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Francis Dannemark, Du train où vont les choses à la fin d’un long hiver, roman, Robert Laffont, janvier 2011. 96 p.

À la fin de l’hiver, dans un train qui trace son chemin sans trop de hâte vers le Portugal, un homme s’enfuit paisiblement. Il ne sait peut-être pas ce qu’il cherche en s’en allant mais il sait que le temps est venu de partir, de dire non à un monde dans lequel il ne trouve plus sa place et qui le fatigue. En face de lui, une inconnue. Entre Paris et Lisbonne, au fil des heures, ils vont se demander comment ils vont.

*

Du train où vont les choses à la fin d’un long hiver : Un long titre pour un roman si mince, n’est-ce pas ? Techniquement, c’est un double heptamètre. Deux vers de sept pieds. Ce titre qui est venu tout seul, je l’ai conservé parce qu’il donne le la du roman, cette musique et pas une autre, régulière et, peut-être, apaisante comme un voyage en chemin de fer.
C’est l’histoire d’un homme qui s’en va. Qui laisse derrière lui ce qui a été sa vie jusque là. Il s’appelle Christopher. La cinquantaine, un travail dans le monde de la culture, une sorte de fatigue dans laquelle on verrait bien un reflet de la fatigue du monde, le nôtre du moins, celui qui a perdu le nord et toute la rose des vents.
Ce roman, je l’ai écrit comme on s’échappe. Comme on va se réfugier une semaine sur une petite île ou dans un hôtel deux étoiles perdu entre forêts et prairies. N’ayant ni le désir ni la possibilité de partir, j’ai écrit un voyage. Du train où vont les choses… n’est pas un vrai roman de gare mais c’est un vrai roman ferroviaire : tout se passe dans un wagon de chemin de fer entre Bruxelles et Lisbonne.
Pour que mon personnage ne s’ennuie pas, je lui prêté une compagne de voyage. Elle s’appelle Emma. Elle ressemble à l’actrice Holly Hunter. Ce n’est pas quelqu’un qui s’en va – mais elle avance avec des hauts et des bas, des détours et des questions. Ce sont, elle et lui, des gens un peu perdus, un peu maladroits. Ils ont des doutes. L’amour leur joue des tours. Néanmoins ils restent aimables. Heureusement, sinon l’histoire serait très sombre. Or elle ne l’est pas. C’est une comédie. Avec une pointe d’amertume et un peu de mélancolie, sans quoi l’humain ne s’y retrouverait pas.
Quand sont parus mes premiers romans, au début des années 1980, le jeune homme que j’étais alors a évidemment aimé que l’on compare ses livres aux films de Wenders et d’Antonioni. Mais cette comparaison n’a pas été valable longtemps. J’aimais trop les comédies anciennes, celles de Lubitsch et d’Howard Hawks, de Frank Capra, de George Cukor et de Mark Sandrich…
À ma façon, en travaillant par petites touches et en pratiquant l’art du sous-entendu, j’aime bien l’idée que je rends discrètement hommage à ces magiciens. Sans eux, j’aurais plus d’une fois oublié que la vie est un jeu d’ombres et de lumières et qu’il vaut mieux la saisir légèrement.

Extrait (télécharger l'extrait) :

   Emma a consulté l’horaire, le train ne s’arrête que quatre minutes à Bordeaux, juste assez pour prendre une bouffée d’air frais. Christopher l’accompagne. « Lisbonne dans dix-sept heures », dit-elle. « Vous ne m’avez pas dit ce que vous alliez y faire », répond-il.
– Venez, le train va s’en aller, je vous raconterai l’histoire de ma sœur.

   Ayant retrouvé leurs sièges, Emma et Christopher reprennent leur conversation.
– Ma sœur a 49 ans, dix de plus que moi. À 25 ans, elle avait déjà collectionné un nombre impressionnant de fiancés et de petits amis. Charmants dans l’ensemble, mais elle s’ennuyait vite avec eux. Mes parents l’ont convaincue d’aller voir un psy et comme c’était une fille de bonne volonté, elle est allée en consulter un. Il était très bien. Si bien qu’elle est restée avec lui.
– C’est une belle histoire.
– Elle n’est pas complète, attendez. Mes parents, eux, n’ont pas vraiment apprécié la situation : le psy en question avait vingt-sept ans de plus qu’elle…
– Certes… Et que s’est-il passé ?
– Ils se sont mariés. Ils se sont occupés des deux enfants qu’il avait de son premier mariage et lorsque ceux-ci ont quitté la maison, ils ont eu une petite fille, Alma, qui va avoir treize ans.
– C’est beau comme un beau roman, cette histoire.
– Avec une note mélancolique, comme dans toutes les bonnes histoires. Quoique… En fait, mon beau-frère est mort il y a peu. Près de Lisbonne, où il s’était installé avec ma sœur et la petite Alma il y a deux ou trois ans. Il avait 75 ans. Il est mort tranquillement, en prenant un bain de soleil sur son balcon. Ma sœur m’a dit qu’il souriait et je suis sûre que c’est vrai.

   Christopher regarde une larme qui roule lentement sur la joue d’Emma, emportant avec elle un cil. Du bout du doigt, sans un mot, il vole le cil et la larme. Emma sourit. « Ce n’est pas une histoire triste », dit-elle. « C’est ce que j’avais deviné », dit-il.

   Le train a repris de la vitesse, il file vers la frontière espagnole dans la nuit qui s’étoffe. Emma dit qu’elle n’est allée qu’une fois à Lisbonne, quelques mois après l’installation de sa sœur et de son beau-frère, mais qu’ensuite elle n’a pas trouvé le temps, des soucis, trop de travail. Quant à l’enterrement de son beau-frère, il avait coïncidé très précisément avec celui, à Bruxelles, de quelqu’un dont elle avait été très proche et qu’elle n’aurait pas pu ne pas saluer une dernière fois. En plissant fort le visage, elle ajoute à la sauvette :
– Parfois, c’est comme si les morts ne voulaient pas partir seuls.
– Cela n’a rien d’impossible. Autrefois, sauf par obligation, personne ne voyageait seul. Aujourd’hui, c’est différent, j’ai l’impression.
– Peut-être les gens ont-ils moins envie de partager leurs émotions…
– Oui… Mais cela voudrait dire qu’ils en ont peu…

   Emma le regarde et, pensant qu’il a sans doute raison, ne trouve rien à ajouter. Elle sourit. Elle se demande s’il a dit qu’elle ressemblait à Holly Hunter par courtoisie, un petit exercice de séduction, ou si c’est vrai. Elle se regarde dans la vitre mais le reflet est trop vague.
– Je suis heureuse de passer quelques jours avec ma sœur et ma nièce, c’est la plus jolie petite fille rousse du monde.
– Vont-elles rentrer en Belgique ?
– C’est ce que je pensais mais dans ses e-mails et au téléphone, elle m’a dit plusieurs fois qu’elle avait l’intention de rester à Lisbonne, que c’était leur paradis. Elle avait déjà un travail de professeur de français à mi-temps, elle trouvera d’autres activités. Je lui ai dit que la presse parle beaucoup des effets terribles de la crise sur l’Espagne et sur le Portugal mais elle m’a répondu que crise pour crise, elle était mieux là-bas.
– De toute façon, un monde s’achève. Au Portugal comme partout en Occident. Je ne comprends pas que des gens s’étonnent de ce qui se passe. Est-ce qu’on s’étonne des pertes de mémoire de son grand-père, de la surdité de sa grand-mère ? Une société, en droit, c’est une personne morale. J’aime bien cette formule parce qu’elle rappelle que toute société, la nôtre par exemple, le monde occidental qui est dominant depuis cinq siècles, est comme une personne et que donc elle vieillit, et qu’elle sera remplacée un jour par une autre.
– Nous sommes de vieux Européens, mon père dit cela.
– Oui, de vieux Européens dans une vieille société. Beaucoup d’entre nous, au fond d’eux-mêmes, n’ont plus envie de se battre pour être les meilleurs, pour posséder davantage, ils ont envie de laisser à d’autres l’appât du gain, le goût de la victoire, les mirages brillants de l’ambition, ils rêvent de ralentir et d’enfin profiter de ce que leurs prédécesseurs ont ramené de leurs expéditions… La roue tourne, tout simplement.
– Mais notre société n’a pas une vieillesse très heureuse…
– On peut dire cela, oui. Je crois que c’est ce qui arrive lorsque l’on n’a pas été très généreux quand on était dans la force de l’âge, lorsqu’on a exploité les faibles, pratiqué le pillage un peu partout et qu’on a tout misé sur des valeurs matérielles… Ça me gêne un peu de dire cela mais je crois qu’il faudrait, malgré les souffrances qu’elle occasionne, considérer cette « crise » comme notre grande chance, la chance d’apprendre à vivre autrement, surtout maintenant que l’on commence à comprendre qu’on nage tous dans le même bocal.
– Mais il y a tous ces renoncements à faire… Vous croyez qu’on pourra les accepter ?
– Je n’en sais rien. Mais on n’aura sans doute pas le choix.
– Ma patronne est quelqu’un d’étonnant. C’est une commerçante, mais d’un genre particulier. Elle est bouddhiste en période d’essai, dit-elle. Je crois qu’elle dit ça parce qu’elle n’a pas envie d’afficher la foi qu’elle a en une autre façon de vivre et de voir le monde, et ça me touche, cette discrétion. Je sais qu’elle a un maître bouddhiste, elle le voit de temps en temps, c’est un Vietnamien très âgé qui anime des séminaires aux Pays-Bas, en France... Il y a deux ans, je me souviens qu’elle m’a longuement parlé d’un de ces séminaires. Le message de son maître, c’était qu’il fallait absolument éviter de lutter contre cette vague gigantesque qui commençait à se lever, parce qu’il était nécessaire qu’un grand changement ait lieu, qu’il y allait de notre survie. Au lieu de lutter, de perdre ses forces en vain, il invitait ses disciples à rester centré sur des valeurs justes, à garder le plus grand calme possible, à ne pas se laisser happer par le tourbillon créé par ceux qui veulent préserver à tout prix une structure révolue, des valeurs désuètes, des biens inutiles.
– Voilà un homme sage, dirait-on. Et vous avez de la chance de travailler avec quelqu’un qui peut entendre ce genre de choses. J’ai moi-même rencontré il y a quelques années quelqu’un de ce calibre, c’était dans un festival de musiques du monde. Je m’étais inspiré des expériences du clarinettiste de jazz Tony Scott, qui avait joué avec des musiciens japonais et indiens dès le milieu des années 1960, et j’avais créé pour quelques jours des couples de musiciens venus d’horizons très différents. Parmi eux, il y avait une chanteuse indienne qui vivait en Angleterre. Nous avions passé des heures à parler. Elle m’a offert la clé dont j’avais besoin et je pense souvent à elle avec infiniment de gratitude.
– J’oserais vous demander ce qu’était cette clé ?
– C’est simplement ceci : la vie ne s’occupe pas de nos désirs mais elle s’arrange, parfois de manière très inattendue, pour répondre toujours à nos besoins.