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Alain Bertrand, Jardin botanique, chroniques romanesques, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », octobre 2013.
140 pages / 13 € / ISBN : 978 2 85920 951 3


À quoi pensait Michel quand il affirmait faire « l’amour à la bruxelloise » ? Faisait-il référence aux cahots du vieux train ou existe-t-il vraiment un Kamasutra propre à la capitale ? C’est par une de ces interrogations que débutent les récits anecdotiques d’un narrateur remuant ses souvenirs pour définir (enfin) son identité. Est-il wallon ? Est-il flamand ? Son psy est formel : son inconscient rejette la Wallonie, malgré ses efforts pour coller à l’image du « Wallon exemplaire ». Pourtant, ce n’est pas faute de l’aimer, cette terre wallonne qu’enivrent des chemins de traverse. De l’aimer autant que les bars ventrus de Gand et leurs promesses de soirées noyées de bière ; autant que les musées de Bruxelles où, adolescent, il errait, flanqué de sa bande de copains, rêvant de filles et de chimères.

Il est des livres qu’on lit à la manière de tableaux, écarquillant les yeux comme pour mieux saisir, à travers les mots, l’âme de l’œuvre. C’est ainsi qu’on s’immerge dans Jardin botanique, roman haut en couleurs où se déploient des scènes de genre exaltant la Belgique, ce « confetti déchiré en deux par une ligne ondulée appelée frontière linguistique ». On se perd avec délice dans les enceintes de ce royaume singulier, emporté par la verve éclatante d’Alain Bertrand qui a su, entre deux jeux de mots, camper des personnages à la Jules Renard, à la fois pittoresques et cocasses. L’auteur met en effet les pieds dans le plat (pays) en posant un regard tendre et amusé sur ses querelles byzantines et désamorce, du même coup, le conflit qui l’anime. Mais il nous invite surtout à le suivre sur les traces d’un homme qui se penche sur son passé amoureux, comme le ferait son vieil ami Jean-Claude Pirotte.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Quand maman m’a demandé où j’en étais dans mon traitement chez le psychanalyste, je l’ai rassurée sur la probité de son éducation ainsi que sur les absences perpétuelles de mon père, trombone à l’orchestre philarmonique. Mon mal de vivre ne découlait ni d’une forme rare et paradoxale de complexe d’Œdipe, ni de la jalousie morbide que je vouais à mon petit frère, ni des approches sinueuses de mon professeur de solfège. La psychanalyse me fit cracher que certains mots, certaines syllabes suscitaient des éruptions d’anxiété qui m’enflammaient le teint et me livraient, en sueur, au divan dépoussiéré du salon de maman.

Ainsi, j’éprouvais toutes les peines du monde à dire « oui », à la bouchère, par exemple, lorsqu’elle me proposait du boudin noir de Liège ou du saucisson d’Ardenne, si bien que je ressortais chaque samedi de la boucherie nanti d’un os à moelle pour le chien et de cent grammes de cervelle de veau que l’on cuisait pour m’aider à penser.

Incapable de dire « oui », je renchérissais dans le « non », notamment avec les filles de la faculté, dès que leurs lèvres, lourdement emmiellées par le désir, tentaient de se poser sur mes moustaches.

Je disais « non » pour ne pas dire « oui », de l’air farouche de l’enfant mal élevé ou du Flamingant mal embouché.

Un soir que Marie-France m’appelait au téléphone, je me trouvai dans l’incapacité de lui dire « allo ». Articuler ces deux syllabes universelles m’était un supplice analogue à une séance de musculation. J’écartelai les mâchoires, poussai la langue en avant, le muscle bombé, à l’instar du coq sur son fumier, mais sans que mon chant pût secouer le déclin du jour ou ébouriffer le plumage de la jouvencelle qui m’invitait à me rendre soit au cinéma, soit au théâtre d’avant-garde, soit au restaurant grec.

Désemparé plus par moi-même que par les autres, je claquai le cornet d’ébonite sur le téléphone, passant désormais auprès de la basse-cour universitaire pour un de ces puceaux effarouchés que le trop-plein de littérature et de nicotine enferme dans la muflerie, voire la sauvagerie – cette sauvagerie qui confère une allure de pianiste jouant Brahms.

Mais mon propos s’emballe, comme je m’emballais autrefois à l’instant de dire « allo », « oui », et plus encore « allo, oui ». Il ne convient pas que je déroule trop vite la partition secrète de ma vie amoureuse. Une note à la fois comme se jouent les arpèges de la vie, une portée après l’autre et le souvenir me revient comme un éblouissement : c’était l’été et un poste de radio à l’étage, diffusait en sourdine Salvatore Adamo : « J’avais oublié que les roses sont roses… »

Le psychanalyste profita de ce moment de pur abandon pour rouvrir une à une les cicatrices que les mots avaient tracées sur mon inconscient.