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Francis Dannemark, Aux anges, roman, Robert Laffont, avril 2014. 215 p. Edition de poche : Pocket, août 2015.

Amis d'adolescence, Pierre et Florian se retrouvent, après trente ans d'absence, à l'occasion d'un long voyage en voiture. L'un et l'autre ont un peu perdu le fil de leur vie. Avec émotion et humour, ils évoquent leurs fêlures, leurs doutes face à l'avenir. Mais ce voyage, dicté par les rendez-vous professionnels de Pierre, ne se déroule pas comme prévu. Sur le bord d'une route, ils croisent Emiliana di Castelcampo. Dans son château en ruine, telle une fée facétieuse, la vieille comtesse italienne va bientôt bouleverser l'existence des deux hommes. Car la vie trouve son sens et sa magie dans les rencontres que l'on y fait… et dans notre capacité à rêver et à accueillir l'imprévu.

Cette comédie d'un optimisme contagieux qui redonne le goût de vivre et d'aimer est un aussi un roman d'apprentissage et de sagesse. Mais Aux anges, ce sont peut-être surtout d'inoubliables histoires d'amour.

*

Un pont inattendu entre deux romans…

Phénomène plus rare que les aurores boréales à Bruxelles ou Paris, les personnages principaux de deux romans voyagent d'un livre à l’autre ! Ceux de Là où la lumière se pose de Véronique Biefnot (EHO, avril 2014) sont venus rendre une petite visite aux personnages des Anges, qui n'ont pas manqué de leur rendre la pareille. Et, par ailleurs, des mots, des phrases se sont échangés d'un livre à l'autre…


Le tableau qui apparaît en couverture s'intitule Aux anges, et c'est une œuvre originale de Véronique Biefnot.


Extrait 1 (télécharger les extraits) :

    En route, elle leur expliqua qu'on l'appelait Comtesse parce qu'elle était vraiment comtesse. Elle vivait dans un château dont les parties les plus anciennes dataient du XIe siècle.
   — Il a été très souvent détruit ou incendié au fil du temps, ajouta-t-elle. Même mon beau-père, qui était passionné par le sujet, a fini par renoncer à son rêve d'écrire l'histoire définitive des lieux. Vous aimez les mystères ?
   — Oui…, fit vaguement Pierre.
   — Moi, j'aime bien qu'on ne sache pas tout, fit-elle. Si on ne se trompe pas sur ce qui compte vraiment – et il y a finalement très peu de choses qui ont de l'importance –, c'est bien plus amusant de ne pas tout savoir. On a tout le temps des surprises. Bref, le château est assez grand, très vieux, et terriblement abîmé. Vous allez voir. Les animaux l'adorent ! Vous aimez les animaux ?
   — J'avais un chien quand j'étais enfant, dit Pierre. Enfin, ma mère avait un caniche…
   — Moi pas, dit Florian. Mais j'en rêvais. Un jour, qui sait…
   — Moi, j'ai toujours aimé les animaux, poursuivit Emiliana. Tous les animaux. Au château, j'ai toute la place que je veux pour en accueillir, jamais je n'aurais quitté cet endroit. Mon mari aussi en est fou. Au début, c'était surtout les poissons, mais il n'a pas fallu longtemps pour qu'il aime toutes les autres bêtes aussi. Il s'appelle Léo. Avant, il s'appelait Léon mais quand on s'est mariés, je lui ai dit qu'il était beau comme un lion, et voilà. Il ne rugit pas, rassurez-vous, ce sont ses cheveux. Il a quatre-vingt-trois ans et il n'a pas perdu un seul de ses beaux cheveux roux foncé. C'est un homme merveilleux, vous savez ! Il me fait rire. Ah, avant que j'oublie, au château, à part Léo et les animaux, il y aussi des gens. Benny notamment. C'est lui qui va venir récupérer la camionnette. Il est noir. Black, comme on dit aujourd'hui. C'est au marché que je l'ai rencontré. Je me demande encore ce qui s'est passé exactement. Toujours est-il que je me suis soudain retrouvée par terre, sous une avalanche de choux-fleurs. Ce grand gaillard de Benny avait à peine fini de m'aider à me relever en s'excusant que son patron l'avait déjà viré avec des hurlements. C'était son premier jour de travail, le pauvre. Il avait l'air si désolé, si malheureux que je lui ai proposé de me donner un peu d'aide pour ramener toutes mes courses au château et, en chemin, il m'a raconté qu'il avait été rappeur. J'ai d'abord cru qu'il râpait du parmesan, mais il m'a expliqué en riant que ça n'avait rien à voir. Il avait été accusé d'un meurtre à coups de couteau après un concert et il avait passé quelques jours en prison avant d'être totalement blanchi – ça, c'est lui qui l'a dit et c'est moi qui ai ri. Après cette histoire terrible, il avait décidé de quitter Paris. Pour toujours. Bref, il est venu au château. Je n'avais jamais rencontré quelqu'un qui s'occupait des animaux comme lui, en chantant. Les bêtes aiment ça, vous savez. Alors il est resté.

Pierre tourna les yeux vers Florian, leurs regards se croisèrent un instant. Les yeux de Pierre demandèrent à ceux de son ami s'il croyait que la comtesse était folle. « Peut-être, mais sans doute moins que la plupart des gens dont on jurerait qu'ils ne le sont pas », répondirent les yeux de Florian.

Extrait 2 :

    Plus tard, la comtesse proposa à Florian de prendre un thé avec elle.
    — Il y a une chose que j'ai envie de vous dire, lui confia-t-elle quand elle eut préparé et servi les boissons. Hier soir, vous avez parlé de la vie, de ses étranges détours… Mais vous savez, il n'y a pas de détours. C'est Léo qui m'a aidée à comprendre cela. Il n'y a ni détours ni raccourcis. Il y a juste que chaque vie est un chemin qui ne ressemble à aucun autre. Il a sa forme propre, complexe pour les uns, un peu plus simple pour les autres – mais jamais, jamais ce n'est une ligne droite, il y a toujours des boucles, et des diagonales, des zigzags parfois incroyables… Léo m'a lu un jour un texte chinois très ancien on l'on dit que la comparaison est une maladie de l'esprit. Eh bien, c'est vrai ! Si l'on compare le tracé de sa propre vie avec celui des autres ou, pire, avec la ligne droite purement imaginaire qu'on nous apprend à vénérer comme la seule qui serait juste, on peut être sûr et certain d'être très malheureux. N'oubliez pas ça, il n'y a pas de détours. Le chemin va où il va en suivant son cours. Et les choses viennent quand le moment est venu. C'est tout. Et quand deux voies s'ouvrent à vous, croyez-moi, n'ayez pas peur de prendre celle qui semble la plus difficile si vous sentez au fond de votre cœur que c'est la bonne. Léo, lui, dit que le choix de l'une ou l'autre voie est aussi quelque chose d'imaginaire, une vue de l'esprit, parce qu'en réalité, il n'y a qu'une voie et on n'en prendra qu'une… Mais ça, souvent, on ne le sait qu'après et, en attendant, on se rend un peu malheureux en ayant peur de faire le mauvais choix…
    Emiliana sourit avant de poursuivre :
    — Léo vous dirait que pas une seule de ces pensées n'est de lui et qu'il est heureux ainsi, en évoquant les auteurs qu'il traduit. Avant que je le connaisse, je ne savais même pas que la Chine existait depuis si longtemps… J'étais une petite comtesse italienne qui vivait dans un château français avec des chiens anglais et allemands. Vous permettez que je vous dise encore quelque chose d'important, comme si j'étais une vieille dame très sage – ce que je ne suis pas vraiment – ou que vous étiez mon fils ?
    Florian acquiesça.
    — Je crois qu'il y a trois pièges dans la vie : nos préjugés, nos idées toutes faites, qui nous empêchent de voir vraiment et de penser correctement, nos biens, qui si souvent nous emprisonnent, et surtout nos peurs, qui nous empêchent d'entendre ce que dit notre petite voix…

    Comme il ne trouvait pas de mots, Florian prit la main d'Emiliana et y posa un baiser.

***