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Colette Cambier, Un rien de fil à retordre, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », octobre 2010.
Format :14 x 21,5 ; 266 p. Prix : 20 €. ISBN : 978-2-85920-837-0


1914. Renaix, petite ville de province prospère sur laquelle règnent les barons du textile. Parmi eux, la famille de Paul avec ses remous, ses silences et ses secrets. Délaissant le tissage, notre héros part la fleur au fusil sur le front de l’Yser, en compagnie de tous ces jeunes hommes que la guerre va précipiter dans l’âge adulte en les privant d’avenir. Un bien étrange compagnon lui est assigné : Zémyr, ange gardien nettement plus curieux que courageux, veillera sur lui pendant ces quatre années d’enfer.

Entre récit historique et fiction, Colette Cambier tisse avec brio les fils d’une série de destins. Âpre et tendre à la fois, dense, remarquablement documenté, Un rien de fil à retordre est un roman ambitieux, une fresque évoquant ces monumentales tapisseries d’antan qui ne cessent de nous fasciner.

Extrait (télécharger l'extrait) :

1


Cet homme qui joue avec sa ficelle,

Cet homme au grand nez busqué, qui tripote son bout de ficelle dans un train prêt à partir,

Ce voyageur au profil acéré sous le chapeau mou, qui se tourne les pouces au milieu de la bousculade en gare de Tournai, et fait une place au petit Adrien dont le collège ferme ses portes,

Cet homme, mince et svelte, qui décline du bout des doigts marabout bout de ficelle selle de cheval et s’adresse à un enfant de douze ans comme s’il avait affaire à un homme adulte et raisonnable, un jour tel que celui-ci où il faut grandir très vite, ce 10 mai 1940, alors que tout le monde s’affole et joue des coudes depuis l’annonce de l’invasion sur les ondes de Radio Belgique,

Mon commandant !
Ma voix enrouée et son regard d’eau

Cet homme aux manières d’aristo qui, surpris, suspend le fil de sa conversation avec le fils de son ami d’enfance, quitte ce compartiment où s’empilent malles, paniers et baluchons, pour me retrouver dans un temps à l’haleine de cendre, ce jour pas comme les autres qui rattrape les revenants et ressuscite les morts d’il y a vingt-cinq ans, ceux qui y ont cru et ceux qui ont perdu les pédales, ceux qui ont révélé le meilleur d’eux-mêmes et ceux qui donnaient un coup de pied dans la fourmilière bourgeoise alors que, depuis l’annonce de l’invasion à quatre heures ce matin, les gens supputent et bâtissent déjà les scénarii les plus noirs et que, larguées par les escadrilles allemandes, les premières bombes tombent déjà sur Anvers,

Mes pensées en roue libre
Hier séparé d’aujourd’hui
Par une feuille de papier de riz






J’ai mal au crâne. C’est comme ça que j’ai su.
Avant chaque mission, j’ai des pressentiments. Enfin, appelez ça comme vous voudrez. En ce monde ou dans l’autre, chacun développe ce qu’il peut, j’ai mon intuition comme d’autres des mollets de coureurs de fond. C’est une faculté démodée. Il fut un temps où on parlait encore de visions avec respect. Aujourd’hui, certains diront que j’hallucine mais je n’aime pas qu’on me traite de maboul avant même de m’avoir laissé faire mes preuves.
Mes compagnons ne sont pas mieux lotis, enfermés malgré eux dans leurs peaux trop serrées, dans des idées qui ne sont pas les leurs mais celles de l’époque à laquelle ils appartiennent, tournant dans tous les sens comme des boussoles affolées, s’accrochant à leurs certitudes qui auront changé demain. Le temps des hommes n’est pas celui des étoiles. Oh ! Je ne prétends pas avoir un point de vue supérieur sur ces choses, je ne suis jamais qu’un modeste exécutant, un ouvrier de la onzième heure qu’on vient chercher quand on a embauché les plus compétents. Le regard tombe sur moi et on se dit : pourquoi pas ? Celui-là ou un autre. Il faut bien donner sa chance à chacun.
Ne rien expliquer. C’est toujours embêtant, les explications. Je suis différent, voilà. Les humains ne supportent pas les spécimens de leur propre espèce qui présentent des caractéristiques incongrues - une bosse dans le dos ou celle des maths, trop ou trop peu de cervelle. Comment voulez-vous qu’ils nous accueillent – nous, tellement autres – bien qu’ils nous implorent régulièrement en cas de malheur ?
Enfin, c’est un temps où ceux de mon espèce ne chôment pas – par nature, cette notion de temps m’échappe mais j’ai appris les conventions –, une époque où il s’agit de ne pas perdre la boule. Les humains innovent peu. Ils sont trop nombreux sur cette planète, a dit le docteur Delghust, notre bourgmestre, un sage qui a lu Malthus. Et il n’a encore rien vu ! Mais nous savons bien, nous, que lorsqu’ils prolifèrent sur un même territoire, les hommes recourent régulièrement à une bonne petite guerre. Hier comme aujourd’hui. Une épidémie ferait aussi l’affaire et les déchargerait de toute responsabilité mais il n’y en a pas en stock. Vous ne pouvez pas attendre quatre, cinq ans ? On ne peut pas. Alors, c’est le conflit, le plus large possible. Les rangs seront nettoyés, on pourra de nouveau se compter, les survivants pourront enfin œuvrer, les coudées franches, et là-haut on se dit : pourvu qu’ils apprennent quelque chose de l’aventure. Passons le sang et les larmes par pertes et profits. Vous ne voudriez quand même pas avoir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière comme ils diront dans quelques décennies quand il n’y aura plus de crémières ?

Je me suis dit : ça y est, les vacances sont terminées quoique les vacances, je ne connais pas, il y a toujours un pauvre hère à tirer du pétrin et je ne souffle guère entre deux mandats. Qu’est-ce qui va me tomber dessus cette fois ? J’attends l’instant zéro, cette seconduscule qui brûlerait les doigts du devin, arrêtant la grande aiguille de leurs pendules avant le go fatidique, ce moment de répit qui me permet de faire le point, de savoir où je mets les pieds.

Je n’ai pas le temps de me répéter la question, je me retrouve à Mariakerke, aux confins des dunes d’Ostende. Supposons une palpitation forte dans les reins qui pousse chacun vers son destin. L’instant zéro, c’est ici, dans la villa des Dunes.
Une jeune femme – elle s’appelle Alida – est assise sur le lit de ses filles, elle s’efforce de trouver ses mots pour terminer le rituel du coucher, elle n’y arrive pas, elle a la tête ailleurs. Il est tard mais tout est bousculé aujourd’hui. Jeannette enroule une boucle sous ses doigts. Line s’est couchée en boule, la tête sur les genoux de sa mère.
— Qu’elle était jolie la petite chèvre de M. Séguin! Qu’elle était, jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs…
— Qui lui faisaient comme une houppelande.
— Quoi ?
— Tu oublies la fin de la phrase, maman.
Ils n’auraient pas dû quitter Renaix mais cela fait longtemps qu’ils n’ont pas pris de vacances. Tous ces soucis à l’usine. Joseph a enfin pu se libérer et laisser les commandes à Adolphe.
On croit toujours qu’on est indispensable.
— Elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite ; puis, s’étant ravisée, elle tomba en garde, la tête basse et la corne en avant, comme une brave chèvre de M. Séguin qu’elle était...
Et soudain s’interrompt en plaçant la main sur son ventre. Voilà, c’est sûr, il bouge. C’est bien tôt mais il bouge. Ce sera un garçon cette fois, elle le sait.
Est-ce qu’on peut faire un enfant dans une époque aussi troublée ? Mais aussi, est-ce qu’il faut toujours se tourmenter avec des questions pareilles auxquelles personne ne peut donner de réponse ? Si les femmes raisonnaient en ces termes, l’espèce humaine serait éteinte depuis longtemps ; les hommes auraient disparu de la circulation avant même d’être sortis des cavernes et la chèvre de M. Seguin n’aurait jamais goûté aux joies de la montagne.
La chèvre de M. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel clair, et elle se disait : Oh ! Pourvu que je tienne jusqu’à l’aube...
Elle a dit à Joseph :
— Va aux nouvelles.
Elle n’est pas impatiente de savoir. Le souffle chaud, l’aiguisement acéré des armes. Et demain, rouge comme une gueule brûlante. Il sera toujours assez tôt. Elle a dit aussi :
— Ne fais pas attendre Paul.
Car elle sait le plaisir des hommes à se retrouver entre eux.
— Une lueur pâle parut dans l’horizon. Le chant du coq enroué monta d’une métairie. Enfin ! dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le jour pour mourir ; et elle s’allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang... Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea.

— Je vois, dis-je.
Je ne vois rien du tout.
Qui est mon client : Alida ? Les petites filles ? Joseph ? Paul ? Ou la chèvre ?
S’ils m’envoient m’occuper du loup, je refuse.
— Mais, mon pauvre vieux, des loups, il n’y a que ça, sur cette planète. Tu n’as encore rien compris.
Je n’ai encore rien compris.

*

Au fond de sa vallée, notre petite ville étale ses rues au soleil pendant que les bourgeois s’en vont folâtrer à la mer. Le restant de l’année, ils se contentent de leurs campagnes, sur les collines environnantes. Quand je suis arrivé à Renaix pour ma première mission avant le grand incendie de 1559, les gens n’étaient pas atteints de la bougeotte. Ils naissaient, se reproduisaient et mouraient dans la même maison. Aujourd’hui, nos usines qui, toute l’année, engloutissent une à une des balles de coton des tropiques ou des monceaux de laine du nord, qui recrachent des kilomètres de fil et des vagues interminables de tissu tournent, en août et septembre, sur leur lancée sans trop de direction. Seuls les contremaîtres et quelques vieux patrons aussi attachés à leur outil que des chefs cheyennes à leur totem continuent à encadrer les ouvriers qui, eux, ne s’arrêtent que le dimanche. Dans les ateliers, la fournaise colle les chemises à la peau des tisserands, les grandes verrières déversent des flots de chaleur sur les épaules qui se tendent et le fracas d’enfer des machines ne tarit jamais, rendant les ouvriers sourds en quelques semaines.
Je crains le pire. Ce boulot qui m’attend, je ne le sens pas. Comme tout le monde, les événements – l’assassinat du Grand-duc à Sarajevo, celui de Jaurès au café Croissant à Paris, les obus autrichiens qui tombent sur Belgrade, la mobilisation russe, les cheminées de Krupp qui crachent le feu – me brouillent l’entendement.
On parle de la guerre à la pause tartine dans les fabriques, entre les étals du Grand’Marché, dans le tortillard qui ramène les journaliers d’Audenarde et de Lessines à la Place Guisset devant la Chambre de Commerce, mais la guerre, on ne la voit pas. Elle rôde pourtant, la voleuse d’hommes comme un nuage de mouches noires, énervées, zigzagantes. Et ce tintouin que font les journaux alors que dans les villages – à Ellezelles, à Flobecq, à Saint-Sauveur – on aiguise les faucilles car la moisson n’attendra pas. Personne ne s’y retrouve. Il paraît que toute l’Europe va s’enflammer. Mais nous sommes neutres !
— Ouiche ! disent les pessimistes.
Alors, on commence à compter les heures. Les commentaires comme si le poids des mots répandus au marché, entre une botte de poireaux et un bidon de lait, allait faire pencher la balance du côté de la conciliation. On avait la paix, aussi douce qu’une pluie d’été sur le dos des canards à la Haute Motte, et on ne le savait pas. Le ton monte, monte, le tressaut des surenchères.
Il faudrait piquer dans la baudruche trop tendue, mais comment ? Ça ne va plus durer une éternité, qu’ils disent.
J’ai toujours du mal avec les découpages de leur éternité.
Mais j’ai une conscience professionnelle, alors je me renseigne.

Je n’ai pas le temps de respirer. Tout de suite, je me fais dépasser, dans un escalier monumental, par un individu tout en bras tout en jambes, qui attaque les marches de marbre d’une foulée vigoureuse. Il n’y a qu’à le suivre. Un goût salé dans l’air que je respire. Les affiches annoncent un concert de M. Maguenat, baryton de l’Opéra-Comique de Paris. Ce gros gâteau à la crème posé au tournant de la digue ouest, c’est le Kursal d’Ostende. En bas, les fontaines murmurent. Il n’y a pas de guerre pour les fontaines.
Dans la salle de jeu, la fébrilité des grands soirs. L’envie de m’esquiver. Les piles de jetons devant les habitués. Un homme aux sourcils charbonneux, renversé en arrière, laisse échapper la fumée de ses poumons comme un paquebot qui lâche sa vapeur. Il a perdu, perdu et encore perdu. À sa gauche, le visage d’une petite dame grassouillette se décompose au fur et à mesure que les piles de jetons devant elles se réduisent. Le coup suivant sera le bon. 17 et noir. Qu’est-ce que je fous là à courir derrière un énergumène qui semble avoir le diable aux trousses ?
Si la bille s’arrête sur le 11, on évitera la guerre, pense mon client aux longs bras qui croit à la fatalité. Ou au hasard, plus erratique, au destin, triomphant, écraseur, à la destinée peut-être, dictée par la marche des planètes. Ce machin aveugle et brut, cette mécanique précise et implacable qui ne laisse pas sa chance à l’intelligence ou au calcul. C’est plus fort que lui, je le vois bien. La griserie que le jeu donne aux plus forts d’entre eux, il n’y résistera pas non plus, il le sait. Jouer. À la toupie, aux billes, aux gendarmes et voleurs, maintenant aux courses, à la roulette. La rage au ventre, se jeter dans la mêlée. Lancer son petit chiffre comme une bouteille à la mer avec le fol espoir d’être entendu – mais où et par qui ?
Déjà quand il était au collège. Si je ne tombe pas de l’arête du trottoir de la rue des Jardins, Lucie m’adressera la parole, cet après-midi. Un équilibre instable. Je ne fais pas le poids à côté de cet échalas de rhétoricien boutonneux mais il faut tenter sa chance.
Tenter sa chance. Il avait quinze ans et des oreilles décollées qui chauffaient de dépit.

Il a trente-deux ans et des rides à l’âme comme presque tout le monde ce soir. Jouons, se dit-il. Une main supérieure pourrait-elle annuler les préparatifs dans les usines de mort ? Ne jouons pas. Boule qui roule. Des murmures : il paraît qu’on a interrompu le service de l’Express Ostende-Vienne.
— Faites vos jeux, dit la voix neutre du croupier.
Ce soir, les étoiles en folie et le désarroi dans le sang. Pair ou manque ? Il va s’engager. L’évidence. Aussi sûr que deux et deux font quatre et qu’il s’appelle Paul.
— Cinquante sur le trois.
Les mains autour de la table. Des dizaines de mains coupées et blafardes. Pousser, déposer, lâcher la mise et déjà le regretter. Je n’aurais pas dû. Pas sur les noirs. Pas aujourd’hui. La bille qui file comme un pur vertige à la rencontre du cercle parfait. Le cœur qui bat la breloque. Le petit heurt final du caillou qui dégringole de case en case avec un bruit de cascade nouant les gorges. En face de lui, un homme jeune, très calme, presque absent, mise sur le 3 et gagne. Du brouillard plein les yeux. Mise sur le 22 et gagne. Il lui fait signe de le rejoindre.
— J’allais gagner.
— Vous alliez tout perdre, Joseph, croyez-moi.
S’il n’est pas de ceux qui prennent les fièvres et engagent leur chemise, il sait qu’ici, tout peut advenir. Qui sait ce que le jeu vous révèle de vous-même ?
— Madame de C. est ici, dit Paul.
— Vous faites des infidélités à Gaby, maintenant ?
Des infidélités à Gaby. Tout de suite les grands mots. C’est que tout arrive si vite aujourd’hui : un courant d’air, la bille sur le bon numéro, un coup de foudre dans les bretelles.
Difficile de résister à cette jolie veuve au pas aérien. Flottant entre le sauve-qui-peut et l’attrait d’un parfum bleu – iris ou violette ? – raide comme un Prussien, il s’est s’incliné sur sa main.
— Vous avez une mine de papier mâché. C’est la canicule qui vous fait cet effet-là ?
— Vous n’avez donc pas vu les derniers bulletins, baronne ?
D’heure en heure, on affiche dans le hall les échanges entre Bruxelles et Berlin. Son sourire narquois qui le toise. Pauvre type qui croit tout ce que les journaux impriment.
— Allons, allons. Vous voyez bien que nos amis allemands sont ici pour la saison comme chaque année. Nous en serons quittes pour la peur.
Elle est vraiment idiote ou elle le fait exprès ? Dans quelques jours, on leur mettra un Mauser de 7,65 entre les mains et on leur dira :
— Tire sur du Belge !
On nous donnera le même fusil, baïonnette en prime, et on nous dira, à nous :
— Ne rate pas ton Boche !
Paul a pensé : non non non, si fort qu’elle a dû l’entendre. Elle a lâché son bras. Joseph, prudent et très marié, s’est esquivé. Deux jeunes gens dans la trentaine, maigres et noirs comme des chats sauvages, aimantent naturellement les lorgnons des mères et les soupirs des filles.
— Parlez pour vous, a dit Joseph.
Il a deux ans de plus que Paul mais les jarrets tout aussi impatients et une once d’exaltation en plus.
Il ajoute brusquement :
— Je vais m’engager.
Il est fou. Joseph est fou. Paul est fou. Tout le monde est fou aujourd’hui. Ça va passer.
— Vous le ferez bien, vous ! Vous croyez que je n’ai pas compris ?
— Oui mais moi, je n’ai ni femme ni enfant.
— Je ne pourrais pas me planquer pendant que les autres trinquent, vous le savez bien.
Ils sont pris dans cette vibration collective qui court le long des épines dorsales, ce frémissement pour leur coin de terre – grand comme un mouchoir de poche – auquel, en temps ordinaire, ils ne pensent jamais, ce bout de terrain sur lequel ont grandi leurs aïeux, qui les enferme et les contient, qu’ils aiment ou qu’ils haïssent. Leur pays menacé, agressé. Aux armes puisqu’il le faut. On aura besoin de toutes les bonnes volontés et même les socialistes, aujourd’hui, se muent en patriotes convaincus qui montreront de quoi ils sont capables.
Leurs pères ont dit si souvent – mais aujourd’hui, peut-être s’en mordent-ils les lèvres et voudraient-ils ravaler les mots qui leur sont venus dans un moment d’humeur :
— Il leur faudrait une bonne guerre, à cette génération d’enfants gâtés. Il faudrait leur apprendre le sacrifice.
Ils vont être servis. Les pères et les fils.
Paul assène à Joseph une petite claque sur l’épaule.
— Vous avez raison. De toute façon, ça ne durera que le temps de leur flanquer une bonne raclée. Nous serons de retour à Noël.
Dans le hall, devant les panneaux d’information, les fracs noirs s’agglutinent, des cravates blanches s’entremêlent. On se hausse pour mieux voir. La moire ruisselle et les plumes des coiffures chatouillent la peau. L’aigre-doux des dépêches, les mines déconfites des lecteurs d’affiche, les commentaires désabusés. Ce 1er août 1914 s’achève dans le désarroi.
— Attention, rien ne va plus.