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Verena HANF, Simon, Anna, les lunes et les soleils, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », septembre 2014.
150 pages / 12 € / ISBN : 978-2-85920-993-3


Lorsque sa compagne le quitte brutalement et sans explication, Simon s’effondre. Il décide alors d’aller passer quelques jours dans le village alsacien où il a vécu les moments les plus heureux de son enfance. C’est là qu’il fait la connaissance d’Anna, venue mettre de l’ordre dans un passé douloureux. Bientôt, la neige se met à tomber et la machine des souvenirs s’éveille. Simon écoute l’histoire d’Anna, qui le distrait de sa souffrance. Ils ignorent l’un et l’autre que ce récit va mettre au jour le ressort caché de leurs existences – et peut-être leur offrir une vie nouvelle.

Dans le style pudique et légèrement piquant qui a tellement touché les lecteurs de son premier roman, Tango tranquille (Le Castor Astral, 2013), et avec un sens de la mise en scène digne d’un auteur de thrillers, Verena Hanf nous fait découvrir avec une honnêteté rare toutes les facettes de la rencontre entre deux inconnus. La tendresse qui s’exprime ici n’en est que plus émouvante.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Samedi

  Même le ciel me trahit, mon bout de ciel à moi, celui que je vois à partir du lit en regardant dehors. Il est bleu, juste et bêtement bleu. Un ciel bleu d’hiver qui présente le soleil comme une vedette sans concurrence et envoie une luminosité aveuglante vers la terre ici-bas. Le soleil illumine sans gêne mon coin du monde, à travers les arbres sans feuilles, les fenêtres sans rideaux. Sans pudeur, sans discrétion, il enfonce ses rayons dans cette pièce silencieuse et déserte.

  La déserteuse est partie, la bataille est finie, il n’y a plus que moi, un moi vaincu, à genoux. Je suis étendu sur ce lit trop grand, le dos sur le matelas, la tête sur le coussin, les jambes étirées, mais à genoux quand même, je le revendique. Et cette espèce de ciel, au lieu de me couvrir et de me protéger, me trahit avec sa lumière et sa gaieté, ses reflets miroitant, son bleu saphir brillant. Qu’il garde tout ça pour lui, je n’en veux pas. S’il était de mon côté, ce ciel, il se cacherait derrière une couche grise et opaque, derrière des nuages sans issue, il laisserait tomber des pluies infinies, il gronderait d’orages, il produirait des tonnerres et des foudres, des déluges et des dégâts. Il aiderait à détruire ce qui reste à détruire. Pas grand-chose aujourd’hui, en tout cas chez moi. La déserteuse a fait du bon travail. J’en ai rajouté hier soir, dans une saoulerie sans retenue. D’ailleurs je ne sais même plus comment je suis rentré à la maison.

  Ce qui me tue à part le mal de tête et de cœur, à part les maux d’estomac et d’orgueil, ce qui me tue le plus, c’est la fin de l’histoire, banale à périr. Je rembobine pour la énième fois depuis six jours ce film de catégorie D, cette scène de théâtre d’amateurs sans talent : « Je dois te parler », dit-elle. Il ne se doute de rien, lève juste les yeux de la page, rajuste le coussin sous la nuque et boit sa dernière goutte de café qui manque de sucre. Elle est déjà habillée, trop tôt pour un dimanche matin, et porte son visage des mauvais jours. Il y a quelque chose d’inhabituel dans sa façon de se tenir, debout devant le lit, devant lui, un sac à la main, mais il n’a pas le temps d’identifier ce qui dérange. Elle parle vite, sans respirer, il n’arrive pas à suivre, il n’aime pas le son de sa voix. Et puis, sans rougir, elle ose prononcer ces mots si crus : « Je ne t’aime plus. » Il la regarde, incrédule. Et quoi, l’amour s’allume et s’éteint comme une lampe de couloir ? On touche l’interrupteur et puis on part ? Il veut des explications, elle lui en donne, il ne les accepte pas, elle aiguise sa voix, il élève la sienne, elle sort de la chambre, lui de son lit, elle claque la porte, il casse sa tasse, elle descend l’escalier, lui en enfer. Fin du spectacle.

  La lumière agresse mes yeux. Ma gorge est sèche, ma langue râpeuse. Je me lève avec difficulté, je me traîne à la salle de bain et bois de l’eau du robinet. Elle est tiède et a un goût de calcaire, j’ai envie de vomir, mais j’en ai marre de me pencher, de m’accroupir, d’être à genoux. Je donne un coup de pied aux vêtements par terre, ma tête tourne, mon cœur bat trop fort, ça fait six jours que j’ai la gueule de bois. Ce n’est pas bien, ce n’est pas sain, mais ça me rassure. J’ai besoin d’un schéma de comportement face aux dégâts, d’un programme de réaction en cas d’empoisonnement, ça évite de devoir être original. Et le module classique est celui-ci : les hommes se saoulent quand ils se font quitter. Ils s’enivrent au bar, ils regardent dans leur verre, font tourner les glaçons et se taisent. Si on boit, on ne parle pas ou d’autre chose, du foot, par exemple, de la politique, des voitures, des incapables au boulot, des ordinateurs, oui, aussi des femmes, des femmes en général – ou de l’autre, la salope, la fausse blonde. Moi, je préfère me taire. La déserteuse ne vaut pas mes mots, l’interrupteur les a mis hors circuit.

  Hier au travail, épuisé de faire semblant que tout est comme toujours, j’ai pris congé pour une semaine.
  « Oh, tu prends des vacances, juste là, après Noël ? », m’a demandé René, mon collègue de bureau. « Vous partez où ? »
  Vous ? Il n’y a plus de vous, il n’y a plus de nous, j’ai failli le lui dire mais je me suis tu. René est marié depuis quinze ans, il a trois enfants. Pour lui, le bonheur passe par la famille, par les relations stables, fiables, durables. Oui, René appartient à une espèce en voie de disparition. C’est ce qui le rend si attachant d’ailleurs, on a envie de le protéger, de le sauvegarder des statistiques de séparations. Un jour, il nous avait invités chez lui, la déserteuse et moi. Nous avons mangé un rôti trop cuit, sa femme souriait, les enfants se chamaillaient, René parlait, le chat ronronnait. Nous, on ne disait pas grand-chose, on essayait de bien se tenir, de ne pas trop boire.
  « Vous avez l’air très bien ensemble », m’a-t-il dit après, satisfait. Mais l’air a changé, il est glacé par l’interrupteur. Je ne peux pas le dire à René, pas encore. Il serait trop désolé, je n’ai pas la force de supporter ses yeux compatissants, cachant en vain l’incompréhension.

  « Alors, un plan soleil pour fuir le froid d’hiver ? » René me regardait avec bienveillance. Je continuais à tapoter sur mon clavier pour gagner quelques secondes avant de devoir répondre. « On part dans les Vosges », lui ai-je dit pour finir, d’un air faussement distrait en alignant des x et des y en série sur mon écran. Ma réponse m’a étonné moi-même. Les Vosges, je n’y étais plus allé depuis mon enfance, ma jeunesse. La déserteuse n’aime pas la montagne et sa solitude, la forêt et la nature à l’état pur, elle préfère les plages, les villes, les visages. Mais moi, après tout, j’aime le bois, le vert, les villages. Pourquoi ne pas partir pour de vrai dans les Vosges ? Partir seul comme un grand, lécher tranquillement ses plaies, essayer de se relever, de se refaire une fierté. Elle a beaucoup souffert, ma fierté, cette demoiselle hautaine que je soignais assez bien, avant. Les six derniers jours, je lui en ai fait voir de toutes les couleurs avec mes hurlements sur un répondeur stoïque, avec mon harcèlement par mails, via Facebook, en SMS. Ça n’a servi à rien. Depuis mardi, la déserteuse n’est plus mon amie sur Facebook. Même son répondeur ne répond plus. J’ai arrêté d’envoyer des SMS. Mes doigts tremblent trop. De toute façon, les écrans restent flous et déserts.

  Partir, pourquoi pas ? Les Vosges me conviennent. Rien ne me retient, je partirai demain. Aujourd’hui, en préparation, je ne boirai pas. Juste de l’eau, du café, du lait. Je ne toucherai plus mon i-Phone, ni mon i-Pad, tous ces i-mmerdeurs qui clignotent beaucoup mais ne réagissent pas. Je dois me désintoxiquer, le taux de poison est trop élevé. Je jette un dernier petit coup d’œil sur l’écran. Rien. Ma tête tourne, mes yeux brûlent. J’ai chaud. J’ouvre la fenêtre de la pièce déserte, je respire profondément et fixe quelques instants mon bout de ciel si bleu. Peut-être est-il quand même de mon côté. Un oiseau passe, tourne en un slalom élégant, continue son vol hors de ma vue. Je referme la fenêtre et descends dans la cave pour chercher mon sac à dos, mes chaussures de marche. Je changerai d’air, je ferai des grandes randonnées, comme à l’époque où une femme était une mère ou une maîtresse, puis un exploit ou une promesse. Pas une défaite.