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Jef Geeraerts, L’ambassadeur, roman traduit du néerlandais par Marie Hooghe, Editions des Syrtes, 2002.

Retiré au Laos, l'ambassadeur Loïs Kessler profite de son passeport diplomatique pour s'adonner au trafic d'amphétamines, de fausses antiquités et de cassettes pornographiques abominables, avec meurtres et mutilations réels. Activités à haut risque dans un Orient où le farang, l'étranger blanc, est épié, méprisé, manipulé. Kessler ignore ainsi que son "ami" l'antiquaire vietnamien est une taupe des services secrets, et que ses domestiques birmans se livrent, à son insu, à d'inquiétants rituels de magie noire. Aveuglé par sa perversité, il sera finalement pris au piège d'une vengeance calculée, qui le mènera au bout de ses cauchemars les plus angoissants.

Avec une précision de profileur, l'auteur brosse ici le portrait d'un homme occidental ayant perdu tous ses repères, égaré dans une Asie du Sud-Est ravagée par les guerres et livrée en pâture au vice et à l'argent.

Extrait (télécharger l'extrait) :

  Mardi 25 mai 1999.

  Comme chaque matin au lever du soleil, l'ambassadeur couché en chien de fusil sous la moustiquaire attendait le cri du k'aenk dans le frangipanier, un croassement de corneille dont l'écho métallique réveillait l'ancienne résidence du consul de France, une maison datant de la période coloniale.
  De fortes pluies étaient tombées la nuit précédente. L'ambassadeur entendait l'eau dégouliner du toit. Sans s'expliquer pourquoi, il aimait écouter ce ruissellement qui l'emplissait toujours d'une mélancolie toute orientale. Comme beaucoup d'Occidentaux ayant longtemps vécu en Extrême-Orient, il était superstitieux, et le déroulement de la journée dépendrait du nombre d'appels que lancerait l'oiseau avant de s'envoler vers la forêt tropicale sur l'autre rive du Mékong. Le fleuve charriait ses flots bruns deux cents mètres plus bas, dans la boucle formée par l'embouchure de son affluent, la Nam Kane, qui serrait Luang Prabang comme un nœud coulant.
  Les cris familiers des coqs, crapauds et chiens errants furent aspirés par le silence que les Laotiens appellent "les pieds qui se taisent", le signe avant-coureur de la léthargie qui perce plus tard dans la journée, quand l'atmosphère se gonfle de vapeur chaude.
  L'ambassadeur se coucha sur le dos et tendit la main pour s'accrocher aux balustres en ébène du lit. Les yeux fixés sur le ciel de la moustiquaire, il pensait aux esprits phi qui rôdent la nuit autour de la maison et qui ont le pouvoir de réveiller le k'aenk. Il aurait aimé entrer en contact avec eux, mais il ne savait pas comment faire.
  Une odeur d'humus en putréfaction s'infiltra dans ses narines. En allongeant les jambes, il sentit la présence de Kee Mo, la chatte birmane endormie au pied du lit. S'appuyant sur un coude, il contempla d'un regard vide son pelage gris bleuté, son étrange profil d'aigle, ses yeux couleur de cuivre et ses oreilles de chauve-souris. Kee Mo était le seul être vivant que l'ambassadeur avait emporté dans ses bagages le jour où il avait quitté le Laos pour le Myanmar qu'il s'obstinait à appeler Birmanie. Bien sûr, il y avait aussi Ba Pe, le domestique qui l'avait servi à Yangon, son dernier poste avant la retraite. Quant à San San, la cuisinière, elle ne comptait pas.