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Philippe Smolarski, Feivel le Chinois (Carnets du ghetto), roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », mai 2014.
300 pages / 17,90 € / ISBN : 978-2-85920-957-5


Naissance d’une histoire
En juin 2001, l’archéologue Philippe Smolarski, alors directeur du Centre européen d’études chinoises, reçoit la visite d’une femme âgée qui lui confie une boîte contenant sept carnets rédigés par l’homme qui a été son premier mari. Smolarski n’ouvrira cette boîte que dix ans plus tard, à la faveur d’un déménagement. Il découvrira alors, stupéfait et fasciné, le récit, rédigé en yiddish, en polonais et en russe, de la vie de Feivel le Chinois, connu aussi sous le nom de Pavel, ou de Paul le Polonais. Pour des raisons personnelles, c’est le cinquième carnet que Philippe Smolarski a voulu traduire et rendre public en premier.

Feivel le Chinois ou Paul le Polonais : l’homme qui n’avait pas peur
Feivel naît en 1890 dans la seule famille juive d’un hameau des environs de Lublin, en Pologne. Curieux, polyglotte et cultivé, Feivel est aussi un homme fort et doté d’un courage exceptionnel. À l’âge de quinze ans, ayant sauvé une jeune femme sur le point d’être violée puis abattu un officier qui tenait des propos antisémites, il est obligé de fuir et se retrouve à Varsovie, où il est videur dans un bordel, puis à Hambourg, où il fait ses armes dans le syndicat du crime. De là, il passe à Marseille, où il devient le patron d’un gang de trafiquants de drogue. Éclate la Première Guerre mondiale. Feivel se bat héroïquement dans la Légion française. Il rentre ensuite en Pologne, où il devient le grand patron du trafic de drogue, avant de s’installer en Chine et d’y développer ses affaires. C’est là qu’il apprend, en 1939, l’invasion de son pays et la création du ghetto de Varsovie. Angoissé par le sort de ses parents et de ses amis, il décide d’y aller. Commence alors une incroyable épopée. En compagnie de ses lieutenants, Walter, juif allemand, héros de la Première Guerre et ancien boxeur, et Meiling, une Chinoise aussi somptueuse que vénéneuse, Feivel va se jeter dans la gueule de loup – mais avec assez de force, de folie et d’habileté pour que le loup ne puisse pas la refermer… L’amour de Maria, qu’il rencontre dans le ghetto, n’est sans doute pas pour rien dans l’extraordinaire détermination dont il va faire preuve avec une audace inouïe.

Le roman
Aventure haletante et endiablée (qui évoquera pour certains les classiques du roman d’aventure et pour d’autres le cinéma de Tarantino), Feivel le Chinois est aussi un roman historique remarquablement documenté et une merveilleuse histoire d’amour et d’amitié. C’est un de ces romans qu’il est impossible de lâcher dès l’instant où l’on a lu les premières pages.

Feivel le Chinois est en cours de traduction en anglais, en polonais, en allemand et en russe.

Extrait (télécharger l'extrait) :

1.
Le départ

Janvier 1941. À nouveau, les Japonais ont bombardé Chungking. Du jardin de ma résidence, en haut de la ville, j’ai regardé les avions passer lentement au-dessus de nos têtes, tels de gros bourdons, et semer la mort dans les quartiers ouvriers. Viennent ensuite les bruits d’explosions, les flammes, les cris, dans cet ordre-là, précisément. Pendant l’occupation japonaise de Shangai, j’ai trouvé refuge à Chungking, une ville chinoise provinciale qui n’a rien à voir avec Shangai, sa brillante vie nocturne, ses casinos… J’aime cette ville, tout comme Varsovie. Ce sont mes deux maisons, et toutes les deux sont bombardées et occupées par l’ennemi. Mais maintenant, ma décision est prise, je retourne en Pologne. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Les occupants allemands ont parqué les juifs dans un quartier de Varsovie, qu’ils ont entouré de fils barbelés et de palissades en bois. Ils commencent même à construire un mur pour mieux les isoler de la population polonaise. Comme si le fait d’être juif était une sorte de maladie contagieuse. Il s’agit d’un vrai ghetto, comme il en existait au Moyen Âge – toute une population en quarantaine –, sauf que celle-ci va durer plus de quarante jours. Mon père, ma mère et un de mes frères sont à Varsovie depuis le début du conflit et, depuis deux mois qu’existe ce ghetto, je ne peux pas leur envoyer d’argent car je n’ai plus leur adresse. Il faut que je leur fasse quitter la Pologne. Avec mon réseau, je devrais pouvoir arranger cela…

Tous mes lieutenants sont opposés à mon idée de revenir au pays mais Moyshe le Fou pourra très bien me remplacer pendant mon absence. J’ai demandé à Walter le Boxeur et à Meiling, mes deux plus proches collaborateurs, de m’accompagner, et ils sont partants. Walter et moi avons des passeports argentins et, pour Meiling, nous avons un passeport diplomatique. Le tout fourni par Dai Li* qui, avec sa gentillesse habituelle, me les a procurés gracieusement. Je prends aussi cent mille dollars américains en cash. Ma Kun, alias Two-Guns Cohen*, me prévient que je m’embarque dans un périple bien hasardeux et ne comprend pas pourquoi je n’utilise pas mes contacts sur place pour faire sortir ma famille du pays.
En vérité il a raison, mais je ne peux pas rester ici les bras croisés. Une force invisible me pousse à entreprendre ce voyage qui, je le sais, sera semé d’embûches.

Comme toujours, Walter est prêt à tout et me suivrait jusqu’en enfer si je le lui demandais. La Pologne ou le Manchukuo, c’est pareil pour lui. Il est mon frère allemand. Il est à mon service depuis presque vingt ans et a même fini par apprendre le polonais, mais il se refuse obstinément à parler le yiddish, une langue barbare et disgracieuse à ses oreilles. Meiling, quant à elle, a hâte de partir… Un rêve d’Europe : Paris, Londres, Berlin, Varsovie… Même en guerre. Pour elle, cela n’a pas d’importance. Comme le Boxeur, elle est prête à aller en enfer. C’est elle qui, à ma demande, a approché un représentant du Troisième Reich. Sans la moindre difficulté, elle l’a convaincu de coucher avec elle et est devenue sa maîtresse. Grâce à ce stratagème, qui a souvent fait ses preuves, nous avons pu établir des contacts commerciaux avec une société allemande possédant une filiale à Varsovie. L’épouse de l’Allemand connaît très bien le directeur de ladite société et a oeuvré à son insu en notre faveur.
La légation allemande est recouverte d’une énorme croix gammée, pour éviter que leurs alliés japonais ne bombardent la mission. Nos visas prêts, il ne nous reste plus qu’à faire nos bagages. Cela fait presque trois ans que je ne suis pas retourné en Pologne.

Meiling a prévenu Tu Yueh Sheng (Tu Grandes Oreilles)* de notre départ. « Je ferais la même chose si je n’étais pas orphelin. » Sa façon à lui de nous signifier son accord. C’est lui qui nous accompagne jusqu’à l’aéroport avec sa voiture, suivie par deux autres véhicules. La première avec Moyshe et mes hommes, la seconde avec des secrétaires de Tu Grandes Oreilles. Au moment où nous montons dans l’avion, Moyshe le Fou crache trois fois par terre et dit :
— C’est contre le beyz oyg, le mauvais oeil. Et je brûlerai des bâtons d’encens pour vous dans un temple. Non, ce n’est pas vrai, je dis ça pour vous faire plaisir mais, en vérité, une fois la porte de l’avion refermée, je vous oublie et je rentre directement me coucher. Le bonjour de ma part à Satan et à tous les diables, puisque vous allez en enfer.
— Au fait, Feivel, c’est qui le fou ? Toi ou moi ?
— C’est l’humanité qui est folle. Prends garde à toi et à nos affaires. Et ne dors pas trop. Et puis aussi, arrête de parler de Kant, de Marx et de Moïse avec les prostituées. Contente-toi de les baiser, t’en feras pas des philosophes…

Moyshe le Fou est un tout petit gars très maigre, avec des yeux exorbités. Il avait été autrefois étudiant dans une yeshiva et considéré comme un génie en théologie et en philosophie. Mais il s’était aliéné la bienveillance de ses enseignants et, parmi eux, certains des rabbins les plus éminents de la Pologne, en remettant en cause l’existence même de Dieu. Il avait donc été expulsé de l’établissement et avait dû, pour survivre, se réfugier dans une maison close à Varsovie, où il avait trouvé un travail de serveur. Les filles l’avaient adopté très rapidement et il était devenu leur mascotte. C’était un établissement que je fréquentais et rapidement Moyshe le Fou avait rejoint mon organisation avant de devenir mon bras droit.
Tu Grandes Oreilles crache alors à son tour trois fois par terre pour nous faire plaisir, pensant sans doute que les juifs doivent avoir quelque chose de chinois…

Le 15 février 1941, alors que des dizaines de milliers de juifs essayent désespérément de fuir la botte allemande dans l’Europe occupée, un juif polonais et son garde du corps, juif allemand, accompagnés d’une Chinoise, vont faire le chemin inverse. Quel diable me pousse à faire cela ? Ma famille ? Oui, sans doute, mais aujourd’hui encore, je suis toujours incapable de trouver une réponse précise à cette question.