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Louis Paul Boon, Ma petite guerre, roman traduit par Marie Hooghe, Le Castor Astral, coll. « Escales du Nord », 2004.

Avec Ma petite guerre, récit parsemé de sarcasmes, d'emportements et de clins d'œil, Louis Paul Boon fait de la littérature un art totalement libre et novateur. La chronique de la vie quotidienne en Flandre sous l'Occupation est éclairée par de brèves notations expressionnistes qui provoquent une rupture de la chronologie, une objectivation des faits qui souligne la cruauté de la guerre mais surtout du rôle qu'y jouent les hommes. A la fin du roman se fait entendre la voix de Boon : "Bottez-leur le cul jusqu'à ce qu'ils aient une conscience."
Son style est fruste, violent, mal dégrossi, voire trivial ou patoisant, mais ce choix est délibéré, animé de nobles intentions. Car Boon est un idéaliste, aussi anti-conformiste et brutale que soit l'expression de cet idéalisme. Il voit autour de lui tant d'injustice, d'oppression, de lâcheté et de mesquinerie qu'il ne sait "par où commencer". Comme s'il craignait de mourir avant d'avoir craché sa bile, d'avoir piétiné ces larves qui font obstacle à la Grande Fraternité qui mettra fin à la grande horreur collective : la guerre. Rangez-vous sous la bannière de Boon car sa Petite guerre est tout simplement une "guerre à la guerre".
Cette oeuvre sans concession, d'une densité et d'une richesse remarquables, est un joyau dont l'éclat frappe dès les premières lignes.

Extrait (télécharger l'extrait) :

NUIT ROUGE


Et alors, cette nuit-là où les sirènes ont hurlé une nouvelle fois et ma femme a dit presque par habitude prends déjà le petit toi et cours au jardin, j'arrive avec la couverture - je pense bien qu'elle le dirait même dans son sommeil - cette nuit-là oh retiens ma machine à écrire que je ne devienne pas sentimental. Je les ai poussés dans le trou et ai jeté la couverture sur leur tête et me suis assis pour mourir. On lançait déjà la 1ère fusée rouge, là-bas, loin derrière la rangée de maisons ouvrières, et là encore 1 tu vois tu vois et encore 1. C'est la voie ferrée qu'on vise j'ai dit. Quoi, la voie ferrée ? Y avait déjà des fusées juste au-dessus de notre maison et derrière et devant, nous avions une maison rouge sang et au coin ils avaient une maison rouge sang et la rangée de maisons ouvrières était une rangée rouge sang. C'était devenu une ville de magasin de jouets. Est-ce que c'est la voie ferrée qu'on vise a demandé ma femme, et mon fils qui est l'écho : est-ce que c'est la voie ferrée papa ? oui j'ai dit mais je retenais mon cœur à deux mains. Et le pendu-qui-s'était-raté-et-sa-femme et mathilde-avec-ses-enfants et le protestant et tout ce quartier de gens pauvres qui n'avait pas de cave est venu chercher un abri à côté de nous dans les caves de la maison en construction. Le pendu-raté qui les autres nuits fume une cigarette et fait des commentaires "voyez-moi ceci et écoutez-moi ça" regardait ça et ne disait rien. Maintenant il voyait et maintenant il se taisait. Il tenait une cigarette rouge d'une main rouge et essayait de retenir le tremblement de ses doigts. Je m'étonnais qu'on dise qu'on revoit toute sa vie dans des moments pareils, je pensais seulement qu'on était cuits : ce que j'ai d'ailleurs toujours dit dans ma vie, quand cette planche a glissé en dessous de moi et quand à l'usine de machin la lampe à pétrole a explosé mais ça n'a pas d'importance maintenant, je me suis jeté dans le trou et ai moi aussi fourré ma tête sous la couverture et entendu mon fils qui disait : et délivrez-nous du mal amen. Ma femme faisait la difficile parce que ça durait si longtemps, pourquoi y ne jettent pas tout de suite disait-elle. Oui, c'était ça, jeter et mourir, mais on ne pouvait quand même pas passer toute cette nuit rouge à mourir. J'ai rampé hors du trou et regardé tout autour, ça brûlait là-bas à la gare de triage et on n'avait même pas entendu jeter. Les avions repartaient et le rouge luttait bravement pour rester rouge mais là-bas très loin la nuit était redevenue comme elle est toujours, noire avec des étoiles qui clignotent. Et silencieuse, tellement silencieuse que tout à coup je ne sais plus où on a entendu tomber les bombes. Le pendu-raté-et-sa-femme et mathilde-avec-ses-enfants et toute la rangée qui avait été assise à côté de nous dans les caves est ressortie en caquetant à qui mieux mieux. C'est sur courtrai a dit le pendu-raté qui écoutait avec la tête penchée. Où a demandé mathilde qui avait pourtant bien compris, sur courtrai a-t-il répété, et toute la nuit clignotante était pleine du mot courtrai. Et j'ai pensé à courtrai à quelqu'un que je connaissais machin, machin qui avait été prisonnier de guerre avec moi et à qui j'avais écrit une lettre très amusante et qui m'avait répondu qu'il était paralysé et qu'il était dans un fauteuil avec du nickel aux jambes, et je me suis demandé comment il serait descendu dans le trou. Quand les gens qui avaient fui dans les champs, et avaient encore eu plus peur là-bas car il y avait des parachutistes qui étaient descendus disaient-ils en chuchotant, quand ils sont revenus, le pendu-raté a dit : voilà, le monde a de nouveau était épargné pour aujourd'hui. Car le monde du pendu-raté c'est cette rangée de maisons ouvrières et courtrai n'en fait plus partie, c'est un autre monde. Une longue file de petites mèches lumineuses a traversé les jardinets dans la nuit rouge qui était redevenue une nuit noire, y avait que là-bas à la gare de triage qu'un train continuait à brûler.