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Marie-Eve Sténuit, Un éclat de vie, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », novembre 2011.
Format : 12 x 19 cm ; 84 pages. 12 €.
ISBN : 978-2-85920-874-5


« Je n'ai pas compris tout de suite l'ampleur du désastre. J'ai d'abord cru que c'était moi qui étais morte pour la raison que Dieu n'existe pas et qu'au-delà de la mort, il n'y a rien. Or, il n'y avait rien. Plus rien. Sauf la douleur… C'est cela qui m'a mis la puce à l'oreille. Il n'aurait pas dû y avoir de douleur. La douleur ne peut survivre à la mort. Donc je ne suis pas morte. Et pourtant, il n'y a rien. Plus rien. »

Rideau sur l'univers. Ève se retrouve dans un monde blanc, vide, où il ne reste plus qu'elle, sa douleur, et ses souvenirs. Sans comprendre où elle se trouve ni si le futur existe encore, elle refuse de lâcher prise et, le cœur brisé, décide de survivre au néant. À sa disposition, un trousseau de clefs, les clefs de son Paradis, ou de son Enfer, qui vont lui permettre de se recréer un monde, à force d'humour et de souvenirs.

Quelle solution miracle pourra faire sortir Eve de cet univers étrange ?
Lorsque le monde n'est plus, quand tout s'est effondré, que reste-t-il pour survivre, sinon les souvenirs, et la force d'en rire ?

Extrait (télécharger l'extrait) :

    Ce qui m'a fait le plus mal, ce n'est pas de l'avoir vue sortir, vers six heures de l'après-midi, de la chambre de M., ni qu'elle ait eu ce corps superbe, du ton chaud et sombre qui, je le savais, avait toujours nourri ses fantasmes ; ce n'était pas non plus sa façon de se mouvoir avec la grâce et la nonchalance du félin sûr de la puissance de ses crocs, ni qu'elle n'ait pas remarqué ma présence, point encore tout à fait descendue des limbes de la jouissance. Non.

    Ce qui m'a fait le plus mal, c'est qu'elle n'était vêtue que d'une paire de lunettes. Et ce n'était pas un de ces modèles qu'un opticien à la mode amoureux des myopes vous offre pour un euro à l'achat d'une autre paire. Non. Il s'agissait précisément de la monture que j'avais admirée deux jours plus tôt en partant pour Lisbonne, dans la vitrine d'une boutique de luxe de l'aéroport, sans même songer à y entrer car le prix affiché représentait pour moi plus d'un mois de salaire. Même hors taxes.
Ces lunettes-là, j'en avais rêvé. Ça, ça m'a fait vraiment mal. Ainsi donc, elle avait tout !

    Ne me jugez pas frivole de vous entretenir de ma souffrance en évoquant un accessoire au lieu de vous parler de l'homme demeuré dans la chambre. Son tour viendra, mais une douleur d'amour est une douleur muette. Il faut du temps pour la comprendre et plus encore pour l'exprimer.
Ce temps, je ne l'ai pas eu, et aujourd'hui qu'on mon pardonne (on ?) ; étant donné les circonstances, il me paraît hors de propos de verser des larmes sur un seul homme, fût-il celui de ma vie.
Je n'ai pas eu le temps, disais-je. Et eux n'ont eu que peu de temps pour me trahir : la moitié de cette dernière après-midi du monde. Un cinq à sept interrompu à six heures. Mais pas par moi.
Je ne leur en veux pas. Ils ont bien fait d'en profiter. La rancœur n'a pas de sens dans un monde qui s'éteint.

    Je n'ai pas compris tout de suite l'ampleur du désastre. J'ai d'abord cru que c'était moi qui étais morte pour la raison que Dieu n'existe pas et qu'au-delà de la mort, il n'y a rien.
Or, il n'y avait rien.
Plus rien.
Sauf la douleur…
C'est cela qui m'a mis la puce à l'oreille. Il n'aurait pas dû y avoir de douleur. La douleur ne peut survivre à la mort. Donc je ne suis pas morte.
Et pourtant, il n'y a rien.
Plus rien.
Que ma douleur.

    Ma douleur ? Voyons le bon côté des choses : je vais être trop occupée à essayer de survivre pour continuer à souffrir. Ou alors je regarde saigner mon cœur et je me laisse mourir puisque, apparemment, ce n'est pas encore fait. Mais ça, ce n'est pas du tout mon genre et ce n'est pas l'égarement malencontreux de l'amour de ma vie qui me fera changer. Ce n'est pas le moment. Ce serait plutôt le moment d'avoir de l'à-propos. Le moment ou jamais.

    Mais peut-être faut-il que je vous explique un peu mieux la situation (vous ?)
Hiroshima, à côté, était un verger en fleur.
Des fleurs noires, peut-être, mais en fleur quand même.
À Hiroshima, il restait de la vie. De la vie emplie de souffrance. Des pleurs, des cris, des regards affolés, des yeux brûlés, des membres déliquescents. Et le reste du monde pour contempler l'horreur et crier « Plus jamais ! » Il y avait des gens pour vivre, pour voir, pour témoigner, pour photographier l'ignominie. Et Hiroshima mon amour, plus tard, le plus beau livre, le plus beau film du monde. La plus belle fleur poussée dans ce verger d'enfer.
Mais ici, il n'y a rien.
Plus rien.
Vraiment plus rien.
Et plus personne pour jurer qu'on ne recommencera pas.

    Soyons positifs. Puisqu'il n'y a rien ni personne, il n'y a pas de risque d'épidémie. Ça tombe bien puisqu'il n'y a pas de médicaments non plus. Il n'y a que moi et, même si j'attrapais quelque chose, une seule personne malade, ce n'est pas une épidémie. Je ne contaminerai personne. Voilà un fléau de moins. C'est un bon début.