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Jef Geeraerts, Je ne suis qu’un nègre, roman traduit par Marie Hooghe, Le Castor Astral, coll. « Escales du Nord », 2004.

Le Congo au lendemain de l'Indépendance. À la faveur du désordre général, Grégoire Matsombo, assistant médical, s'empare d'un important stock de médicaments et ouvre un cabinet de consultation dans son village natal. Peu scrupuleux, il gagne beaucoup d'argent et mène la vie d'un roitelet de brousse.
Par la bouche de Matsombo, c'est "le nègre éternel" qui parle et manifeste sa haine, tant de la soif de pouvoir des "civilisateurs" blancs qui veulent rétablir l'ordre que de l'opportunisme des nouveaux potentats noirs. Avec une verve étourdissante et un sens aigu du comique et de l'absurde, Jef Geeraerts décrit l'Afrique noire à l'heure de son émancipation mieux que ne le ferait une longue étude sociologique.

Extrait (télécharger l'extrait) :

  "Si un nègre voulait aller en voyage, il devait d'abord aller pleurer pour un tampon chez le dieu sur terre, le tout-puissant Boula Matari, qui pouvait tout aussi bien le lui refuser. Pourquoi ? Au diable, si je le sais.
  Si l'autre avait passé la nuit avec une fille facile, t'avais ton tampon. S'il avait la gueule de bois, tu valsais à la porte.
  Un nègre était obligé de défricher un champ à l'endroit que lui avait montré le blanc, il devait débroussailler au coupe-coupe la parcelle que le blanc avait indiquée et il devait semer des semences du blanc. Sinon, ça faisait du pétard et sept jours de taule et tous les jours huit coups de chicote, après une semaine, t'avais les fesses en compote et tu devais dormir sur le ventre, sous des couvertures pleines de pus.
  Si tu semais du coton (obligatoire), tu devais tout récolter, même si t'étais crevé ou si t'avais pas envie. Sinon, sept jours de taule. Tu devais brûler les plants de coton séchés. Sinon, un mois de prison.
  Dans quel pays au monde y a-t-il encore un régime aussi tyrannique ?
  Tout ça, pour que les grands trusts du coton fassent des millions de bénéfice. Ça crie vengeance !
  Notre peuple était moralement et physiquement sous le knout des capitalistes, des évêques avec leur croix en or et des gouverneurs avec leur épée en or.
  Les nègres n'avaient pas le droit de planter du haschisch, d'en fumer ou d'en garder chez eux. Sinon, deux mois de prison et une amende hors de prix. Pourquoi ? Les Belges ne connaissent pas le plaisir du chanvre, ils sont trop mous pour le supporter.
  Patrice Lumumba fumait du haschich, lui et c'était un sacré gaillard.
  Si t'avais la lèpre, t'étais obligé de te faire piquer. Sinon, un mois de taule.
  Une chaude-claque ou la syph', t'étais obligé de te faire soigner.
  Un nègre n'avait pas le droit d'abattre un palmier. Un mois de prison.
  Un nègre n'avait pas le droit de jouer aux dés ou aux cartes. Un mois de prison.
  Un nègre n'avait pas le droit de boire un petit verre d'alcool. Deux mois de prison et une lourde amende pour le capita du village. Comme s'il y pouvait quelque chose, ce con !
  Un nègre n'avait pas le droit de faire un barrage à poissons près d'un pont. Pourquoi ? Au diable, si je le sais. Sept jours de taule.
  Un nègre n'avait pas le droit de laisser traîner du bois à brûler sur la route. Sept jours.
  Merde alors, qu'est-ce qu'on avait le droit de faire ?
  On pouvait faire tout ce que peut faire un chien : bâfrer, laper, chier, pisser et baiser."