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Régine Vandamme, Feu, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », février 2010.
Couverture : Chris De Becker. Format :12 x 19 ; 160 p. Prix : 13 €. ISBN : 978-2-85920-755-7


Reclus dans son appartement où il tente de survivre à la dérive de son existence, Hughes Worm, journaliste autrefois promis à un brillant avenir, sombre dans le désespoir, loin des siens, loin du monde, à l’âge de 44 ans.
D’heure en heure tout au long d’une journée caniculaire, son histoire se dévoile, banale, bancale, l’histoire d’un homme aux prises avec un mal-être contre lequel il a renoncé à se battre. Seule sa mort est en marche.
Feu est un roman obsédant qui fait éclater des vérités crues et cruelles. L’écriture est intense. Chaque phrase parle juste, cogne et fait mal.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Ascq
(9H37)
Une ambulance, toutes sirènes hurlantes, coupe le boulevard en deux dans le sens de la longueur. Tu ouvres les yeux. La lumière t’aveugle. Tu les refermes aussitôt.

De la fenêtre entrouverte montent le bruit d’une tondeuse et l’odeur de l’herbe coupée. Tu n’as aucune raison de te lever. Derrière l’écran rougeoyant de tes paupières, tu cherches dans quelle année de ta vie tu es, et, sans la trouver, la date du jour. Tu sais qu’on est en juin. Que c’est l’été même. Quant à savoir si on est le 22, le 23 ou le 27, c’est une question qui trouvera une réponse tout à l’heure quand tu sortiras pour acheter les journaux.

En attendant, comme chaque jour, la même quête à ton réveil : trouver des appuis fiables à ta conscience. Mais pour l’heure, cela n’importe pas. L’important serait de trouver une solution à la touffeur qui envahit ton appartement depuis plusieurs jours. Tu n’en peux plus de cette chaleur accablante pour ton corps autant que pour ton esprit. Tu étouffes.

Il y a dans l’air comme une énigme. Tu sens bien que tu es au bord de la rupture. Mais tu ne vois pas ce que tu peux faire pour inverser de quelques degrés les valeurs caniculaires du thermomètre.

Le bâtiment est mal isolé. Et ton séjour est exposé plein sud. Un atout déterminant dans ta décision de louer cet appartement au deuxième étage d’un immeuble bas situé sur un boulevard à l’entrée d’Ascq. Tu te moquais pas mal alors de trouver plus grand moins cher pourvu que le soleil puisse y prendre ses quartiers, surtout hors saison, et inonder ce qu’il fallait bien que tu t’habitues à appeler ta maison. Mais tu ne t’y es pas habitué. Tout au plus pouvais-tu penser que c’était chez toi. Mais pas ta maison.

Ta maison, la maison de ton enfance, celle où tu ne grandissais pas assez vite à ton goût, celle que tu avais quittée en choisissant de faire tes études à l’autre bout du pays, le plus loin possible parce que tu y étouffais, qu’elle était bien trop petite pour toi, que tu te cognais aux murs, qu’elle sentait le renfermé et le bouillon tous les jours de la semaine, et le savon noir le vendredi. Avoir une maison à soi, tu n’aurais jamais cru que tu pus en rêver. Tu sais que c’est trop tard. À quarante-quatre ans, sans le sou, on ne s’improvise pas propriétaire. De toute façon, c’est moins la propriété que tu convoites qu’un endroit où te sentir bien. C’est quoi ce lieu où tu habites ? Un studio, un pied-à-terre, un trou où palpite ton cœur d’homme blessé? À l’époque où tu as signé le contrat de bail, tu ne pensais pas y faire long feu. C’est souvent comme ça quand on est entre deux histoires : on croit que c’est provisoire, et le provisoire devient durable, puis définitif. Tu connais plein de gens qui ont fait de même. Tu en connais d’autres qui se posaient quelque part pour de bon, en fanfare, et quittaient le nid de leurs rêves dans l’année, dans un bruit de vaisselle cassée.

Trouver sa maison relève de l’idéal bourgeois. Tu n’en as pas les moyens et tu te gausses de ne pas les avoir. Ta maison, ça t’a pris du temps pour le découvrir, mais maintenant, tu sais où elle est. Tu en reviens. Tu y retourneras. Bientôt.

En bas, au parking, une portière claque. Au loin tu devines la rumeur homogène de la circulation routière, à présent que le jardinier a cessé son travail.

Trente-cinq mètres carrés pour une personne seule, c’est confortable. Avec quatre enfants intermittents, c’est vite étroit. Le temps a passé. Au début, ils sont venus régulièrement. Ils étaient jeunes encore. Tu avais acheté un clic-clac d’occasion à une amie d’une amie. Une affaire. Elle-même avait eu le sentiment de faire une aubaine quand elle l’avait acheté pour trois fois rien à l’Usine à Roubaix. C’était un de ces canapés-lits de la première génération, fabriqués en Asie au mépris des normes européennes de sécurité. Il avait bien dépanné. Tu l’avais installé dans le coin séjour, là où tu gis présentement hésitant à rouvrir une nouvelle fois les yeux sur une journée que tu pressens pénible. Il accueillait ta fille aînée et deux de tes fils, tandis que le plus jeune dormait avec toi dans ton lit à deux places, seule pièce de mobilier digne de ce nom dans ton appartement. Vous avez passé quelques week-ends comme ça, les uns sur les autres, tapis dans ta tanière, à regarder de vieux enregistrements de « Ça cartoon » présenté par Philippe Dana, et à écouter des disques de chanson française parmi lesquels l’indétrônable « Roi des papas », qu’avait offert, à ta princesse et à tes petits princes, un ami, journaliste à la radio suisse romande, depuis perdu de vue. Tu as oublié son nom, tu te rappelles juste qu’il se prénommait Hugues comme toi.

Vous preniez tous les repas à l’extérieur sous prétexte que le coin cuisine était trop exigu pour préparer à manger. De toute façon, tu n’avais ni table ni chaises. Et aucune disposition ni envie culinaires. Rien ne mettait les enfants plus en joie que d’aller au Mac Do. Les surprises dans les Happy Meal n’avaient aucun secret pour eux. Toi, rien ne te rendait plus heureux que de les voir heureux. Tu ne t’interrogeais pas sur la nature ou l’origine de leur bonheur. Cette question-là n’était pas pour toi. Ils avaient une mère pour ça. Pour ça et pour tout le reste qui était le cadet de tes soucis. À l’instar de tes enfants, tu vivais dans l’instant présent. Tu n’avais pas d’autre projet de vie.

(9H47)
Une chasse d’eau quelque part dans l’immeuble éclabousse tes rêves. Te voilà complètement réveillé. Tu rouvres les yeux. Tu t’étonnes d’être allongé sur le canapé-lit. Tu es tout habillé. Tu n’as même pas enlevé tes lunettes. Tu ne te rappelles pas t’être installé là. Tu n’as pas de souvenir de la veille. À part celui de la chaleur. Il fait chaud, horriblement chaud, depuis des jours. De plus en plus chaud. Le temps n’en finit pas de s’écouler, brûlant, écrasant, ajoutant à ta langueur. On reparle de canicule. Tu songes que dans canicule il y a canule et que dans canule il y a des ambiances d’hôpital. Voilà, c’est ça, il fait chaud chez toi comme dans une chambre d’hôpital. Dans les hôpitaux, les infirmières abaissent les pare-soleil, gardent les fenêtres fermées, et les portes des chambres ouvertes. Elles rappellent aux patients qu’il faut boire souvent. De l’eau tempérée. Tu es bien placé pour le savoir : l’hôpital, tu en sors. Contre l’avis des médecins. Tu n’as pas voulu y rester. Dans un service psychiatrique, les seuls points communs entre les patients sont la maladie mentale et une tendance marquée pour le désespoir. Assez pour développer ton goût inné pour la fuite. Alors tu as signé une décharge et ciao ! tout le monde.

Tu n’aimes pas l’eau. Alors de l’eau tempérée ! Rien ne te désaltère comme une bière réfrigérée. Tu n’en as plus. Il faudra que tu en achètes en allant chercher les journaux. Tu t’étires. Ton corps est courbatu. Ton pantalon de cuir colle à ta peau moite. Tu déboutonnes ta chemise. D’un geste sec, tu extrais ses pans de ton pantalon. En même temps que le léger mouvement d’air que cela provoque et que tu perçois au niveau de ton visage, tu respires l’odeur aigre de ta transpiration. Tu ne supportes pas les odeurs corporelles. Même les tiennes. Mais tu ne te sens pas la force de te laver. Tout t’est un effort. Tu te sens las. Te revient en mémoire un texte que la mère de tes enfants, alors étudiante comme toi dans une école de journalisme, avait écrit dans lequel il était question d’un personnage coi. Elle avait toujours eu le chic pour choisir des mots désuets tombés dans l’oubli qu’elle réhabilitait avec panache compensant de la sorte l’apprentissage tardif qu’elle avait fait de la langue française par une connaissance encyclopédique de cet idiome.

« Je suis las. Je suis coi. Je suis quoi, là ? »

Ta voix a traversé l’air torpide de ton appartement. Tu te surprends de plus en plus souvent à parler seul. Tu sais que c’est l’apanage des vieux ou des grands solitaires. Tu n’es ni l’un ni l’autre. En dépit des apparences, tu as quarante-quatre ans. Tu ne te sens ni vieux ni jeune. Tu es sans âge, sans avenir, sans attache. Hors de toi et hors du monde.

(9H50)
Tu te lèves, dépliant ton grand corps endolori. Tu as la tête lourde, la bouche pâteuse. Tu as soif. Tu as chaud. Tu as mal.
Tu inscris ta silhouette en négatif dans l’embrasure de la fenêtre béante. Le parking arrière est saturé de lumière. L’émanation du bitume liquéfié est écœurante. Tu as la sensation que l’air montant de l’extérieur te grille les poils de nez. Tu as déjà connu cette sensation.

C’était en Espagne, près d’Alicante. Au sortir de vos études, tu avais été invité par la mère de Marie à les accompagner en vacances. Vous étiez partis, Marie, toi et les bagages, par la route, à bord de la décapotable familiale, tandis que la sœur de Marie et sa mère gagnaient les portes de l’Andalousie par avion.

Tu avais saisi l’occasion pour faire un crochet par une plage près de Narbonne que tu avais écumée, un été précédent, en galantes compagnies, où, avais-tu laissé entendre, avec des trémolos dans la voix, tu avais été au plus près de ce qui, selon toi, devait ressembler au bonheur, une perception fulgurante et fugitive que tu ne retrouverais jamais plus. Tu n’en avais pas dit davantage. Dans tout ce que tu faisais, tu cultivais l’intrigue avec talent. Marie en avait consenti un vif chagrin mêlé d’une jalousie encombrante qu’elle avait tenté vaille que vaille de masquer sous de faux airs de jeune femme libre. Tu n’avais pas manqué de le remarquer. Tu avais savouré avec un sadisme carnassier dissimulé cette victoire sur votre relation à tes yeux trop gentille, trop limpide, trop convenue. Toi, tu étais taillé pour le secret, le doute, le désespoir, les déchirures, les ruptures d’identité, les disparitions inexpliquées, les chutes bibliques. Déjà. Tu avais alors vingt-trois ans.

Sur la route de ces vacances faciles, vous aviez fait une autre halte. À Barcelone. Tu avais raconté à Marie son sang neuf. Cet été-là, Yves Simon chantait la cité catalane. Yves Simon, c’était pour toi l’illustration parfaite du héros postromantique inégalable. Le modèle à atteindre. Le seul, l’unique. Il n’y avait aucun intérêt à être qui que ce soit d’autre. Tu venais d’enfoncer une seconde banderille dans l’âme sensible de Marie. Il y avait à présent un mystère Narbonne et il y avait l’ombre tutélaire et adulée de ce chanteur-écivain qui ôtaient à votre histoire une part de son éclat.

Arrivés à la villa de location, tu avais fait écouter l’album à Marie. En boucle. Au bout de quelques jours, elle ne pouvait plus l’entendre ni sa sœur. Leur mère ne disait rien. Ton côté fêlé était pour elle une brèche pour sa propre fêlure.

Ce mois d’été 1984, tu en gardes des souvenirs inutiles : le goût sucré des omelettes aux oignons doux ; la forme replète des bouteilles d’agua con gas ; la publicité du yaourt Yoplait para beber ; le nom du vainqueur du Tour de France ; le spectre menaçant d’une maladie récemment découverte : le Sida ; la découpe au loin d’un massif rocheux aux allures de vieux pachyderme ; la visite impromptue d’une fille kilométrique, amie de Marie, rousse et laiteuse, aux poses larvaires et équivoques ; les parties de tennis sur un terrain en dur à midi ; les seins nus et lourds et ceux plus fermes de la mère et de la sœur de Marie, rien à voir avec ceux de Marie ; le parfum citronné de l’huile solaire à la bergamote de la marque Bergasol ; et l’impression, la même que maintenant face à ta fenêtre ouverte sur les feux de l’été ascquois, qu’à chaque inspiration, l’air ambiant allait assécher dans une atroce brûlure toutes tes muqueuses jusqu’à l’asphyxie.

Tu t’attardes à la fenêtre. Longtemps. Il fait tellement chaud que tu as l’impression que la ville est en flammes. Des enfants jouent mollement dans les garages. Leurs rires font des trous de souris dans l’air bien trop lourd. Tu penses à Marie. Tu l’as eue au téléphone, il n’y a pas si longtemps. Quand ? Hier ? Non, pas hier. Ça remonte à quelques jours. Trois ou quatre, peut-être.

Tu fais un effort pour activer ta mémoire. Tu te souviens qu’il faisait chaud déjà. C’était dimanche dernier. Tu hais les dimanches. Plus que les autres jours, tu te sens hors du temps parce qu’il n’y a pas ce jour-là de journaux. Pas tes journaux habituels. Le dimanche, tu t’ennuies. Plus que les autres jours. L’ennui te tue. Marie ne connaissait pas l’ennui.

Ce dimanche-là, elle étendait le linge au jardin. Elle avait dit, un brin hostile, qu’une des joies de la vie de famille était les lessives dominicales et une autre, la solitude de la lavandière au moment de l’étendage et du repassage. Elle t’a parlé longtemps. Calmement. Des enfants. Des examens d’Hyppolite, du bac de Théo, de la fête de l’école de Jules, du repli sur elle de Charlotte. Tu avais deviné une profonde inquiétude pour votre aînée. Tu n’avais pas su quoi dire. Il y avait tellement longtemps que tu ne les avais plus vus. Tu avais changé de sujet. Marie s’était raidie. Vous en étiez revenus à des propos badins.

Cela t’avait fait du bien d’entendre sa voix au timbre légèrement voilé. Il y avait près de quatre ans que vous ne vous étiez pas vus. Vous vous appeliez de loin en loin. Le plus souvent, vous vous mangiez le nez. La dernière fois que tu lui avais parlé, c’était un mois plus tôt, le jour des vingt ans de Charlotte. Tu n’avais pas réussi à la joindre. Tu avais laissé des messages sur son portable, envoyé un texto resté lettre morte. Finalement, contrarié et préoccupé, tu avais appelé Marie. Elle t’avait rassuré : Charlotte était chez elle, à Bruxelles, avec des copines. C’est alors qu’elle t’avait appris qu’elle avait interrompu ses études, était sans projet, irritable, manifestement déprimée, ingérable. Fatigante. « Vingt ans, je ne laisserai à personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. », la première phrase d’Aden Arabie, de Paul Nizan t’est revenue en mémoire. Elle t’avait été d’un grand réconfort au seuil de la vingtaine.

Tu avais trouvé sain que Charlotte pédale dans la semoule comme disait sa mère. Celle-ci n’avait pas été du même avis que toi. Vous ne l’aviez jamais été du reste. Une vraie tête de bois, Marie. Cela dit, elle avait bon cœur et te gardait une affection maternelle. Elle n’avait pas pris ta chute à la légère. Elle t’avait même alarmé parce qu’elle avait entendu un ostéopathe expliquer à la radio que le coccyx était le siège de l’équilibre humain et qu’une blessure mal soignée pouvait conduire à des désastres tant physiques que psychiques. Le praticien avait insisté sur l’aspect psychique des séquelles possibles. Tu avais promis à Marie de consulter. Elle avait toujours eu pour toi ce côté infirmière et ça te manquait. Le médecin t’avait pour vingt euros – vingt euros ! – recommandé le repos.

Le repos, tu ne sais plus quoi en faire. Des semaines que tu t’y perds, que tu passes des heures à ne rien faire, allongé sur ton lit, vautré sur ton canapé, à fixer une tache au plafond, à suivre le vol erratique d’une mouche, à te laisser bercer par le tangage lascif du feuillage d’un tilleul prématurément desséché dans l’encadrement de ta fenêtre, à te demander ce que tu pourrais bien faire de ta vie, comment la remplir à défaut de lui trouver un sens.

Se pourrait-il que te voyant ainsi suspendu dans une rêverie sans fin, l’on croie que tu imagines à ton avenir, ou à celui de tes enfants, quelques contours nets ?