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Xavier Hanotte, La nuit d’Ors, fantaisie dramatique en trois tableaux, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », mai 2012.
Préface d’Eric Faye. (ISBN 2-85920-900-1 / 14 x 21,5 / 82 p. / 12 €)


Ors (Nord), 3 novembre 1918. Offensive finale. La nuit est tombée sur le Bois-l'Évêque. Quelques sapeurs achèvent de construire les passerelles qui, dès le petit matin, doivent permettre aux troupes britanniques de franchir le canal de la Sambre à l'Oise sous le feu de l'ennemi. La guerre touche à son terme. Qui sera le dernier à mourir ? C'est dans cette ambiance tendue, étrange que débarque un personnage encore plus étrange...
Sans doute, le sapeur Smith ne sait pas tout, mais il en sait beaucoup. D'où lui vient donc la prescience dont il fait preuve, cette faculté qu'il a de deviner les pensées secrètes de ses nouveaux camarades et de leurs officiers ? Le sapeur Smith, c'est sûr, a une mission. Mais laquelle ?
La première consiste à retrouver le lieutenant Wilfred Owen et à faire avec lui, l'air de rien, plus ample connaissance. Bien sûr, Smith a déjà lu l'œuvre de ce poète encore inconnu de tous... D'ailleurs, les poètes, Smith, ça le connaît ! Combien, et de célèbres, n'en a-t-il pas déjà « fait passer », comme il dit, puisque c'est son métier ? Peu à peu, entre l'officier-poète et l'homme qui n'en est peut-être pas un, se noue l'étonnante complicité d'une dernière nuit terrestre, placée sous le signe des grandes questions et des réponses qui se dérobent...

Extrait (télécharger l'extrait) :

Tableau I

C'est la nuit du 3 novembre 1918. Depuis quelques semaines, les troupes alliées ont lancé leur offensive finale et talonnent l'armée allemande qui bat en retraite en bon ordre. La guerre de tranchées est terminée. Non loin d'Ors, dans les vestiges du Bois-l'Evêque, cantonne une brigade britannique. Le lendemain, au petit matin, doit avoir lieu la bataille décisive. Selon le plan d'attaque de l'état-major, le canal Sambre-Oise sera franchi sous le feu de l'ennemi.

À proximité d'une maison forestière, quelques sapeurs du génie assemblent des éléments de passerelles sous la supervision d'un caporal. Le sapeur Smith entre par la gauche, casque sur la tête. Son uniforme est impeccable et son équipement flambant neuf. En fond sonore continu, on entend une lointaine canonnade qui, par moments, s'intensifie. Chaque fois qu'indiqué dans le texte, elle semble se rapprocher, fige l'action puis, chaque fois, diminue ensuite pour permettre la reprise du jeu.


LE SAPEUR SMITH
(jette un regard légèrement surpris vers le public)

Ah ? Vous êtes là ? (Hoche la tête.) Bonsoir. (Dépose son barda.) Inutile de vous donner mon nom... (Sourit.) Je n'en ai pas. (Hausse les épaules.) Ou plutôt, j'en ai trop. Pour ce soir, il faudrait que je regarde ma feuille de route, c'est marqué dessus. (Fouille une de ses poches.) Bon, tant que j'y suis. (Sort le document, l'examine.) Hm... Smith ! Pas très original. (Ironique.) Ils pourraient faire un effort, de temps en temps ! (Rempoche le papier.) Pourtant, le croiriez-vous, je ne me suis encore jamais trompé. (Sourit.) C'est un métier ! Avec le temps, on apprend les ficelles. Enfin, quand je dis avec le temps, c'est une façon de parler, bien entendu. (Regarde un instant les sapeurs au travail. Ceux-ci demeurent étrangers au manège de Smith, comme s'il était absent.) Le nôtre n'est pas pareil au leur. Eux, ils en ont si peu, du temps ! Et ce peu, ils passent encore leur vie à le gaspiller. (Fataliste.) Enfin, moi, ce que j'en dis... Notre job, c'est veiller à ce que tout se déroule comme prévu, rien d'autre. Dans ce grand foutoir, personne ne doit s'égarer. Chacun doit arriver là où il doit arriver. Nous, on fait juste jouer les aiguillages. Le tout, c'est de retrouver les siens, comme disait l'autre. Ou le sien, plus modestement. Pour un passage en douceur, si possible. (Il ôte son casque.) S'ils se sentent trop seuls, nous pouvons leur parler, aussi. Mais au moment de passer, ils ne nous voient pas tous. Question de croyance, j'imagine. La plupart du temps, qu'ils nous voient ou qu'ils ne nous voient pas, on se contente d'être là. Les décisions, elles se prennent ailleurs. Pour eux comme pour nous. Parfois, c'est vrai, quand les instructions manquent de clarté, on doit improviser. C'est rare. Comme notre présence en effraie certains, mieux vaut rester discret. Entre ceux qui cessent de croire en nous et ceux qui commencent, faut surtout pas se tromper... Donc, dans ces conditions, la panoplie standard, les ailes, la perruque dorée et tout le clinquant, en général, on s'en passe. (Regarde son casque, grimace.) L'auréole, c'est quand même plus léger ! (Se tourne carrément vers le public. Marque un instant d'incompréhension. Se frappe le front.) Ah oui, évidemment... Excusez-moi. (Désigne les soldats.) Eux, ils ne peuvent pas vous voir. Et vous, en fait, vous ne les voyez que parce que je suis là, et que je vous parle. Si, si. Non, ne me remerciez pas. Et surtout, un bon conseil : ne vous posez pas trop de questions. D'ailleurs dites-vous bien que, parmi tous ces gars-là (fait un geste vague et large, qui embrasse tout le décor), ceux qui vont survivre, eh bien, pour vous, ils sont déjà morts depuis longtemps, eux aussi ! Dans leur lit, pour la plupart. Certains avec toutes leurs décorations, y compris celles qu'ils vont gagner demain matin. Les autres, avec leurs souvenirs, qui pèsent plus lourd. Ceux qui vont y rester, vous savez déjà où ils crèchent (indique une direction) - le cimetière, c'est par là. (Un temps. À la place du casque, il coiffe sa casquette.) Moi, c'est pour le poète que je suis venu. Les poètes, il faut vous le dire, c'est ma spécialité. Avec eux, il y a tout intérêt à soigner ses effets. Ces gens ont une espèce de sixième sens : ils voient des choses que les autres ne voient pas. Je parle des bons, évidemment. (Regarde les soldats.) Bon, il serait temps qu'ils me voient, maintenant. (Aussitôt, comme appelé, le caporal Burns lève la tête, remarque Smith qui, du coup, se fait plus discret dans son aparté avec le public.) Mais pour mon poète, il va falloir attendre un peu. C'est un consciencieux. À cette heure, comme les autres lieutenants, il fait la tournée des popotes, il s'assure que tout va bien, que la soupe est bonne, etc. Je le sais, mais je vais quand même leur demander. (Le caporal Burns l'observe, remonte son ceinturon.) Et dire que dans sept jours, cette guerre sera finie ! S'ils savaient ça... Entre nous, il est bien temps. Avec les collègues, après quatre années de turbin non-stop, ça va nous faire de sacrées vacances ! (Soupire.) Le monde qu'il a fallu faire passer ! Les portes étaient presque trop étroites. Mais veuillez m'excuser. Le caporal, là-bas, va m'appeler. Si, si, vous allez voir... (Sourit.) Je ne sais pas tout, c'est entendu, mais j'en sais beaucoup plus que vous. Notez, ça fait partie du job.

LE CAPORAL BURNS
Hep, là-bas ! Toi ! Oui, toi !

LE SAPEUR SMITH
(salue sans raideur)
À vos ordres, caporal !

LE CAPORAL BURNS
Royal Engineer ?

LE SAPEUR SMITH
(prétendument curieux, examine ses insignes de col)
On dirait bien, dites donc.

LE CAPORAL BURNS
Un rigolo... (Ricane.) T'en auras besoin. Alors c'est toi, le nouveau ?

LE SAPEUR SMITH
Si c'est bien la 218ème compagnie, alors oui, c'est moi.

LE CAPORAL BURNS
Tu t'es pas trompé d'adresse. On vous espérait plus nombreux. (Hoche la tête avec fatalisme.) Mais à part ça, t'as pas l'air d'un bleu. T'en vaux peut-être plusieurs ?

LE SAPEUR SMITH
(ironique)
Je ne fais pas mon âge, caporal.

LE CAPORAL BURNS
Tu disais ?

LE SAPEUR SMITH
(un peu las)
Rien, caporal.

LE CAPORAL BURNS
Repos, l'ami.

LE SAPEUR SMITH
(sort de sa poche la feuille de route.)
Je dois faire viser ça par un lieutenant. Vous auriez ça sous le coude ?

LE CAPORAL BURNS
(jette un regard distrait au document, le rend au soldat)
Pas la peine, on te croit sur parole. Personne se pointe ici s'il est pas invité. Surtout ce soir. Et surtout chez nous.