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Vincent Flamand , La possibilité du garçon, récit, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », mars 2013. Préface d’Armel Job.
148 pages. 12 €. ISBN : 978-2-85920-936-0


« J’ai écrit Fifoche pour me rapprocher de mon père et La possibilité du garçon pour me séparer de ma mère. La tentation serait grande de vouloir tout expliquer, nuancer, corriger ; de tenter, par le pouvoir de l’écriture, de retarder un tant soit peu encore la tristesse des adieux. Mais j’imagine déjà l’énervement de mon père, piaffant d’impatience à l’idée de rater le train pour l’au-delà, et j’entends presque les cris de ma mère, consternée à la perspective de devenir un fantôme, elle qui, de son vivant, a tant cherché à être un peu moins hantée, possédée par l’angoisse. Alors je m’abstiens et je mets un point final à ces textes que j’ai écrits pour pouvoir vivre une autre vie, une vie sans eux. Quoique… » - Vincent Flamand

Deux textes composent ce récit. Le premier, Fifoche, est dédié au père du narrateur. Le second, La possibilité du garçon, est consacrée à sa mère. Ce diptyque constitue l’hommage douloureux mais apaisé d’un fils unique à ses deux parents, dont l’amour débordant, et pour tout dire merveilleux, en est venu peu à peu à le fragiliser. D’un côté, un père âgé, fantasque et permissif ; de l’autre, une mère anxieuse, protectrice et fusionnelle.
Ce très beau témoignage, vibrant et émouvant, se partage entre confession, psychanalyse et poésie. Avec une grande justesse, Vincent Flamand a mis en mots la joie, la détresse et les paradoxes de tout amour filial.

Extrait (télécharger l'extrait) :

  Le jour de ma naissance, dans l’énervement, il a presque oublié de mettre un pantalon. Je l’imagine en slip à la maternité, révélant déjà par cet oubli le père étrange, hors normes, qu’il allait devenir. Quelques jours plus tard, à une amie de sa mère lui demandant, enjouée : « Alors, c’est quoi ? », il ne put, ému, que répondre ceci : « C’est un bébé. » La dame sourit de sa description sommaire, qui, avec le recul, me semble pourtant moins naïve qu’il n’y paraît : pendant presque toute sa vie, j’ai été son tout petit. Nous avons longtemps ligué la force de nos rêves contre le monde menaçant des adultes, nous berçant de comptines rassurantes. À la maison, sa femme portait la culotte et nous, pour rire, nous mettions nos pantalons à l’envers.

*


  Il marchait vite : il était difficile à suivre. Il regardait droit devant lui, capable de vous dépasser sans même vous apercevoir ; perdu dans ses pensées, impatient que la vie commence. Combien de fois, lorsque nous devions prendre un train, sommes-nous arrivés beaucoup trop tôt à la gare ? Combien d’énervements parce que nous n’étions pas assez rapides à son goût ? Je me souviens d’un match de football, une finale de coupe où nous étions les premiers, seuls dans le stade désert, assis à nos places réservées sous l’œil goguenard du personnel chargé du nettoyage. « Mais enfin, Papa, pourquoi entrer si tôt ? » « Fifoche, on ne sait jamais. » On ne sait jamais : une de ces phrases faussement anodines qui scandaient son angoisse de l’imprévu, le rassuraient, une sorte de formule magique qui lui donnait la satisfaction fugace d’une illusoire maîtrise sur les choses et les événements. Aujourd’hui que je sais un peu plus qu’on ne sait jamais, je me dis que cette formule manifestait aussi, et peut-être surtout, un étonnement enfantin, signalait, à qui savait l’entendre, une capacité d’émerveillement demeurée intacte. Il était curieux de tout, prêt à croire aux licornes et aux sorcières, amateur de livres policiers, de coups de théâtre, d’intrigues aux richesses insoupçonnées… Il est mort épuisé mais nullement blasé. Il marchait vite, il était difficile à suivre, désireux je crois de se perdre pour enfin se trouver. « Tu sais Fifoche, on ne sait jamais. »

*


  À l’adolescence, la lutte entre nous fut terrible. Elle me disait de partir en me suppliant du regard de ne pas m’éloigner. Je caressais des rêves d’évasion bien à l’abri dans son giron. Nous avions trop besoin l’un de l’autre pour couper le cordon. Pourtant, j’ai essayé : j’ai bu énormément. De la bière, de l’alcool, le calice presque jusqu’à la lie, pour me noyer enfin ailleurs qu’en elle. J’ai pleuré à lui en briser le cœur, hurlé ma colère et mon refus de vivre. J’ai fréquenté le milieu punk, sans pourtant avoir jamais une crête car elle m’avait menacé de ne plus sortir en rue avec moi si je me coiffais de la sorte. Je n’avais pas les moyens de mes ambitions, je jouais à l’homme que je n’étais pas encore. Je la détestais sourdement mais me sentais obligé de le lui avouer. Sa présence était ma drogue, mon indispensable addiction, et ce d’autant plus qu’aux jeux de l’amour, j’étais davantage rompu aux échecs qu’aux dames. J’errais dans un désert affectif, assoiffé d’une tendresse qui se dérobait invariablement, les femmes étaient un mirage, terrible, obsédant, désespérant. Non pas qu’elles me fuyaient, non, elles appréciaient même beaucoup ma compagnie, mais j’étais le confident, l’ami, jamais l’amant. L’eunuque du harem. J’occupais la position de Nounours, cette peluche qu’on serre dans ses bras à l’heure du chagrin, avec laquelle on s’endort aux moments de solitude, mais qu’on range dans l’armoire quand vient le temps des câlins, de la vie à deux. Elle était la seule, mon expérience de la féminité se limitait à sa maternité. J’ordonnais qu’elle s’asseye à mes cotés quand je prenais un bain, qu’elle écoute silencieusement mes griefs contre elle. Je tonnais, tempêtais, raillais ses excès d’amour en lui demandant de me passer le savon. Quand je revois des photos de cette époque, je ressemble plus à un gros poupon joufflu qui réclame son hochet qu’à un rebelle capable de tout briser pour être libre. Born to be child… J’avais beau faire des efforts, m’appliquer, l’insulter quand je rentrais saoul, rêver de sexe, de drogues et de rock ‘n’ roll, j’étais trop castré pour faire du mâle.

*


  À l’âge de vingt ans, la musique punk fit une entrée fracassante dans ma vie. Pendant des mois, chaque jour, notre vieux phono hurlait des paroles de révolte sur des rythmes de colère. Ambiance anarchie, bière utopie, joints désespoir. Je décidai même de créer avec quelques amis un groupe poétiquement baptisé Les Suppositoires. Époque bizarre, où nous dérivions de concerts improbables en espérances chavirées. Naufragés du présent. Ni Dieu ni maître, enfin presque. Car, lors des concerts et dans la fureur de cette musique en rafales, je les apercevais, sa femme et lui, au fond de la salle, au milieu des crêtes et des blousons de cuir, battant la mesure tout en tapant dans les mains. « Fifoche fait de la musique, il a beaucoup de talent ! » Comment être un vrai rebelle avec de tels parents ?

*


  Sa femme évoquait souvent la tendresse qu’il avait pour elle au début de leur mariage. La délicatesse de son sourire quand il rentrait du bureau le soir, les mille et une attentions au quotidien qui, bien plus que les grandes déclarations enflammées, donnent chair et souffle à l’amour véritable ; assiettes en étain, petits cadres aux phrases naïves, « Loin de vous, je compte les minutes ; près de vous, je les oublie », objets hétéroclites flirtant avec le kitsch, comme si la noblesse des sentiments devait se dire dans la pauvreté de nos moyens humains, trop humains. Lui-même était d’ailleurs à l’image de ces objets : un peu ridicule de vulnérabilité, profondément touchant par son innocence désarmée. Il m’a appris la seule chose qui compte vraiment : nos blessures de vie peuvent devenir de l’amour. Et la douceur n’a que faire de la perfection. « Loin de vous, je compte les minutes ; près de vous, je les oublie. » Je me rappelle, enfant, avoir pris souvent leurs deux têtes dans mes mains, les rapprochant pour le plaisir de les voir s’embrasser. Parfois, je me dis même que toute ma vie, tout ce que je désire qu’elle soit, se trouve en germe dans ce geste, et que le reste n’est que bavardage, distraction de l’essentiel. Au-delà des anecdotes, plus profonds que les paroles, se trouvent enfouis les deux ou trois gestes d’éternité qui rythment une vie – fugaces et invulnérables. Que reste-t-il de la présence de mes parents, de l’espérance qui leur a permis de vivre ? Quelques caresses à moi léguées pour que je puisse connaître à mon tour le bonheur de toucher le corps de la femme que j’aime ? Et quelques mots maladroits : « Loin de vous, je compte les minutes ; près de vous, je les oublie. » Ils m’ont confié leur tendresse en héritage.

*


  Un jour, alors que nous prenons tranquillement un verre dans un bar, une amie me dit : « Le départ des êtres aimés doit être plus facile à vivre pour toi qui a la foi. » Je la regarde, bredouille quelques mots peu convaincants, ne sais que répondre à ce qui n’était d’ailleurs pas vraiment une question. Je bois une gorgée de vin pour me donner une contenance, devinant qu’elle espère de moi quelque chose que je ne peux plus lui offrir. Je voudrais la consoler par des propos empreints de certitude, lui donner de Dieu un visage rassurant, mais je n’y arrive pas. J’ai perdu mon passeport pour le ciel. Je suis sans autre voix que la mienne. Avant, j’aurais appelé la théologie à la rescousse, pris la mystique et la spiritualité à témoin. J’aurais parlé, parlé, parlé. Mais ce qui était hier vérité serait mensonge aujourd’hui. J’ai cessé d’être édifiant, je ne suis plus qu’un individu qui désire qu’un peu de bonté vienne se nicher dans ses yeux, ses gestes, ses secrets. Qui ne peut que garder le silence et vivre au jour le jour, tourmenté par un désir de tendresse pour tous et le mystère de la mort qui s’abat aussi sur ceux qu’on aime. Un homme comme tout le monde. Après un long moment de silence, je recommande une tournée, et j’ose un sourire pour lui signifier que, moi non plus, je ne sais pas et que, peut-être, c’est là notre chance.