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Corine Jamar, On aurait dit une femme couchée sur le dos (ses longs cheveux de pierre descendant jusque dans l’eau), roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », septembre 2014.
210 pages. 14 €. ISBN : 978-2-85920-994-0


Fuyant son père et son passé, Samira a trouvé en Crète un lieu pour vivre, un univers qui, s’il lui demeure un peu étranger, est devenu profondément le sien, sublimé par la mer et les montagnes qui en forment les contours. Elle épouse là le bel Eleftheris et ouvre une petite cantine sur la plage de l’Akrotiri, mondialement célèbre depuis le succès du film Zorba le Grec. Son bonheur n’est cependant pas sans ombres… Comment oublier qu’elle a trahi de vieux amis pour le gagner – et fermé les yeux sur un meurtre… ? Comment accepter les règles ancestrales, parfois si violentes, qui gouvernent la communauté où elle vit désormais ? Guidée par la présence quasi palpable des dieux anciens et soutenue par son ami Walter, le chef opérateur de Zorba, qui a choisi lui aussi de vivre sur l’île, Samira trace lentement son chemin vers la réconciliation avec elle-même.

Extrait (télécharger l'extrait) :

  1.

  Ma mère aurait tant voulu garder son rêve de Crète intact, vierge, pur et immaculé comme l’étaient les plages avant l’arrivée de l’homme.
  Tous les jours, consciencieusement, elle ramassait les détritus que rejetait la mer, espérant que ce travail pourrait racheter ses fautes, effacer ses erreurs. Sur la pointe extrême de la péninsule de l’Akrotiri se trouvait cette plage, longue de quelques centaines de mètres, dont elle était tombée amoureuse. C’était bien avant ma naissance. Elle était jeune alors et le vent qui souffle là-bas n’avait pas encore trouvé de mèches grises dans ses longs cheveux bouclés, si difficiles à démêler. Mon père ne voulait pas qu’elle les attache, il lui disait toujours : « Laisse-les libres, Samira. » Le coin était encore très sauvage et c’est ce qui l’avait attirée, ce qui les avait attirés : ses amis Claudie et Fred étaient avec elle, eux aussi avaient tout quitté pour venir vivre ici. C’est ensemble qu’ils avaient découvert cette plage où il n’y avait encore rien, pas la moindre petite cantine. Ils allaient être les premiers à en ouvrir une.
  Fred avait acheté d’occasion une vieille caravane de la marque Escargot, le modèle arrondi si typique des années cinquante avec son toit relevable et, à l’intérieur, ses belles parois en bois moucheté. Il avait remplacé les pneus, les suspensions, remis les jantes en état, puis il l’avait arrimée à sa Honda Jazz, plus très neuve elle non plus mais ouf, elle avait tenu le coup. Au port du Pirée, ils avaient embarqué sur un de ces gros ferrys qui transportent tout, motos, voitures, caravanes, camping-cars, camions.
  Une des premières choses que ma mère avait faites une fois arrivée en Crète, c’est repeindre tout l’extérieur de la caravane, jusqu’aux bas de caisse, en bleu, le même bleu que le ciel au-dessus d’elle – le revêtement gris d’origine lui faisait trop penser à sa vie d’avant. Ensuite, elle avait dessiné des soleils, des coquillages et des petits palmiers, ceux-là mêmes qu’elle griffonnait toujours sur les cartons de bière des cafés parisiens où elle traînait en attendant le départ. Fred s’était chargé d’aménager l’intérieur, de retirer la petite table pliante, les banquettes, le lit à deux places, la couchette dans laquelle avait dormi ma mère, les volets métalliques, pour faire place à quelques étagères et un plus grand frigo. Il avait ensuite modifié le circuit électrique et ajouté un transfo, remplacé les joints d’étanchéité et restauré le plancher. Claudie s’était occupée d’installer l’auvent et d’acheter quelques tables et chaises en plastique à ce marchand ambulant qui sillonnait la région avec son pick-up en gueulant dans le haut-parleur planté sur le toit : « Trapezi, karekla. » Après,ils étaient partis distribuer des tracts dans toute la région et avaient été bien surpris de constater qu’à part les kaféneon, deux ou trois tavernes, quelques rooms to let et un petit club de vacances, le Sunset, il n’y avait pas l’ombre d’un hôtel. On en trouvait seulement au sortir de la ville de Chania, entre la route principale et les plages qui serpentaient tout le long de la côte, séparées les unes des autres par une barrière naturelle de rochers. Malheureusement, les touristes ne quittaient jamais ces hôtels, prisonniers qu’ils étaient de tout ce qu’on avait prévu pour eux sur place : la nourriture, les boissons, les crèmes solaires, les jeux de plage, les boutiques de souvenirs, les vêtements, les journaux (danois, norvégiens, hollandais, français, allemands ou belges, c’était selon). Dehors, un car les attendait pour les emmener en excursion. Au programme, les sites historiques, les monastères et les « plus beaux panoramas de Crète », départ et retour à heures fixes.
  Les tracts de ma mère ont sans doute fini à la poubelle. Quelques vacanciers, un peu plus curieux que les autres, parvenaient jusqu’à la cantine, les rares voisins venaient aussi mais ça ne se bousculait pas. Oh, l’idée avait toujours été de ne pas voir trop grand – mon père qui était né ici, qui avait grandi ici, n’avait accepté de faire partie de l’aventure qu’à cette condition – mais tout de même…
  Au bout de quelques mois, puisque rien ne changeait et que les économies de tout le monde avaient fondu, ma mère a suggéré à Claudie et Fred qu’ils s’en aillent. Après tout, ils étaient quatre avec leurs enfants, Nils et Erwan, que Claudie avait eus d’une précédente union, cela faisait plus de bouches à nourrir de leur côté que de celui de mes parents – surtout que l’aîné, en pleine croissance, mangeait pour quatre (justement). Mon père, c’était normal qu’il reste. Sans lui, il n’aurait même pas été question de ne fût-ce que penser à ouvrir une cantine : l’administration, c’est comme ça – rien de choquant là-dedans – n’accorde pas de permis d’exploitation des plages aux étrangers, et ce n’était pas elle, Samira, qui faisait les lois dans ce pays. D’elle non plus, ceci dit, la cantine n’aurait pas pu se passer, c’était elle qui, dans le groupe, avait naturellement été désignée pour préparer à manger. Son père, qui tenait un restaurant de spécialités kabyles à Paris, lui avait tout appris. Encore maintenant, le jour où je vous parle, elle fait le thé à la menthe comme il le lui a toujours montré, avec une cuillerée de gingembre, une pincée de poivre et des clous de girofle. Claudie et Fred (qui ne savaient ni l’un ni l’autre cuire un œuf ou à peu près) devaient s’occuper du reste – les commandes, les fournisseurs… Mais la clientèle, elle, n’était pas au rendez-vous.