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Nacho Carranza, Souffle en mon cœur un vent de Patagonie, nouvelles, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », mars 2011.
Format : 12 x 19 cm ; 160 pages. 13 €. ISBN : 978-2-85920-860-8


Ces voyages dans ma mémoire se sont passés à une vitesse proche de l’instantanéité, en une infime fraction de milliseconde. Et je me retrouve là, dans ma flaque boueuse, abandonné à la délicieuse incertitude du monde. Je songe alors aux passions s’immisçant dans le quotidien de nos labiles existences. À nos faits et gestes se répétant, se dédoublant, se reflétant. Au travail subtil du destin jouant avec les coordonnées de nos vies. À nos rencontres.

Un homme revient chez lui à la mort du père qu’il n’a pas connu et découvre un frère sosie et une famille parallèle à la sienne. Un peintre abstrait vit une passion folle avec une femme qui finit par le quitter, vexée de ne pas être peinte sous les traits figuratifs de sa beauté. Un célibataire endurci voit son univers finement réglé voler en éclats à l’arrivée dans sa vie d’une femme libre… et en découvre le paradoxal bonheur.
Toute vie est un roman, dit-on. Ou une mosaïque d’histoires. Celles de Nacho Carranza composent, entre passion et déraison, entre tendresse et perplexité, le curriculum vitae imaginaire de quelqu’un qui lui ressemble. Elles s’entremêlent et se croisent pour mieux nous parler de la vie, de l’amour, du vent qui souffle à n’en plus finir sur la Patagonie…

Extrait (télécharger l'extrait) :

Descartes et moi

En amont de ma chute je glisse et perds pied, poids, pesanteur, je suis violemment arraché à ma station debout, mes jambes tracent une chorégraphie macabre dans les airs, je m’abîme le long de la pente de la rive du fleuve, détrempée par la pluie de la veille. En passant, le soleil insidieusement oblique m’aveugle avant d’exploser en mille lucioles trompeuses sur la surface de l’eau. La masse de mon corps s'enfuit, le monde se dérobe sous mes pieds, je ne suis qu’un avatar du vertige. Je me suis détaché d'elle, de sa main, de tout lien, de toute amarre, alors qu'une brise tiède souffle sur ma nuque sidérée par la vitesse. Désormais c’est tout moi qui se projette dans le néant de cette culbute brève, tout moi qui s’ennuie de sa maudite mais rassurante verticalité animale. Ma croupe râpe la croupe âpre de la pente qui mène à la plage, j’échoue au pied d’un arbuste au-dessus d’une flaque d’eau tremblante. En aval de ma chute, à moins que ce ne soit en amont d’une catastrophe encore à venir et davantage terrifiante, mes fonds de culotte sont trempés, mon entrejambe mouillé tel un nourrisson ou un vieillard incontinent. Oui, le charme de l'instant-à-venir se brise net en présence du fleuve, mon ami de quarante ans, pas loin de la maison de mon enfance. Je ne suis plus rien, je ne m’appelle plus Pablo, et je m'apprête à comptabiliser les pertes comme un général compte ses morts après la bataille.
Du haut de sa perplexité, le regard ahuri de la femme lumineuse qui m’accompagne se pose sur ma figure disgracieuse. Alors qu’elle m'observe, interdite et palpitante, je ressens une sorte d'opprobre. Mais Céline n'attend que le signal rassurant qui lui permettra de rire, de rire aux éclats, de se fendre d'un fou rire, sanctionnant de la sorte, à son insu probablement mais sûrement à mon encontre, une pathétique humiliation. Une blessure infime mais profonde.

J’ai une impression de déjà-vu…

Oui, j’ai déjà vécu cela il y a 25 ans. En dépit de toute nostalgie, je peux avouer que j'ai subi, comme tous, les ravages des passions adolescentes. Elles affectent la respiration, la motricité et les réflexes. Elles bouleversent les humeurs, les pulsions et la pensée même. Je pense forcement à René Descartes qui hissa le doute en principe de compréhension du monde. Mathématicien génial, il inventa la notion de coordonnées – sans quoi, ici-bas, on ne serait qu’un peu plus perdu. Physicien perspicace, il établit la loi de la réfraction optique dont les phénomènes naturels les plus poétiques sont l’arc-en-ciel et le mirage. Mais si je pense ici à ce cher Descartes avec tendresse c'est parce qu’il alla jusqu’à concevoir l’existence d’une glande, la glande pinéale, comme étant l'endroit où les mouvements du corps se transformaient en passions de l'âme.

Que fais-je donc à 17 ans, les quatre fers en l’air et les fesses mouillées, sur la plage du fleuve près de la maison de mes parents ?
Jusqu'à il y a quelques instants je défaillais à l’idée de séduire la plus belle fille du monde ! Alice déclenchait sur son passage, claudicant et grotesque, les plus hautes réflexions et les plus bas instincts. A 16 ans, elle était d’une beauté renversante, traits harmonieux dans un visage ovale encadré d’une chevelure blonde torrentielle et soyeuse. La finesse de son cou de cygne plongeant dans le vaste lac de sa poitrine mettait en valeur, par opposition, ses formes étonnamment généreuses. Plus bas, ses rondeurs s'étranglaient en une taille de guêpe et cet autre contraste faisait planer le doute sur l'innocence de la douceur émanant de son être. Finalement, au-dessous de ce qu’on pouvait fantasmer comme étant un ventre délicieusement bombé, il y avait... les jambes d’Alice.
Lorsque ses parents apprirent que la toute petite fille était atteinte de poliomyélite, le monde leur sembla un vaste gouffre de douleur. Alice vécut le supplice journalier des bottines orthopédiques serrant, avec des plaques en fer et des vis clinquantes, ses jambes inutiles. Le temps et quelque miracle inattendu lui permirent de ranger les béquilles à l'âge de 12 ans. Et l’on peut soupçonner un dieu mineur, forcément esthète, de lui avoir octroyé, peu après, la grâce de pouvoir se déplacer sans prothèses. Faisant fi de notions absurdes telles la solidité et l’équilibre, Alice se mit à marcher en inclinant le corps d’un côté plus que de l’autre, l’élégance pour sa jambe droite, le scandale pour sa jambe gauche. Ainsi, clopin-clopant, Alice est devenue la fille la plus désirée de la région. Mais si beaucoup entreprenaient de la séduire, personne ne trouvait le chemin dans le dédale de son désir incandescent. Sauf moi.