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Corine Jamar, Emplacement réservé, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », octobre 2015.
167 pages. 15,90 €. ISBN 979-10-278-0045-2


Voilà. Ma fille avait obtenu une place. Oh, ce n’était pas une place au soleil, loin s’en faut, mais c’était une place sûre, qu’elle occuperait toute sa vie. À propos, vous savez ce que m’a dit l’artiste qui a peint ce chef-d’œuvre, je parle de l’emplacement réservé ? Il m’a dit : « Une fois par an, vous devez appeler le commissariat, pour qu’on vienne le repeindre. » Comment ça, le repeindre ? On a découvert des peintures rupestres datant de 32000 ans et, aujourd’hui, on n’est pas fichu de faire durer plus de 365 jours quatre traits de peinture blanche industrielle ?

Emma, huit ans, handicapée, a droit à un emplacement réservé devant la maison. Sauf que des voitures – de l’innocente familiale au panier à salades, en passant par le corbillard et la Porsche – s’y installent à la place de celle de sa mère. Celle-ci voit rouge et décide de prendre le taureau par les cornes. Si la bataille contre les égoïsmes de tout poil que mène cette jeune mère en colère pour défendre sa fille bien-aimée prend parfois des allures de corrida, l’humour est toujours présent. C’est une des plus jolies formes de l’amour.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Le réveillon


  C’était un 31 décembre. Nous revenions de chez mes parents et j’étais impatiente de découvrir le cadeau que j’avais expressément demandé au père Noël : un emplacement réservé vierge de toute présence automobile !
  Un feu rouge, une ligne droite, un rond-point et nous arriverions dans notre rue, où je serais en mesure de faire le constat du siècle, le dernier du millénaire : une fois par an, l’homme était bon.

  Eh bien, non.

  Comme chaque jour, au pied du sapin, je veux dire du poteau indicateur, stationnait une voiture. Cette fois, elle était aussi rouge et brillante qu’une boule de Noël. Notre fille, blonde icône sur la banquette arrière, dormait. J’aurais voulu qu’à la vision de l’enfant tous les resquilleurs du monde se repentent et implorent son pardon !
  Constantin, mon mari, soupira en portant sa croix jusque dans sa chambre. Il la déposa doucement sur son lit, la borda, l’embrassa. Il était minuit, Jésus était né 2000 ans auparavant et c’était la 365ème fois qu’un conducteur choisissait de pécher sur notre emplacement réservé.
  Mon mari partit garer la voiture ailleurs.

  J’étais restée seule sur le trottoir désert, adossée à ce poteau qui n’était, somme toute, qu’un mirage. J’ai regardé la voiture droit dans les phares et j’ai dit, menaçante :
  « Tu ne l’emporteras pas au paradis. »
  Ensuite, je me suis installée devant mon ordinateur et j’ai tapé « Joyeux Noël » en gros caractère très noirs. J’ai collé sur la feuille encore chaude un bolduc tout doré et glissé le tout sous l’essuie-glace de la voiture. Puis, debout à côté du véhicule maudit, j’ai appelé le commissariat, prête à attendre jusqu’au Jugement dernier l’arrivée de la fourrière.
  Mais un Judas me répondit que la police, trop occupée à convertir les bandits en passoires, ne pourrait intervenir avant le lendemain matin. C’était certainement plus excitant pour elle d’embarquer un voleur qu’une voiture, même si le conducteur de ladite voiture était aussi un voleur, à sa manière.
  J’ai raccroché le combiné. Un barrage céda sous mes paupières.

  J’avais encore en main le couteau qui m’avait servi à tire-bouchonner le ruban. Je l’ai regardé. Ma tristesse était tombée sur le tranchant, et la lame s’était mise à briller. Le message était clair et la tentation infiniment grande. Pourquoi résister, après tout ? Pourquoi systématiquement choisir le camp des Jésus, Gandhi et autres Bouddha ? Peut-être étais-je faite pour marcher dans les pas du Che, dans ceux de Malcolm X ou de Jeanne d’Arc ? J’allais libérer les faibles du joug des conducteurs de Porsche ! Cette voiture incarnait le mal ; je voulais lacérer sa chair rouge et que son sacrifice ne soit pas inutile. Qu’il serve d’exemple aux conducteurs valides ! À l’assaut ! J’attaquerais d’abord par l’arrière. Ensuite le flanc droit, puis les roues. J’enfoncerais la lame dans ses muscles de caoutchouc et elle s’abaisserait en demandant pardon (pfffffft, pfffffft, pfffffft et encore une fois pfffffft). Je briserais aussi, tant que j’y serais, les vitres et le pare-brise, il n’en resterait rien !
  Mon bras justicier se leva et… une douleur dans le poignet me fit lâcher le couteau. Mon mari (il avait trouvé une place plus facilement qu’on aurait pu le croire ou avais-je perdu toute notion du temps ?) intervint. Il me dit, d’une voix plate : « Tu as bu trop de champagne, ça suffit ! »
  Et alors ? Ne s’enivrait-on pas avant la bataille pour se donner du courage ? Pourquoi pas moi ? Pourquoi ne pouvais-je pas, moi aussi, une fois dans ma vie, me comporter comme une sauvage ? Mon amour, juste une petite griffe ? Là, juste là, s’il te plaît ? Elle ne se verrait pratiquement pas !
  Sans lâcher mon bras, il m’opposa un non catégorique. Détails qui ont leur importance : il mesure un mètre quatre-vingt-cinq, pratique le kendo et boxe tous les samedis matin. Moi, la seule activité physique à laquelle je m’astreigne consiste à muscler mes cafards avec une régularité de sportive professionnelle. Je suis donc rentrée la tête basse. Le couteau était tombé dans la rigole, ma ferveur avait disparu et, réflexion faite, je n’avais pas l’âme d’un leader. La soirée fit naufrage sur l’oreiller mouillé. Mon mari me donna une aspirine et m’obligea à avaler un somnifère. Il n’y avait plus qu’à sombrer.

  Le lendemain, j’émergeai de bonne heure. Le bruit sourd d’un moteur dans la rue m’avait réveillée. Planquée derrière les rideaux, je ne vis passer qu’un éclat rouge sang : la voiture venait de quitter l’emplacement. La veille du troisième millénaire, ce salaud s’en tirait à bon compte : sans une égratignure, ni à l’âme ni à la carrosserie ! Ô injustice ! D’habitude, personne ne sortait tout à fait indemne d’un stationnement prolongé (disons une heure) sur l’emplacement : je coinçais toujours sous l’essuie-glace un petit mot de ma composition. Au début, je les écrivais à la main, et trouver le concept qui tue me prenait la matinée. C’était leur accorder beaucoup trop de temps. Je décidai de consacrer, une bonne fois pour toutes, une demi-journée à l’élaboration d’une dizaine de sommations : mes dix commandements, en quelque sorte. Par exemple :
  « Vous êtes atteint d’un handicap, Indifférence-égoïsme-méchanceté, qui ne vous autorise pas à vous garer sur cet emplacement réservé. Dégagez ! »

  Je les choisissais selon mon humeur du moment et, sans me départir d’un certain esprit missionnaire (j’espérais toujours leur ouvrir les yeux), je délivrais mes messages. Sans oublier de noter, dans mon petit carnet rouge, le numéro des plaques minéralogiques. Si un conducteur avait le culot de revenir sur le lieu de son crime, il avait droit à un avertissement nettement plus personnalisé. En prime, il faut le dire, je déroulais mon papier collant double face et j’en tartinais son pare-brise.

  Je m’habillai en vitesse. Il fallait réorganiser le chaos, rétablir l’harmonie, rendre à César ce qui appartenait à César, c’est-à-dire remettre notre voiture à la place qui était la sienne depuis plus d’un an maintenant. Je déposai une caisse de vidanges en plein milieu de l’emplacement, en espérant décourager les candidats au squat, d’autant plus que mon mari dormait du sommeil du juste et ne pourrait pas s’interposer.

J  e remâchais encore ma rage en arrivant au carrefour. Les oiseaux dans les arbres s’étaient tus, une ambulance déboula du boulevard et stoppa net sa sirène. Une autre ambulance l’avait précédée, des hommes en blanc transportaient un homme inconscient sur un brancard et des policiers étaient sur place.

  Un accident.

  Ma Porsche avait perdu de sa superbe. Elle se tordait de douleur entre la calandre d’un camion et celle d’une voiture de taille moyenne, méconnaissable. On évacuait les autres conducteurs et passagers, légèrement blessés. Un attroupement s’était formé. Ce 1er janvier 2001, il faisait très froid, le sol était glissant et les gens qui avaient eu le gosier en pente toute la nuit commençaient à payer l’addition aux premières lueurs de l’aube. Premier sur la liste : mon resquilleur. Était-il gravement blessé, était-il mort ? Si j’avais lacéré sa voiture, lui aurais-je sauvé la vie ? Il aurait constaté les dégâts, sonné à la porte, nous nous serions disputés, empoignés, il aurait appelé la police, j’aurais nié, peut-être qu’en fin de compte c’est moi qu’il aurait envoyée à l’hôpital ? Il, je…

  C’est en introduisant la clé dans la serrure de ma voiture que je pris ma décision. Je suivis les deux ambulances jusqu’aux urgences de l’hôpital. Là, je me fis passer pour l’amie chez qui le blessé avait réveillonné (ce qui n’était après tout pas entièrement faux, du moins en ce qui concernait sa voiture) et demandai aux infirmières des précisions sur son état de santé.
  « On l’opère, c’est grave. »
  J’attendis. Puis j’appelai mon mari, qui venait de se réveiller. Il me supplia de revenir, il ne comprenait rien à ma réaction. Après avoir voué cet homme aux gémonies, voilà que j’étais prête à lui porter secours. Il me raccrocha au nez. Quand je revins à ma place, une femme était assise sur la chaise en plastique bleu, juste à côté de la mienne. Elle se rongeait les ongles mais ne pleurait pas. Je lui demandai : « Vous êtes là concernant l’accident ? Vous êtes l’amie de… ?
  – Je… Je suis la femme de, enfin, nous sommes en plein divorce, mais je suis tout de même là pour lui, pour Jean. »   Quel Jean ? Celui du camion, celui de l’autre véhicule ou le mien (le mien !) ?
  « Celui de la voiture rouge ? »
  Je préférai rester vague en ne nommant pas la marque de l’automobile. Une Porsche impliquée dans un tel accident faisait du conducteur le responsable idéal.
  « Oui, vous le connaissez ? Vous êtes sa maîtr…
  – Non ! »
E  t j’ai faillé hurler : vous êtes folle ?
  Étonnée de cette violente dénégation, elle me dévisagea plus sérieusement. Je lui racontai toute l’histoire, ma fille, l’emplacement, ma colère, l’accident.
  Elle haussa les épaules.
  « Eh bien, on peut dire que ça lui servira de leçon !
  – Quoi donc ?
  – L’accident ! S’il en sortait handicapé lui aussi, hein ? »
  Je devais admettre que je n’avais pas eu de pensée aussi tragique. Mais sa femme, enfin son ex-femme, avait raison. S’il se retrouvait en chaise roulante, quel sentiment éprouverais-je ? Et lui, aurait-il l’impression d’avoir été puni ? Je ne souhaitais qu’une chose : qu’il s’en sorte. Mais si ce ne devait pas être le cas, j’espérais qu’en plus de ses jambes, il perde la mémoire, ou tout au moins le souvenir de sa voiture réveillonnant joyeusement sur l’emplacement, s’il ne voulait pas vivre un enfer jusqu’à la fin de ses jours…
  « Évidemment, moi, cela m’arrangerait !
  – Quoi donc ?
   – Qu’il s’en sorte à moitié !
  – Ah ? Pourquoi ? (Il y avait donc pire monstre que moi.)
  – Il serait d’accord, à ce moment-là, sur la garde alternée des enfants », me dit-elle positivement ravie, comme si les jeux étaient faits.
  Résumons-nous. Chacun sa logique, chacun ses croyances, chacun ses travers : si son mari, ex-mari, se retrouvait diminué, il accepterait aussi une garde « diminuée » de ses enfants, c’était bien ça ? Je continuai à m’intéresser :
  « Il voulait obtenir la garde officielle ? – Oui, et il avait ses chances. J’ai des torts. »
  Je ne voulais pas savoir lesquels, je lui en trouvais un toutes les quinze secondes.
  « Enfin, on verra… », conclut-elle.

  Un peu de futur ne pouvait pas faire de mal à ce pauvre homme ; depuis le début de cette conversation surréaliste, on n’en parlait qu’au passé. Voilà que je me mettais à le plaindre !

  Je décidai de m’en aller. Cette histoire n’était plus de mon ressort. Une autre personne avait pris ma place pour ce qui était de lui souhaiter le pire. Il avait franchi la frontière des quatre lignes blanches délimitant l’emplacement et tombait sous le coup d’une autre loi : celle de cette femme à qui je tendis la main.   « Au revoir, madame, j’espère qu’il se rétablira et que vous trouverez un accord. »
  Elle se leva.
  « Oh ! On voit que vous ne le connaissez pas… »
  Je dis, par pure solidarité féminine mal placée : « Dites-moi où vous garez votre voiture et je vous dirai qui vous êtes… »
  Là-dessus, je partis.

  Au moment de passer les portes vitrées, je me retournai une dernière fois. Juste à temps pour voir l’infirmière sortir de la salle d’opération. Elle toucha l’épaule de la femme et celle-ci hocha la tête. Je ne pus déchiffrer son expression. J’accélérai le pas.

  Ce cadeau que le père Noël me faisait et que je n’avais pas demandé, je ne l’ouvrirais pas.
  Je ne saurais jamais quel genre d’emplacement l’homme occuperait après son accident.
  Une chose était sûre, il n’avait plus sa place dans le cœur de sa femme.

  Et si, contre toute attente, il s’en sortait indemne, hein ? Après tout ?