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Ilaria Gremizzi, Les nigauds de l’oubli et autres saloperies, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », mai 2013.
ISBN 978-2-85920-937-7 ; 264 p. ; 17 €.


Dans la vie c’est toujours une question de passion. La passion nous distrait, nous tord, nous modèle, nous pousse en avant. La passion est variable, elle mute, elle disparaît et laisse sa place à une autre, sans problème, en toute légèreté. Hors des passions, on est fichus. On continue d’être des hommes, quand même, mais pas tout à fait. Des homoncules, des larves plutôt. C’est pour ça que je tolérais les soucoupes volantes de mon père.

Les nigauds de l’oubli, c’est l’histoire de Lily qui a treize ans. Ou beaucoup plus. Elle vit dans un bled, quelque part en Italie, entre son père, Ronnie, coiffeur pour dames au bord de la faillite, et sa belle-mère, Jeanne, qui fait de son mieux, parfois. Sans l’arrivée de Franz Pelliccia, tueur à la retraite mais néanmoins en cavale, on n’aurait pas parié mille lires sur l’avenir de Lily. Et on ne se serait pas dit qu’on vit tous plus ou moins dans un bled, avec plus de questions que de réponses, avec des émotions incroyables qui nous mettent le cœur à l’envers, avec une si grande envie de comprendre un peu ce qui se passe et, surtout, d’aimer et d’être aimé, quoi qu’il arrive.

Les nigauds ? Une Italie profonde marquée par une folie douce et la griffe loufoque de Fellini ; une héroïne qu’on adopte immédiatement, décalages compris, pour sa fragilité et sa détermination ; un univers baroque et déglingué ; une langue qui enchantera les amateurs d’imprudences littéraires.

Extrait (télécharger l'extrait) :

PROLOGUE

DE LA DIFFICULTÉ D’OUBLIER.

  Ça souffle, les cars. Comme les chevaux. Ça s’ébroue. Ce genre de car roule à longueur de journée et relie les faubourgs à la ville. La plupart du temps à bord il n’y a que le chauffeur. Ce sont des cars fantômes.

  Tout de suite, dans ce siège de car qui pique et qui pue la clope, je ne suis sûre de rien du tout. Il me semble que rien n’existe complètement, que la Terre entière est une ébauche géante, quelque chose de pas fini, de jamais prêt pour y vivre. Sauf ce car. Il roule, il m’emmène loin. C’est ma seule certitude. Une marmelade, le reste. Une mélasse indiscernable. Mes jours comme des mangroves émotionnelles : une jungle torride d’événements qui se poursuivent.

  Je préférais avant. Avant que Franz n’arrive, me chamboule, me pulvérise sans même que je m’en aperçoive. Ce serait bien de pouvoir remonter à la veille de sa venue. Réparer les cassures qui ont suivi, l’une après l’autre, jusqu’au broyage titanesque. Mais dans la vie, on revient difficilement en arrière. C’est cela qui relie les rêves à la vie, cette impossibilité de reprendre son chemin à l’envers. Tout ce qui m’intéresse, c’est de faire les choses à l’envers et je n’y arrive pas, j’ai beau forcer le truc, ça ne marche guère, ni dans les rêves ni dans la vie. Je dois être la seule qui a essayé. Ou alors les autres se cachent, ce qui n’est pas idiot. Tout ce qui me reste est ce récit, dont les faits pulsent, luttent, se broient et, un jour, arriveront à se faire oublier. J’espère.

  Une partie des gens qui habitent la Terre a pour tâche l’oubli. Ils effacent efficacement, dégagent les souvenirs de notre galeuse humanité. Mon voisin, par exemple. Cinquante ans, célibataire, moustachu et souvent en sueur. Il vit avec sa vieille mère et adore la musique classique. C’est rare qu’il parle avec les gens. Or, moins on parle, plus on oublie ce que l’on est, plus on s’efface. Ce qui fait que le voisin va disparaître, s’il ne fait pas gaffe. Mais je crois qu’il s’y connaît, qu’il a même envie de prendre le risque. Les gars comme lui, l’oubli, c’est leur sainte vocation. Je les remercie d’oublier. Ils me soulagent d’une partie de la tâche. D’autant plus que je n’y arriverai pas. Ma viande brûle et mon sang est noir. Je suis un volcan en pleine activité. Quoique je fasse, je n’oublie presque rien.

  Après les professionnels, nous avons les chats. De rusés compagnons qui en savent aussi pas mal, en matière d’oubli. Demandez à un chat ce qu’il a bouffé la veille : il ne va pas savoir vous répondre. Encore que les chats, ça fonctionne bien, mais ça pose aussi des contraintes : d’abord il faut arriver à avoir un chat à soi, ce qui n’est guère facile, puisque tous les parents n’achètent pas des chats à leurs gosses. Ensuite, le chat, il faut le garder, ce qui n’est pas commun, puisque les chats s’échappent ou meurent. Sinon, ceux qui n’ont ni chat ni voisin oublieux n’ont plus qu’à raconter les choses. Il n’y a pas d’autre moyen pour continuer à vivre, quand on est des nigauds de l’oubli. Raconter soulage, vide, épuise. Raconter sauve.

  Je suis née au mois de mai, sous un ciel frissonnant de moineaux affolés. Ils criaient et s’écrabouillaient à toute vitesse, pris dans des tourbillons de jeunes feuilles déjà mortes. En somme, il m’est encore plus difficile d’oublier. Parce que mai c’est beau et c’est fou. Surtout le début du mois. Il y a quelque chose qui se passe. Quelque chose, justement, d’impossible à oublier. On naît, on a déjà cette hantise. On n’est qu’une paupiette visqueuse, on respire à peine, ça se voit déjà. Cette manie de tout garder en soi, cette espèce d’incendie des gangues, ce tracas obligatoire qu’on se sent forcé d’alimenter comme un feu, sous peine de ne pas exister. Tout ça pousse avec le temps. Ça fait comme une seconde âme, une affaire qui se glisse, inexorable, dans la peau. Elle s’y installe, bivouaque, ne part plus.

  Tout ça pour dire que les nouveau-nés du mois de mai possèdent une tête, deux jambes et deux âmes. Avec deux âmes, on n’oublie absolument plus rien. Les événements qui échappent à la première, la deuxième les rattrape en vitesse. Rien ne reste flou. Et on est coincé à vie.