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Edouard C. Peeters, L'horizon des événements, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », octobre 2011.
Format : 12 x 19 cm ; 94 pages. 12 €.
ISBN : 978-2-85920-872-1


Quittant les mirages de Dubaï pour les vieilles montagnes du Yémen, un homme d'affaires au bord d'un trou noir se met à divaguer sur son PC en mâchant du qat à longueur de journée.

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Les trous noirs sont des régions de l'espace où la matière est si concentrée que rien n'échappe à son attraction, pas même la lumière. Tout ce qui gravite dans les parages d'un trou noir y tombe et disparaît à jamais. Le disque recouvrant l'orifice du trou noir est appelé "horizon des événements".

En voyage d'affaires à Dubaï, un cinquantenaire désabusé voit son monde s'effondrer. Comme aspiré par un trou noir, dans un état second, il vit une brève parenthèse au Yémen, d'où il confie à son ordinateur portable ses regrets, ses doutes et ses délires. Il s'y adonne au qat, une plante chiquée pour son effet euphorisant et véritable institution en cette contrée.

Critique féroce (et férocement drôle) des dérives du capitalisme, le récit passe d'un monde à l'autre, des folies modernistes de Dubaï au mode de vie traditionaliste du Yémen, nous faisant découvrir un Moyen-Orient tout en contrastes.

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Edouard C. Peeters est né en 1966 à Bruxelles, où il vit toujours. Il a effectué de nombreux voyages au Proche-Orient. Il est l'auteur d'un premier roman très remarqué, Nephros (Le Castor Astral, 2005), qui a été sélectionné par le Festival du Premier Roman à Chambéry et finaliste du Prix des Cinq Continents.

Extrait (télécharger l'extrait) :

    Revenons au dépliant.
    Dubai at a glance!
    Du hublot, au premier coup d'œil, on peut voir le nouveau terminal 3 en construction, un monde parallèle en métal hurlant, avec ses grues par centaines comme autant de fantassins transformés en monstres d'acier, une armée d'angles droits titanesques, sommeillant pour une courte trêve, chuchotant dans la chaleur moite du crépuscule, procréant en sourdine, se multipliant, en ordre de bataille pour le prochain assaut.
Puis vient la plongée dans les escalators, la vue sur le Duty Free en contrebas, la foule en partance que nous allons remplacer et que nous pouvons contempler comme on regarde sa mort prochaine, lorsque viendra notre tour de partir. C'est un vertige, une chorégraphie fascinante entre ceux qui s'en viennent et ceux qui s'en vont, comme un relais, le cycle éternel, un gigantesque flipper dans lequel la bille de plomb que je suis est catapultée au même instant qu'une autre en est éjectée, après avoir fait quelques derniers rebonds épileptiques sur les champignons avec sa carte de crédit. Tilt ! Signez ici, un sourire, c'est payé, merci, maintenant dégagez. Raus, schnell, au suivant. Et tout à coup, il m'apparaît que cette foule a peur. Malgré l'exaltation, malgré l'exultation que procurent les codes secrets validés et les signatures, ils font tous dans leur froc. Un mouvement de panique indescriptible. Ils voudraient hurler, comme dans les films post-atomiques nippons, mais ils ne peuvent pas, on les enfermerait, on les traiterait de névrosés, alors ils exhibent l'Amex et allongent les dollars pour faire taire la conscience de la boule de flipper, en espérant qu'elle ne soit jamais éjectée du jeu.

    Pourtant, ce n'était pas la première fois que nous allions à Dubaï. Mais depuis mon passage sur le billard, c'était sans doute la première fois que je pouvais regarder cet endroit avec tant de lucidité. Cette ville m'apparaissait soudain comme l'extatique conquête d'une maîtresse trop belle qu'on découvrirait plus insipide à chaque retrouvaille pour finir par la voir telle qu'elle est : une vulgaire traînée affublée d'un pied-bot.

    Dubai at a glance!
    Saviez-vous, monsieur Presario, que 1247 Porsche ont été vendues à Dubaï l'an passé, avec un net avantage pour la Cayenne tout-terrain ? C'était écrit dans la brochure, à titre indicatif (à moins que ce ne fût pour titiller Big Brother Abu Dhabi qui venait d'annoncer l'ouverture de son centre mondial Ferrari).
Pourquoi tant de Porsche, me demanderez-vous ?
Du chameau à la Porsche, et de la Porsche au chameau, voilà le résumé de l'évolution, monsieur Presario. Évidemment, lorsqu'on est au stade Porsche, il est difficile d'admettre l'idée du retour au chameau, et plus que l'idée elle-même, son inéluctabilité. Aussi incongru que cela puisse paraître, certains théologiens avisés pensent que la manne pétrolière est une épreuve divine, un scénario de l'adversité pour tester la capacité des hommes à garder Dieu dans leur ligne de mire malgré tout cet or envoyé du ciel via les entrailles de la terre. Autrefois, Il condamnait un peuple à errer trois générations dans le désert pour avoir adoré un veau d'or, ou Il ordonnait à un pauvre bougre de construire un rafiot pour naviguer durant quarante jours avec un zoo pendant qu'Il passait l'humanité au Kärcher. Aujourd'hui, Il balance des Porsche, juste pour voir s'ils résisteront. Vous noterez, monsieur Presario, que la seule constante de ces diverses expériences est leur décor, nu : le désert, grand laboratoire à ciel ouvert, afin sans doute d'avoir une vision plus claire, plus panoramique du champ d'expérience et, par la même occasion, de pouvoir matérialiser la souffrance des hommes (le sable et la sueur étant sans conteste des atouts visuels importants pour les adaptations hollywoodiennes). Ne trouvez-vous pas étrange qu'aucune religion monothéiste ne soit née en Scandinavie ? Elles sont toutes apparues dans le même coin, là où le soleil cogne dur sur le caillou, là où les douze heures tapantes sont propices aux mirages. Mais si le Gulf Stream s'arrête, évidemment, me direz-vous, ce genre d'insolation pourrait aussi bien arriver en Norvège.

    D'après le dépliant encore, que je feuilletais toujours distraitement dans la file pour le contrôle des passeports, David Beckham et Brad Pitt ont déjà acheté des îles artificielles de The World, le nouveau projet sur Jumeirah, où chaque banc de sable aménagé a la forme d'un pays et dont la mosaïque représente la Terre vue du ciel. Beckham se serait approprié la perfide Albion avec Victoria, tandis que Brad Pitt et Angelina auraient opté pour l'Éthiopie. Vient alors la question que chacun se pose : on signe où ? Car on se bouscule au portillon pour avoir une part de ce rêve-là, pour son bungalow en préfab' sur le planisphère, citoyen du monde sur pilotis, indice 50 pour commencer au rayon des UV. Au contrôle des visas, il y avait des comptoirs pour toutes les bourses et toutes les couleurs, pour les locaux immaculés, pour les touristes avides de shopping sauvage après la bronzette, pour les diplomates, pour les hommes d'affaires, et tout au fond pour les esclaves asiatiques qui débarquent par charters entiers, une cargaison de Philippines au destin de femmes à TOUT faire et un A320 rempli de Chinetoques venus pour construire des tours par 55° à l'ombre, et en chuter parfois, dans l'indifférence générale des statistiques. Ceux-là ne récupèrent même pas leurs passeports après le tampon, direction le compound au milieu du désert, à l'abri des regards.