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Francis Dannemark, Histoire d’Alice, qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris, plus un), roman, Robert Laffont, avril 2013. 192 p. Edition de poche : Pocket, août 2014.

Quand Paul, lors de l’enterrement de sa mère, rencontre pour la première fois sa tante Alice, elle a soixante-treize ans. Elle est anglaise et veuve. De nombreuses fois veuve.
Elle va lui raconter les joies et les peines de son incroyable existence aux quatre coins du monde. Et lui apprendre qu’amour peut rimer avec grâce et humour même quand la vie est en larmes.

**

Dans cette comédie dramatique au charme très « british », on suit le parcours extraordinaire d’une femme attachante qui, au fil de ses mariages et de ses rencontres, va découvrir les choses de la vie : l’amour (au sens noble et au sens le plus charnel), la vraie valeur des relations avec autrui, la perte et la faculté de reconstruire – et, par-dessus tout, l’émerveillement.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Prologue


  J’ai rencontré ma tante en novembre 2001, le jour de l’enterrement de sa sœur. L’enterrement de ma mère, pour le dire autrement. Je savais qu’elle s’appelait Alice mais je ne la connaissais pas. Je connaissais encore moins l’histoire extravagante et fascinante de sa vie et de ses maris.
  Je ne lui ai pas demandé d’ouvrir la malle de ses souvenirs et de ses secrets ; elle l’a fait quand même.
  Et elle m’a suggéré de les écrire. J’ai hésité, puis j’ai dit oui.
  Si c’était à refaire, je le referais. Sans l’ombre d’un doute et le cœur léger.

1.


Alice


  C’était un jour d’automne comme on en voit plus souvent au cinéma qu’en novembre. Il avait plu la veille et la lumière du soleil, ce matin-là, en traversant l’air chargé d’humidité, n’était pas une abstraction scientifique ou poétique mais quelque chose de somptueux et d’émouvant que l’on aurait pu toucher du bout des doigts, au même titre que les feuilles rouges et rousses qu’elle faisait briller dans les arbres entourant le cimetière du village. Alice est venue vers moi et s’est présentée d’une voix douce qui chantait un peu. Elle a dit : « Je suis Alice, la sœur de Mady. » Je lui ai tendu la main. Elle l’a prise tout en se rapprochant de moi et j’ai compris que la poignée de main ne suffisait pas, il fallait que nous nous embrassions, et nous l’avons fait, longuement, sans dire un mot. Après, elle m’a souri. Ce sourire, j’allais le revoir souvent. Ces lèvres fines qui s’allongent et agrandissent son visage tandis que de petites vibrations animent ses paupières et que dans ses yeux s’allume quelque chose de tendre et de drôle à la fois.

  Elle m’a dit qu’elle serait très heureuse si nous pouvions passer un moment ensemble pour parler, pour faire connaissance. J’ai répondu que, moi aussi, j’en serais heureux mais qu’il faudrait attendre un jour ou deux car, le soir même, j’accompagnais mon épouse à Paris où elle allait prendre un avion pour rejoindre notre fille, qui passait un semestre aux États-Unis et qui avait eu, quelques jours plus tôt, un accident en roulant à vélo. Rien de dramatique mais elle allait devoir garder le bras droit dans le plâtre durant plusieurs semaines. Sa mère avait obtenu un congé et resterait avec elle pour qu’elle ne soit pas obligée d’abandonner son programme d’études.

  « Où logez-vous ? » ai-je songé à demander à Alice. Elle m’a répondu que Mady avait pensé à tout, que le notaire avait pris cela en charge et qu’elle disposait pour deux semaines d’une chambre dans un hôtel confortable à Bruxelles. Elle m’a tendu un petit carton en me disant qu’elle attendrait mon coup de téléphone. Elle avait un petit service à me demander, elle m’expliquerait cela quand on se verrait. Je lui ai proposé de regagner la ville avec ma femme et moi mais elle m’a dit qu’elle voulait rester quelques heures encore, qu’elle avait loué une voiture et rentrerait par ses propres moyens.
  Alice n’était plus totalement une inconnue, c’était une étrangère avec un accent anglais qui avait les mêmes grands yeux clairs que ma mère.

***


  C’est seulement dans le train, durant mon retour vers Bruxelles, que je me suis rendu compte de la surprise qu’avait été pour moi la présence d’Alice à l’enterrement. Ma mère était quelqu’un d’assez secret, mon père l’était moins. Mais ni l’un ni l’autre ne m’avaient pour ainsi dire jamais parlé d’elle. Et ce que je savais tenait en quelques phrases glanées au fil de rares confidences. Alice n’était pas là, Alice n’existait pas. Je ne m’étais donc guère posé de questions.

  À mesure que le train traçait sa route et que la nuit tombait avec la pluie, j’ai rassemblé mes souvenirs. Mon père était mort deux ans plus tôt, au milieu de l’été 1999. Il était né en 1911. Il était médecin. Médecin de campagne. Le seul du coin perdu au milieu des prairies et des forêts où je suis né. En 1939, il avait épousé Mady, qui allait devenir ma mère. Née en 1920, elle avait alors dix-neuf ans. Elle avait une petite sœur, Alice, née en 1928, qui avait donc huit ans de moins qu’elle. La guerre était arrivée. De cette guerre, moi qui suis né en 1945, j’avais beaucoup entendu parler. Des centaines, des milliers d’histoires. Mais la plus dramatique pour mes parents n’avait été que très peu évoquée. En 1944, mon grand-père, le père de ma mère et d’Alice, qui était très actif dans la Résistance, avait trouvé la mort avec d’autres personnes alors qu’il fabriquait un engin explosif destiné à un dépôt de carburant de l’armée allemande qui se trouvait de l’autre côté de la frontière, près d’une gare française. En mai 1945, épuisée de chagrin, ma grand-mère était morte dans son sommeil. Alice, terriblement choquée par le décès de ses deux parents, avait été très malade et avait failli mourir elle-même. Mais un homme l’avait demandée en mariage, alors qu’elle avait à peine dix-sept ans. Sa femme et ses deux enfants étaient morts dans un bombardement, il voulait refaire sa vie ailleurs, loin. Il avait épousé Alice et ils avaient traversé l’océan…