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Francis Dannemark, La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis, roman, Robert Laffont, septembre 2012, 472p.

La véritable vidéo de la véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis

Magie de l’amour, de l’amitié… et du cinéma

Max a une cinquantaine d’années. Veuf et père de deux enfants, il exerce le métier de psychologue. La vaste maison où il vit est pleine de charme mais délabrée. Sous le nom de « La Maison aux bons soins », il y avait rassemblé des médecins et des praticiens du bien-être mais il ne reste plus grand-chose aujourd’hui de ce trop beau projet. Et Max s’inquiète. Il est incapable de payer les nombreuses réparations urgentes qui s’imposent, il n’a pas de nouveau projet et il ne lui reste que quelques semaines pour prendre des décisions.
En attendant, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, il continue à accueillir chez lui chaque mercredi soir les membres de son ciné-club : sept femmes et son vieil ami Jean-François, grand amateur de comédies de l’âge d’or du cinéma américain et animateur passionné de leurs soirées.
Leur bonheur partagé est de se laisser emporter par la magie de films qui rendent plus léger le cours des jours. Et aussi de parler de l’amour, qui leur a souvent joué des tours mais dont ils attendent, sans trop oser le dire ou même sans le savoir, qu’il retrouve une place dans leur vie. À ce groupe chaleureux de cinéphiles enthousiastes va se joindre une dixième personne, Felisa, une femme mystérieuse venue au départ pour consulter Max. Avec ses dons de guérisseuse, de voyante peut-être, qui est-elle ? Une folle ou une fée ? Toujours est-il que, peu à peu, tandis que l’on va vers l’été, la vie de chacun va changer de couleur.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Chapitre 3

Comment Archibald l’a sauvée


  Jean-François arriva un peu avant sept heures. Il avait enfilé des bottes de caoutchouc pour faire le quart d’heure à pied qui séparait son appartement de la maison et s’en débarrassa dans le hall d’entrée. En compagnie de Max, qui avait fini de préparer la table pour le dîner, il alla se poser dans un des divans du salon. Il avait été aménagé pour qu’une dizaine de personnes, en se serrant un peu, puissent ne rien perdre des images défilant sur l’écran de belle taille que Jean-François avait installé dans un coin de la pièce. Max n’avait pas tiré les rideaux. Il regardait tomber la neige avant de reporter son regard vers les flammes qui dansaient dans la cheminée. Jean-François lui dit qu’il devrait songer à faire un trou dans son pull à hauteur du coude droit.
  – Ah bon ? Ça porte bonheur ?
  – Peut-être, oui. Mais surtout, ça irait parfaitement avec le trou que tu as déjà au coude gauche…
  Max ne se donna pas la peine de vérifier. Jean-François avait raison ; d’ailleurs, lui avoua-t-il, Judith lui avait fait la remarque la veille.
  – Je sais que tu ne reçois plus de nouveaux patients, dit Jean-François, et que les rares que tu vois encore te connaissent et ne vont pas se formaliser, n’empêche, tu devrais faire un peu attention.
  Max acquiesça d’un mouvement de la tête.
  – C’est curieux que tu dises ça aujourd’hui, ajouta-t-il avec un demi-sourire. J’ai reçu quelqu’un de nouveau cet après-midi.
  – Grande nouvelle. Comment cela se fait-il ?
  – Je n’ai pas eu vraiment le choix. C’est un service qu’on m’a demandé. L’ami de l’amie du collègue…

  La phrase fut interrompue par la sonnerie qui annonçait une arrivée. Jean-François se leva pour aller ouvrir. Max l’entendit qui commentait la météo avec Marie-Louise. Elle avait soixante-quatorze ans et elle était ravie d’être la doyenne du club. Quatre ans plus tôt, elle avait perdu son mari, terrassé par un infarctus alors qu’il faisait sa séance quotidienne de course à pied dans les allées du parc. Kinésithérapeute, il s’était très tôt spécialisé avec passion dans le domaine sportif. Marie-Louise, infirmière de formation, était devenue son assistante et avait assuré son secrétariat. Arrivé à l’âge de la retraite, il était resté très actif, partageant son temps entre quelques clubs de sport qui réclamaient ses conseils. Marie-Louise s’était dit que mourir en pleine course, près de ces arbres qu’il aimait tant, et sans avoir à connaître la moindre déchéance physique, était la plus belle sortie pour lui. Mais cette certitude, partagée par ses deux fils, ses deux filles et ses nombreux petits-enfants, ne l’avait pas protégée entièrement du chagrin. Certains soirs, à l’improviste, il faisait de la ronde et dynamique Marie-Louise une femme à qui la mélancolie tenait compagnie d’un peu trop près. Jean-François, qui habitait un appartement à deux pas du sien, la connaissait depuis longtemps. Il avait consulté son mari plusieurs fois après s’être fait mal en jouant au tennis et il était au courant de son décès. S’étant mis à bavarder dans la file d’attente de la boucherie qu’ils fréquentaient tous les deux, Jean-François et Marie-Louise avaient poursuivi en prenant un thé au Pain Quotidien. Marie-Louise lui avait confié presque à l’oreille, fort gênée mais très amusée aussi, qu’elle n’avait jamais vraiment aimé le monde du sport.
  – Vous n’imaginez pas l’odeur, lui avait-elle dit. Même les femmes. Même les enfants. Sauf les Asiatiques, je me suis toujours demandé pourquoi.
  – La nourriture, sans doute, avait suggéré Jean-François.

  Ça ne l’avait pas empêchée d’adorer son mari mais elle se souvenait parfois qu’elle rêvait, jeune, de passer ses soirées au cinéma, de courir les expos… Jean-François, touché par cette femme que le chagrin n’avait pas privée d’humour mais qui semblait avoir besoin d’un peu d’aide, lui avait dit qu’il n’était jamais trop tard et qu’il serait ravi de lui faire découvrir à l’occasion quelques perles de sa collection de films.

  Il n’avait pas tardé à l’appeler et avait aussi invité Max, qui avait tendance à se renfermer. Un quart d’heure de marche ne ferait pas de mal à sa jambe qui avait besoin d’exercice et un vieux film lui rappellerait l’époque où, adolescents, ils ne rataient pour ainsi dire jamais la diffusion, sur l’une ou l’autre chaîne de télévision, de classiques ou de raretés du cinéma. Ils étaient à bonne école : le père de Jean-François nourrissait une passion quasi exclusive pour le cinéma et se réjouissait de la partager avec son fils et le meilleur ami de celui-ci.

  Ce soir-là, Jean-François proposa de découvrir un film de 1934 qu’il venait de recevoir des États-Unis, Thirty-Day Princess, dont le scénario avait été écrit par Preston Sturges et qui permettait de voir Cary Grant avant The Awful Truth, avant Bringing up Baby et Holiday, bref, avant que se précise et se fixe le personnage qu’il allait incarner avec une classe légendaire pendant près de trente ans. Jean-François demanda à Max et à Marie-Louise s’ils connaissaient sa réponse célèbre à un journaliste qui lui avait fait remarquer qu’il était un modèle unanimement reconnu : « C’est vrai, tout le monde voudrait être Cary Grant. Même moi. »
  À la fin du film, sans qu’ils le sachent, Jean-François, Max et Marie-Louise venaient de vivre, au milieu de l’année 2006, la première séance du ciné-club. Il faudrait deux années et un certain nombre de séances improvisées avant que la chose devienne réelle et régulière, mais le premier pas était fait.
  Et Archibald Alexander Leach, mieux connu sous le nom de Cary Grant, avait conquis le cœur de Marie-Louise. Certes, elle l’avait déjà vu dans quelques films – elle se souvenait de Charade (avec Audrey Hepburn qu’elle trouvait si ravissante) et de La mort aux trousses – mais ce furent ce jour-là, grâce à la Princesse par intérim, non des retrouvailles mais une authentique rencontre, avec ce qu’il faut de candeur et d’émerveillement. Comme le fit remarquer Max par la suite, Cary Grant avait sauvé Marie-Louise, qui, au lieu de tourner en rond, se mit à la recherche, avec l’aide précieuse de Jean-François, de tous ses films et de tous les livres parlant de lui. Peu requis par sa fille qui, ayant hérité de son goût pour la langue anglaise et pour le cinéma, faisait des études de traductrice avec l’intention de devenir sous-titreuse de films, et paisible dans son travail de professeur et de responsable du département d’anglais d’une école de traduction et d’interprétariat, Jean-François avait été heureux d’offrir un peu de temps et d’attention à sa voisine.

  Suite à son divorce, deux ans plutôt, d’avec sa seconde épouse – une comédienne dont il avait été incroyablement amoureux mais à qui il avait renoncé à expliquer que ni la beauté ni le talent ne résistent longtemps à l’action combinée de l’alcool et des tranquillisants –, Jean-François avait traversé discrètement mais très douloureusement plusieurs mois de crise. Il s’en était sorti en donnant un deuxième souffle à sa passion pour le cinéma, grandement aidé en cela par le développement d’Internet. Les plates-formes anglaise et américaine d’Amazon lui avaient permis de découvrir de nombreux marchands qui possédaient des trésors et de mettre la main, à des prix très légers, sur des films et des livres jusque-là introuvables.
  Alors que d’autres attendent l’amour, Jean-François attendait le facteur. Les commandes mettaient parfois trois ou quatre jours à lui parvenir, parfois un mois ou davantage. Mais elles arrivaient et Jean-François regardait le soir même quelques extraits du film déposé dans sa boîte aux lettres par l’homme ou la dame des postes, avant de le ranger dans la série des films à découvrir ou à revoir d’urgence, à côté du Lieutenant souriant de Lubitsch, ou un peu plus tard, entre le David Copperfield de George Cukor et la version restaurée des Grandes Espérances de David Lean.

  L’opération Cary Grant occupa bientôt une large part des loisirs de Marie-Louise. Ayant découvert qu’une partie non négligeable de l’abondante filmographie de son idole n’était pas disponible avec des sous-titres français, elle décida de prendre des cours d’anglais. Jean-François lui recommanda une femme qui n’était pas enseignante mais qui était authentiquement Anglaise et qui accepterait peut-être de l’aider. Elle s’appelait Kate. Jean-François l’invita un soir pour qu’elles fassent connaissance. Il invita aussi Max, qu’elle avait consulté à deux ou trois reprises à l’époque où elle avait commencé à changer de vie et avec qui elle était restée en contact. Jean-François avait-il dit à Max qu’il avait eu une brève aventure avec Kate, qu’il avait rencontrée chez lui lors d’une soirée ? Oui, il s’en souvenait, ils en avaient parlé : Max n’avait pas été étonné par ce qu’il lui avait révélé, à savoir qu’il y avait une deuxième Kate qui, dans l’intimité, pouvait se mettre soudain à sourire, d’un sourire incroyable qui la transfigurait totalement et qui faisait d’elle, pour quelques instants fugaces, une femme d’une beauté fascinante, avant qu’elle redevienne une grande Anglaise mince et pâle aux cheveux clairs, perdue dans ses pensées et dans un pull toujours trop large.
  Ce soir-là, en regardant The Bishop’s Wife – dans lequel Cary Grant était aussi séduisant qu’énigmatique en ange envoyé sur terre pour prêter main-forte à David Niven, évêque anglican qui préférait les plans d’une cathédrale aux charmes de son épouse –, Marie-Louise trouva un professeur d’anglais qui allait devenir une amie. Et le futur ciné-club compta un quatrième membre.