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Francis Dannemark, Bel amour, chambre 204, une romance, Le Castor Astral, 2001.

"Ces romans-là, on va les mettre en bas, ils racontent des histoires tellement vraisemblables. Comme si la vie était vraisemblable ... Les seules choses intéressantes qui nous arrivent sont toujours a priori si incroyables", dit Esther à David, du haut de ses 85 ans.

Elle ne croit pas si bien dire. Bientôt David va consacrer tout son temps à essayer de mettre la main sur la moitié introuvable d'un roman dont il faut absolument qu'il lise la fin. C'est une grande histoire d'amour. Evidemment.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Chapitre 2
Des livres, et un en particulier


J'avais vraiment envie que tu arrives avant les autres, dit-elle. Tu vas en profiter pour m'aider, tu veux bien ?
  Il s'agissait de remonter dans sa chambre les livres qu'elle était en train de sélectionner et de les installer dans un petit meuble à côté de son lit. Dans les rayonnages du salon, plusieurs milliers de volumes avaient élu domicile au fil de la vie et Esther, qui passait la moitié de ses nuits à bouquiner, avait décidé de mettre à portée de main ses livres préférés, ceux qu'elle voulait relire et toucher encore.
  Tout en faisant et en défaisant les piles, Esther bavardait avec David.
  - C'est une chance, finalement, qu'ils soient tous dispersés, disait-elle

David sourit. "Ils", c'était la famille. Les frères, sœurs et cousins, les nièces et les beaux-fils, tous professionnels patentés de la dispute à l'état pur, de l'engueulade glacée, de la jalousie jumelée à la vacherie. Comédiens. Crapules attachantes si l'on était arrivé à se détacher d'eux. Esther y était arrivée, David avait depuis longtemps renoncé. "C'est l'héritage de mon premier mari", disait Esther dans un faux soupir. "Dieu ait son âme", répondait invariablement David pour le plaisir de l'invariable réplique suivante : "Mais qu'est-ce que Dieu peut bien faire d'une âme pareille ?"

Dieu, vraisemblablement, se consolait depuis peu avec l'âme du deuxième et excellent mari d'Esther, mais David n'avait pas besoin de le dire : quand le cuivre brillait comme de l'or au-dessus des fenêtres, c'est qu'il était là, l'homme d'Esther, fantôme discret et éternellement bienveillant.

C'est ce jour-là, presque à la fin de l'été, juste avant la grande fête d'anniversaire, que David Harris rencontra le livre qui allait plus que tout autre compter dans sa vie. Il le feuilleta rapidement, le débarrassa de sa poussière et le rangea parmi d'autres dans la nouvelle bibliothèque. Comme Esther lui parlait à ce moment-là - "Ces romans-là, on va les remettre en bas, ils racontent des histoires tellement vraisemblables ! Comme si la vie était vraisemblable ... Les seules choses intéressantes qui nous arrivent sont toujours a priori si incroyables, tu ne trouves pas ?" -, comme il écoutait donc Esther lui donner une de ses recettes favorites pour rester vivant, David ne lut du roman ni le nom de l'auteur ni le titre. Il entr'aperçut le mot "amour". Ce qui ne relevait certainement pas du hasard. Ce qui n'était pas non plus suffisant pour qu'on puisse aisément distinguer ce roman-là de quelques milliers d'autres.