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Wilfred Owen, Et chaque lent crépuscule, poèmes et lettres de guerre traduits de l’anglais et présentés par Barthélémy Dussert et Xavier Hanotte, édition bilingue, Le Castor Astral, coll. « Escales du Nord », 2001; édition revue et augmentée, avec une préface d’Eric Faye, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », 2012.

Né en 1893 à Oswestry (Shropshire), Wilfred Owen s'enthousiasme très tôt pour la poésie et commence à écrire. En 1913, il débarque à Bordeaux où il enseigne sa langue. En octobre 1915, tandis que le conflit fait rage, Owen s'engage comme sous-lieutenant dans l'armée britannique. Lors d’un séjour à l’hôpital, il rencontre le poète Siegfried Sassoon, qui l'incite à se servir de son expérience de la guerre dans ses écrits. Suivent alors une série d'œuvres majeures, où l'élégance novatrice de la forme appuie la radicalité du propos. De son vivant, Wilfred Owen ne publie pourtant que quatre poèmes. Car, revenu au front, il est tué à Ors (Nord) le 4 novembre 1918, sept jours avant l'Armistice. Ses poèmes paraîtront pour la première fois en 1920. Benjamin Britten les utilise pour son War Requiem en 1962.
Cette nouvelle édition augmentée se propose de donner au lecteur francophone davantage qu'un aperçu de cette œuvre qui, au Royaume-Uni, n’est dépassée en popularité que par celle de Shakespeare.

Extrait (télécharger l'extrait) :

À Susan Owen


Mardi soir [8 août 1917]                 [Craiglockhart]

  Très chère Mère,

  Ravi d'avoir reçu la lettre de Père et votre billet ce matin. Les lettres se sont faites rares récemment. La semaine dernière a passé terriblement vite. La seule façon d'allonger le temps, c'est en ajoutant d'autres miles encore aux routes de nos voyages. Et la seule façon d'allonger la vie, c'est d'en vivre plusieurs fils en même temps, pour les nouer aux moments cruciaux.
  Pour l'instant, quand il fait nuit je suis malade dans un hôpital ; poète, je le suis pendant un quart d'heure après le petit déjeuner ; quand je prends le tram et descends à Edimbourg, je suis les choses et les gens que je vois : épicier, policier, femme dans un magasin, coursier, petit vendeur de journaux, aveugle, tommy invalide, employé de banque, charretier, je suis tous ceux-là en une demi-heure; ensuite un sérieux étudiant d'allemand ; puis je vais jeter un coup d'œil aux livres exposés dans les rues de traverse, ou fais un petit sprint dans Princes Street - selon que j'ai pris un thé léger ou un café fort au petit déjeuner.
  [...]
  L'autre jour j'ai lu une biographie de Tennyson, affirmant qu'il était malheureux, même en pleine gloire, riche et dans la sérénité de son foyer. Divine insatisfaction ! Je crois sans peine qu'il n'a jamais connu le bonheur comme j'ai pu le connaître - à une ou deux reprises. Mais pour ce qui est du malheur, a-t-il jamais gelé tout vif avec des hommes morts pour seul réconfort ? A-t-il jamais entendu les plaintes près de la barre, pas seulement au crépuscule, au son de la cloche vespérale, mais à l'aube, à midi, la nuit, en mangeant, en dormant, en marchant, au travail, toujours, toutes proches, les plaintes de la barre, le tonnerre, les sifflements et les gémissements de la barre ?
  Tennyson, on dirait bien, fut toujours un grand enfant.
  Je le serais resté aussi, si je n'avais connu Beaumont Hamel .
  (Il m'a fallu attendre janvier 1917 pour écrire les seuls de mes vers portant le sceau de la maturité, soit :
  Mais la vieille joie ne revient pas.
  Les gamins n'ont de chagrin si vif que les aspirations de la jeunesse ;
  Les gamins n'ont de tristesse plus triste que notre espoir. )
  [...]
  Bonne nuit, chère mère

               x W.E.O.

                War's a joke for me and you,
               While we know such dreams are true.
                SIEGFRIED SASSOON



*

La parabole du vieil homme et du jeune

Ainsi donc Abraham se leva, fendit le bois et partit
Emportant avec lui le feu et un couteau.
Et quand ils se retrouvèrent ensemble, seuls tous les deux,
Isaac le premier-né parla et dit : "Mon Père,
Voyez ces préparatifs, ce fer, ce feu
Mais où est l'agneau pour cet holocauste ?"
Alors Abraham attacha le jeune homme avec des sangles et des ceinturons,
Construisit là des parapets et des tranchées
Et leva le couteau pour tuer son fils.
Quand oyez ! Un ange le héla du haut du ciel
Disant : "Ne porte pas la main sur ce garçon,
Ton fils, ne lui fais aucun mal.
Regarde ! Pris par les cornes dans un fourré,
Ce bélier. A sa place, sacrifie donc le Bélier d'Orgueil !"

Mais le vieil homme ne l'entendit pas ainsi, et tua son fils
Et la moitié des enfants d'Europe, un par un.

The Parable of the Old Man and the Young

So Abram rose, and clave the wood, and went,
And took the fire with him, and a knife.
And as they sojourned both of them together,
Isaac the first-born spake and said, My Father,
Behold the preparations, fire and iron,
But where the lamb for this burnt-offering?
Then Abram bound the youth with belts and straps,
And builded parapets and trenches there,
And stretched forth the knife to slay his son.
When lo! an angel called him out of heaven,
Saying, Lay not thy hand upon the lad,
Neither do anything to him, thy son.
Behold! Caught in a thicket by its horns;
A Ram. Offer the Ram of Pride instead.

But the old man would not so, but slew his son,
And half the seed of Europe, one by one.


1918