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Lorenzo Cecchi, Nature morte aux papillons, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », septembre 2012.
Format : 12 x 19 cm ; 176 pages. 14 €.
ISBN : 978-2-85920-907-0


Je l’imagine en femelle kangourou qui me balade sur son ventre, je suis muni d’un ergot qu’elle serre à l’intérieur de ses entrailles et qui m’interdit toute fuite. Carine m’aime.
Merde...


Bruxelles, les années 1970. Coincé entre l’affection de ses parents et le confort un peu étouffant de sa relation avec sa petite amie, Vincent, étudiant en sociologie, ne fréquente que Nedad, un Yougoslave solitaire qui se destine à la sculpture. Mais voilà qu’il rencontre Suzanne, une jeune femme libérée… Lorsqu’il découvre à quel point elle se joue de lui, il la quitte et s’éloigne de Nedad, en qui il a découvert un rival. Une dizaine d’années plus tard, le sculpteur et la séductrice font un retour saisissant dans la vie de Vincent. Assistant en coulisses au dénouement d’un drame passionnel, il va se découvrir plus fragile qu’il ne croyait...
Variation amère mais teintée d’humour sur la peur d’aimer, ce roman mêle avec ironie les grandes idées et les petits riens d’une génération désorientée.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Suzanne. Elle s’appelle Suzanne et vient de Châtelet. Le monde est vraiment petit, minuscule, à vous faire douter que les montagnes ne se rencontrent pas. Ses parents habitent rue du Petit Fonteny, face à la rue des Gaux, au bout de laquelle se trouve l’athénée où j’ai fait la dernière partie de mes études secondaires. Son père travaille à la fonderie. Sa mère fait des ménages et s’occupe d’une progéniture qui, outre Suzanne, est constituée de trois enfants nés sur le tard, une fille et deux garçons. Elle ne joue pas au tennis, ni ne pratique le hockey. Question perspicacité, je repasserai. N’empêche qu’elle a quelque chose d’aristocratique, une légère moue distante qui n’invite pas spontanément au commerce.
Est-ce l’orgueil de l’aînée, qu’on encense pour ses réussites scolaires et qu’on admire, qui lui façonne cette attitude ? Ou bien une arrogance triste, destinée à masquer l’éloignement qu’elle sent inexorable ? Ou encore la gêne de commencer à oublier le langage des petites gens, ses petites gens à elle, de sa famille et du voisinage, qui lui disent bravo ?
Au retour, nous sommes déjà de vieux amis. Elle m’a fait de grands signes à la sortie de la salle, par-dessus la cohue, « Je t’attends sur les escaliers, dehors. » Je me sens tout réjoui, elle tient ses promesses et son sourire me dit qu’elle ne prend pas sur elle.

Carine est blonde et grande, elle aussi. J’aime les grandes. Moi, je fais un mètre septante-deux, ce qui est plutôt petit pour un homme. Carine et Suzanne sont de ma taille, ce qui est plutôt grand. Le blond de Carine est différent de celui de Suzanne, plus laiteux de peau, plus jaune de poil. Carine hésite entre le mince et le replet. Son corps est tout en rondeurs, aucune saillie musculaire, même ses genoux sont ronds. Elle a le visage plein, le front haut, le nez long et fin. Elle coiffe volontiers ses cheveux en chignon. Elle ressemble à une vierge de la Renaissance – la même douceur imbécile. Ses mouvements sont coulés, sans brusqueries ; elle mange très lentement, parle en articulant chaque mot sur un ton monocorde. Son langage peut la faire passer pour une pimbêche : son vocabulaire est choisi et elle y met un affect mesuré qu’on peut prendre pour précieux. Bref, rien à voir avec l’idiome de ses parents maraîchers et de ceux qu’ils fréquentent. Carine est de santé fragile et il lui arrive de défaillir.
Suzanne au contraire est nerveuse, un parangon de bonne santé. Ses mollets sont marqués et tirent sur des tendons apparents quand elle marche. Elle bouge sans chalouper, droit devant elle, en tirant sur des bras à biceps longs, en forme de bonbons emballés. Elle me présenta un jour à sa famille et je m’étonnai de la stature petite et frêle de son père. Avant de travailler en usine, il avait été jockey. Sa femme et lui avaient fabriqué une longue fille qui ressemblait aux juments pur-sang qu’il avait montées : une magnifique cavale. Quand Suzanne cause, elle joue sur deux octaves, des médiums aux aigus avec des rythmes de rock and roll. Elle accentue, elle scande : elle a été camelot dans une vie antérieure et vendait des potions à Dodge City. Est-elle toujours ainsi, exubérante, ou est-ce l’euphorie d’avoir enfin fait une connaissance dans cette grande ville ? L’avenir me montra qu’elle était toujours comme cela. L’exaltation est chez elle un hommage qu’elle rend en permanence à la vie, et tout ce qu’elle fait exclut définitivement la neutralité. Beurrer une tartine n’a rien de machinal ou d’anodin pour Suzanne. Il faut qu’elle s’y adonne entièrement en commentant tout haut ses gestes : « Il en manque un peu sur le bord, t’inquiète pas ça arrive ! », dit-elle à sa tranche de pain.