épaules, mes poches et mes mains vieilles.

Si tu devais t'en aller,
je ne saurais plus jamais rien de l'enfance,
je dormirais les bras en croix sans fermer l'œil,
ferais de loin l'amour à des femmes aveugles
et ne leur dirais rien qui vaille.

Je m'appellerais caillou, rocher,
je laisserais le temps m'user cruellement.
Puis j'irais, n'importe où,
te rechercher.

Nuit étoilée

La nuit étoilée des ordinateurs n'a plus de secrets pour toi
et tu donnes à ces étoiles des noms de femmes
qui leur vont mal mais qu'importe, la porte du paradis
s'est refermée il y a longtemps déjà et tu te consoles
en pensant que ces belles sur leur Macintosh
ont les yeux collés au même ciel artificiel que toi.
Tu t'es levé à cinq heures du soir ce matin d'hiver,
tu confonds le blanc et le noir, tu crois que Dieu
va te refiler le code mais c'est un mot d'adieu,
et quand tu écris "fantôme", tu lis "fantoche",
et tu ris, et le temps passe.

Menu

Des clochards aux dents mauves,
dans les couloirs des gares et des métros désertés,
se collent les mains aux derniers néons
et toussent du métal, du verre écrasé.
Les collectes de vêtements chauds n'ont rapporté
que des lacets et des ceintures. Plus tard,
on leur offrira de vieux pneus de voitures ; ils finiront
par les bouffer, comme les corbeaux de Brautigan.
On pourrait pleurer sur ces gars-là
mais on ferait aussi bien de les envier :
quand ça va vraiment mal tourner
pour nous tous et pour nos fils, ils auront trois longueurs
d'avance et il faudra qu'on leur demande, humblement,
à quelle sauce ça se mange, les pneus.

Shaping the future

Les grands joueurs d'échecs,
depuis la nuit des temps et l'aube des jours,
savent cela : il s'agit,
non pas de croire qu'on va créer une nouvelle partie,
mais de deviner dans laquelle
on se trouve engagé.

Ainsi la forme du futur ne s'invente pas,
elle se retrouve.
Et ne surprend pas
celui qui s'est laissé prendre par elle.

Worlds

II n'est pas interdit de croire
que le boomerang est le chef-d'œuvre
ultime, sublime et simple
de l'aérodynamique.
Et que les gens qui lui ont donné forme,
dans un monde plus lointain
et plus aride que la lune,
ont en des temps anciens
appris également à parler aux pierres.

Il n'est pas interdit de croire
que l'un n'est pas allé sans l'autre.

Demeurer digne dans la déroute,
humble dans la victoire.
Les lanceurs de boomerang savent cela,
et les joueurs d'échecs.

Journées à la campagne

S'il y avait une rivière, je ne m'en souviens pas mais la forêt
dressait des plans pour qu'on s'y perde et les pommes
de pin sous les pieds craquaient comme des coquilles
préhistoriques. Lézard attrapé, lézard évadé. L'enfant
apprend cela, et la rivière, je m'en souviens, avait séché
au soleil pour devenir sentier. Un jour j'écrirais des poèmes,
tant de poèmes, à cause d'une vieille musique en tête,
obsédante comme le bruit d'eau que fabrique
le vent inlassable dans les arbres. Au retour vers la ville,
dans la voiture où les voix adultes venaient tourner à vide
pour la millième fois, je posais ma joue sur la vitre fraîche
et laissais la nuit me happer, petit poisson
qui mettrait tant d'années
à apprendre à nager.

Happiness is the best story ever told

Ne lance pas, si la nuit est trop noire, des cailloux blancs
sur le carreau de la chambre insomniaque. Ne dis pas,
si ta mère est folle, que ta mère est folle. Pense au cœur.
À rien. Dessine une étoile. Je travaillais dans une cave
autrefois, c'était moins une prison que d'oublier que tout
se touche. Les lignes brisées sont de la famille
des lignes droites, elles tiennent dans un cercle.
Look : kids & cats are asleep now - le bonheur
est la meilleure histoire jamais racontée.
Un peu de silence nous sera donné,
un peu de grâce.

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