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Pascal Verbeken, La terre promise (Flamands en Wallonie), essai traduit du néerlandais par Anne-Laure Vignaux, février 2010.
Préface : Geert van Istendael. Couverture : photo de Pierre-Yves Dallenogare. ISBN : 978-2-85920-801-1. Prix : 20 €.


La terre promise propose en annexe de nombreux extraits du classique À travers les Flandres d’Auguste de Winne, introuvable en français depuis de nombreuses années.

La terre promise a été portée à l’écran sous le même titre par Pascal Verbeken et Luckas Vander Taelen. Production : VRT et RTBF.

En 1903, le journaliste francophone d’origine flamande Auguste de Winne signait À travers les Flandres, le récit de son voyage dans les « puits de tristesse », ravagés par la misère, la famine, l’analphabétisme et l’exploitation. Sous le titre Door arm Vlaanderen, cet ouvrage allait devenir un classique en Flandre. Cent ans plus tard, Pascal Verbeken fait le voyage dans l’autre sens et traverse les campagnes du Brabant wallon pour rejoindre l’ancien sillon industriel formé par le Borinage, La Louvière, Charleroi, Seraing et Liège, où se sont installés la plupart des 500 000 immigrés flamands et leurs nombreux successeurs italiens, turcs, maghrébins…
Entre les deux récits, la Belgique d’antan a disparu. La pauvre Flandre est devenue l’une des régions les plus riches et les mieux équipées d’Europe. Pour la Wallonie, en revanche, les dernières décennies ont été sans pitié. Que s’est-il passé dans cette région qui avait été l’une des plus prospères du monde occidental ? Tordant le cou à une série de clichés et reprochant à la Flandre son triomphalisme, Pascal Verbeken se livre à une analyse sans parti pris et sans concession de la société wallonne. Il donne la parole à des dizaines de Wallons, dont beaucoup sont issus de familles flamandes ayant trouvé autrefois refuge en « terre promise ». Ce qui en ressort est le portrait multiple et touchant d’une région qui, aujourd’hui en pleine période de transition, tente de retrouver sa fierté.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Lettre à Auguste de Winne

Cher Monsieur de Winne, Estimé confrère,

Vous souvenez-vous du jour où vous êtes mort ? Ce jeudi soir à Genval, au printemps 1935 ? Savez-vous encore quelles images vous sont revenues pendant vos dernières heures ?
Était-ce ce sentier boueux, quelque part dans le pays de Waes, le long duquel des chaumières d’argile se pressaient les unes contre les autres, comme pour se protéger ? Ou ce cortège de femmes partant la nuit vers les usines gantoises, leurs enfants dans les bras ? Les vieilles odeurs se sont-elles rappelées à votre mémoire ? Les relents des cuisines populaires ? La poussière de chanvre des ateliers où travaillaient des cordiers de 4 ans à peine ? Quel bruit avez-vous entendu ? Celui de vos propres pas qui se rapprochaient peu à peu de votre lit de mort ? Étaient-ce tous ces souvenirs d’À travers les Flandres, votre récit de voyage, dont vous avez prétendu qu’ils vous poursuivraient jusqu’à votre dernier soupir ?
J’ai devant moi l’édition du 24 mai 1935 du Peuple, organe du parti socialiste auquel vous avez donné vos meilleures années en tant que journaliste, et dans lequel vos reportages sur la pauvre Flandre ont paru pour la première fois en 1901 sous le titre « À travers les Flandres ». « Mort d’Auguste de Winne », annonce la manchette. La première page est entièrement consacrée à votre décès. Les troubles des rues de Berlin, de Vienne, de Madrid et de Rome sont réduits à un lointain écho dans les pages intérieures. Pas une information internationale n’a été à même de s’insinuer entre les portraits, souvenirs et autres témoignages consacrés « à celui qui a bien servi notre cause ».
Votre vie telle que vos collègues la résument en quelques colonnes semble avoir été ordonnée et utile. Après une brève carrière d’enseignant, vous êtes, en 1887, entré au journal Le Peuple, que vous avez dirigé après la Première Guerre mondiale en tant que rédacteur en chef et directeur. Vos autres activités étaient également placées au service du pilier rouge. Le nombre de mandats que vous avez exercés au sein du Parti ouvrier belge et de ses satellites est impressionnant. J’ai le sentiment – pardonnez-moi de dire cela – que vous y avez surtout gaspillé beaucoup de temps. Car votre art, c’était l’écriture. Aujourd’hui, on ne se souvient d’ailleurs de vous que comme auteur de cet incontournable ouvrage.
Les jours passés, j’ai relu À travers les Flandres. Je vous revois à l’aube d’un nouveau siècle, dans un pays où vous vous demandiez : « Mais pourquoi les chrétiens ont-ils placé leur enfer dans une autre vie ? (…) Ils ne connaissent donc pas ce coin de terre des réprouvés, la Flandre, où un Dieu – presque aussi cruel que le leur – fait expier à de pauvres paysans, à de pauvres tisserands, à de pauvres fileurs, à de tout petits enfants, des crimes inconnus ? »
Votre voyage vous a mené à travers des « puits de tristesse », un monde de tisserands, de dépiauteurs de lapins, d’allumettiers, de vanniers, de rouleurs de cigares et de vagabonds. « Tout cela dégage une impression de pauvreté et de tristesse indicibles », écrivez-vous. « Je viens d’entrer en contact avec la misère de la pauvre Flandre. » Partout où vous vous arrêtiez, vous étiez confronté à la faim, à l’exploitation, au travail des enfants et à l’illettrisme. La Flandre, telle qu’elle était il n’y a pas si longtemps. Mes propres grands-parents y sont nés.
Aujourd’hui vous auriez le vertige, monsieur de Winne : un siècle plus tard, votre pauvre Flandre est l’une des régions les plus prospères, les plus sûres et les plus instruites du monde, une région dont les habitants sont protégés par l’un des systèmes de sécurité sociale les plus généreux. Pourtant, cette riche Flandre est insatisfaite, irritée, chagrine. « Aigrie », comme disent volontiers nos collègues. Lors de treize élections successives, les Flamands se sont éloignés pas à pas de la démocratie pour chercher leur salut auprès d’un parti anti-étrangers inscrit dans la tradition du VNV. Et parmi ces étrangers, il y a aussi trois millions et demi de compatriotes du sud.
Dans toute l’Europe, la Flandre est devenue un exemple de xénophobie. Alors que nos contrées n’éveillent généralement pas l’intérêt des médias étrangers, les journées d’élections attirent des centaines de journalistes venus de tous les coins, d’Athènes à Oslo, mesurer l’étendue des dégâts. Comment expliquer tant de peur et de crispation ? Que se passe-t-il dans ce pays de Cocagne, où les immigrés sont, en comparaison avec les régions voisines d’Europe occidentale, particulièrement peu nombreux ? La réponse est de votre côté. Nous avons oublié À travers les Flandres ou, plus exactement, nous voulons l’oublier.
Des centaines de milliers de réfugiés économiques flamands ont autrefois émigré vers l’Amérique, le Canada, le Nord de la France et, surtout, la Wallonie. Cela aussi, nous préférons l’oublier. « Les Flamands sont des BMW », a dit la plus haute personnalité politique flamande il y a quelques années : ils ont un cerveau, une grande puissance maritime et ils travaillent dur. Vous saisissez ? En réalité, il voulait dire que les Trabant rouillées et poussives de ce pays, c’étaient les Wallons. Jamais il n’a raconté qu’un jour, les Flamands s’étaient pressés avec une charrette à bras bricolée vers le pays wallon. C’est notre « blues » à nous: « Goin’ down South, where the chilly wind don’t blow. » Connaissez-vous cette vieille chanson ? « Cry, cry, cry ! », dit le refrain. Personne n’est mieux placé que vous pour savoir qu’elle contient une plus grande part de vérité sur nos régions que les vers de Guido Gezelle dans « En Flandre, le ciel bleu flamboie ».
La première grande vague de Flamands a fui vers la Wallonie entre 1840 et 1850 : c’était la décennie des grandes famines, du typhus et du choléra. Vous avez certainement entendu parler des gardes champêtres qui passaient dans les villages de maison en maison pour vérifier que leurs occupants vivaient encore. En 1845, une mauvaise récolte fit chuter la production de pommes de terre de plus de 90 % en Flandre orientale et occidentale. Un an plus tard, ce fut le tour du seigle et le prix du pain augmenta de plus de 100 %. Dans les campagnes, des Flamands affamés abattirent chiens, chats et rats. Certains en furent réduits à chercher des épluchures sur les tas de fumiers. Des bandes de centaines de mendiants assaillirent les fermes. La ville de Bruges ferma ses portes pendant douze années consécutives pour se préserver des pillards. À d’autres endroits, comme à Bruxelles, l’armée et la gendarmerie nettoyèrent les rues. Et comble de malheur, les épidémies de typhus et de choléra firent rage, à tel point que les morts dépassèrent en nombre les naissances.
En 1885, une deuxième crise alimentaire déclencha un nouvel exode vers la Wallonie. Les déplacements vers le sud se poursuivirent plus tard également, bien après votre mort, jusqu’à ce que les rapports économiques de la Belgique commencent à s’inverser. Les derniers témoins des migrations économiques flamandes vers les villes industrielles et les régions agricoles wallonnes, qui ont eu lieu entre les années 1930 et les années 1950, sont à présent très âgés. Dans cinq, dix ans, il ne restera plus de sources orales émanant de la première génération d’immigrés.
Aujourd’hui, l’histoire de ce mouvement migratoire en direction de la Wallonie dérange, car elle va à l’encontre du marketing triomphaliste de la riche Flandre.
Pourquoi fêtons-nous un passé mythique vieux de sept cents ans tout en préférant rester aveugles aux réalités de 1885, 1901, 1920 et 1955 ? Comment se fait-il, alors que les Italiens commémorent leur immigration en Wallonie par des monuments à Flémalle et à La Louvière, que la Flandre n’ait pas dédié la moindre pierre à la mémoire de ses exilés économiques ? Pourquoi aucun historien flamand n’a-t-il consacré un travail scientifique d’ensemble à cette immigration, alors que l’histoire de Flandre est le champ le plus labouré de nos facultés ? Gaston Durnez et Guido Fonteyn ont accompli en tant que journalistes un important travail de terrain. On ne peut donc pas les blâmer. Yves Quairiaux, historien de l’UCL, a fourni à ce sujet la contribution la plus importante à ce jour avec une thèse de doctorat intitulée L’image du Flamand en Wallonie. Lorsque celle-ci est parue aux éditions Labor, la presse flamande ne lui a pas consacré une seule ligne.
Cet oubli explique selon moi nombre des peurs et des incertitudes avec lesquelles les Flamands se débattent aujourd’hui. Le trou noir de notre mémoire n’en finit pas d’engendrer des dimanches noirs. On ne peut développer une image de soi équilibrée que si l’on accepte de se souvenir aussi de sa misère : les années de vache maigre des saisonniers et des immigrés dans les enclaves flamandes de Charleroi, Farciennes, Châtelineau et La Louvière, à l’époque où les Flamands dominaient la chronique judiciaire des journaux wallons et où les Wallons manifestaient en faveur d’une approche plus dure de la criminalité. Dans les chansons et les périodiques wallons, les immigrés flamands étaient alors la cible du discours du « Notre propre peuple d’abord ».
J’ai lu et entendu que cette question vous tenait à cœur, monsieur de Winne. « On ne sait qui l’on est que lorsque l’on sait d’où l’on vient », disiez-vous souvent. Même si vos parents ne sont pas allés plus loin que la Bruxelles en cours de francisation du XIXe siècle, vous êtes vous-même le fils d’habitants de Ninove qui ont émigré vers le sud.
Vous souvenez-vous avoir pris la parole lors de la petite fête organisée à l’occasion de vos trente-cinq ans de service au journal Le Peuple ? À la place d’un vibrant discours de circonstance, vous avez surpris vos collègues en leur racontant une brève histoire. Votre histoire. Ils ont appris comment votre père avait fui les usines textiles de sa ville pour devenir tailleur de marbre dans la capitale et comment votre mère, jusqu’au petit matin, cousait des gants. Vous-même n’aviez pu terminer vos études à l’école normale que grâce à une bourse de la ville de Bruxelles. « Je suis Flamand, mes chers amis wallons », avez-vous conclu. « Et quoique certains flamingants m’aient parfois traité de fransquillon, je ne renierai pas plus ma race que ma classe. »
En tant que Flamand de Bruxelles employé par un journal francophone, vous admiriez les Wallons pour leur ardeur au travail, leur inventivité, leur esprit d’entreprise et leur inflexibilité dans la conquête pour tous les Belges des droits sociaux et politiques. En fait, toute l’Europe avait les yeux braqués sur cette petite région industrielle, moderne, d’où émanaient tant d’inventions et de produits nouveaux. À l’heure où vous parcouriez les routes de Flandre, la Wallonie était la troisième puissance industrielle du monde après le Royaume-Uni et les États-Unis. Elle ne serait d’ailleurs pas synonyme de salut que pour la pauvre Flandre ; plus tard, les bassins industriels entourant la Haine, la Sambre et la Meuse deviendraient la terre promise de la pauvre Italie, de la pauvre Europe de l’Est, de la pauvre Espagne, de la pauvre Grèce, du pauvre Maroc et de la pauvre Turquie. Ce miracle économique allait même constituer pendant un siècle le laboratoire multiculturel de l’Europe.
Aujourd’hui, vous ne reconnaîtriez plus non plus votre bien-aimée Wallonie. Après votre mort, l’économie wallonne a amorcé un lent déclin. Vous avez vous-même pu en observer les premiers symptômes dans les années 1930 : démographie en baisse, vieillissement de l’infrastructure industrielle, manque d’investissements. Aujourd’hui, l’économie wallonne est dépassée par celle de certaines régions d’Europe de l’Est où régnait il n’y a pas si longtemps une économie d’État communiste. Dans les grandes villes wallonnes, le chômage atteint parfois les 30 % avec des sommets, pour celui des jeunes, de 40 % et plus. Bien des quartiers autrefois florissants sont aujourd’hui en proie à une véritable crise humanitaire qui suscite bien peu d’intérêt auprès des politiques et des médias. Pourtant, il existe de grosses différences entre sous-régions. Les provinces de Namur et du Luxembourg n’ont pratiquement pas été touchées par la crise. Le Brabant wallon est même la plus riche province de Belgique.
« Je suis allé dans la Flandre d’abord pour la faire connaître à ceux – et ils sont nombreux – qui l’ignoraient encore », écrivez-vous à la fin d’À travers les Flandres. « La Flandre semble aussi inconnue à la plupart des Belges de langue française que l’Australie. » Pour la plupart des Flamands, la Wallonie était elle-même un trou perdu. Ils savaient juste qu’au sud, on manquait de main-d’œuvre, et cela leur suffisait.
Un siècle plus tard, Internet, téléphonie, télévision, radio, satellites, autoroutes et TGV n’ont pas mené à plus de fréquentation ni de connaissance mutuelle, moins encore à plus de compréhension. L’Australie est toujours aussi lointaine. L’espace communautaire belge ne cesse de rétrécir. Le pays est presque scindé. Il ne reste plus guère de ciment pour le lier en dehors de la maison royale, de Bruxelles et de Plopsa Coo, le parc d’attractions de la cascade de Coo, où enfants flamands et wallons se croisent encore. La Belgique est née d’une représentation d’opéra italien qui avait pour personnage principal une sourde-muette ; près de deux siècles plus tard, sa cohérence est assurée par un lutin affligé d’un défaut de prononciation.
Dans ce terreau d’ignorance, les clichés continuent de fleurir. Allemagne de l’Est et de l’Ouest ont été, pendant des dizaines d’années, séparées par une zone neutre faite de fil barbelé, de champs de mines, de miradors et de coupoles cuirassées, mais cet arsenal s’est avéré moins efficace pour séparer les deux parties du pays que les stéréotypes flamands et wallons qui circulent dans les médias et en politique. Parfois, il s’agit de clichés moins connus, remontant au siècle passé, mais dont les racines survivent comme celles de mauvaises herbes. « La Flandre conquérante », une expression de Jules Destrée, en est un : il s’agit de la Flandre qui veut, grâce à sa suprématie démographique, assimiler et assujettir la Wallonie.
Il y a quelques années, j’ai rendu visite à mon ami Georges à La Louvière. Après la phase obligée des formules de politesse et de courtoisie, je lui ai demandé comment les Louviérois voyaient les Flamands, dans ces ruelles et ces villes des rives du canal du Centre, où tant de miséreux du nord ont atterri il y a cent ans et où, à tant de portes, un patronyme flamand s’affiche à côté de la sonnette.
Georges s’est raclé la gorge.
« Les Flamands… on les voit comme des colonisateurs.
— Comment ça ?
— Et bien, va voir la rue Albert Ier, notre principale rue commerçante. Quels sont les magasins qui se sont ouverts ces dix dernières années ? Hema, Blokker, Zeeman, Kruidvat, etc. Les Flamands nous achètent. Vous avez l’argent. Pas nous.
— Ce dont tu parles, c’est d’une invasion de chaînes hollandaises qui fait tout autant grincer les dents à Ostende et à Malines.
— Ah bon ? »
Qu’y a-t-il entre Georges et moi ? Près de trente ans. Une guerre mondiale. Une langue. Une frontière linguistique. Une comédie de malentendus que nous pouvons par facilité appeler « Belgique ».
Pour la plupart des Flamands, la Wallonie n’est rien de plus qu’un tronçon d’autoroute mal aménagé qu’il faut parcourir pour se rendre en France. Un employé bruxellois de Touring me parlait un jour des angoisses les plus profondes de l’automobiliste flamand. Dans son top cinq, il y avait la panne sur le viaduc du ring de Charleroi. Non pas que le Flamand craignît particulièrement une attaque aiguë de vertige, mais il sentait ses jambes se dérober sous lui à l’évocation de la misère que le seul nom de Charleroi évoque : des Wallons pervertis par l’inceste, la pauvreté générationnelle et la corruption étaient sans aucun doute en train d’escalader les piliers du pont, armés de kalachnikovs achetées au marché noir de Sambreville.
Au nord du pays, ces stéréotypes ont tourné à l’obsession, d’autant que la Wallonie n’y évoque plus grand-chose d’autre. Dans la plupart des médias flamands, les Wallons sont mis dans le même sac que les participants des Paralympics, les amateurs de poésie ancienne et autres ringards. Dans le langage journalistique actuel, ils sont décrits comme « pas sexy », « invendables ». Les colonnes des journaux ne s’ouvrent largement à eux que lorsqu’il s’agit d’affaires communautaires ou criminelles. « Le Wallon » apparaît de préférence dans un contexte problématique, un traitement auquel a également droit « le musulman ». Du reste, la plupart des médias francophones mettent autant d’empressement et de malveillance à grossir les clichés concernant les Flamands.
Vous connaissez sans nul doute, monsieur de Winne, les mots par lesquels Edward Anseele conclut l’introduction d’À travers les Flandres : « Camarades wallons, lisez et relisez ce livre (…) pour que dans les coins les plus reculés de Wallonie, on sache ce que les méchants ont fait de la meilleure des populations. » Cent ans plus tard, je pars dans la direction opposée.
L’itinéraire se trace de lui-même : ce sont les principaux quartiers, agglomérations et régions où votre pauvre Flandre est allée chercher fortune il y a quelque cent vingt ans, l’axe industriel qui traverse le Borinage, le Centre, Charleroi, Seraing et Liège. C’est là que vivent la plupart des Wallons, que se trouvent les plus grandes villes. C’est là que la vieille et la nouvelle Wallonie se heurtent le plus violemment, que l’avenir de la Wallonie sera tranché.
Dans ma poche intérieure, j’ai glissé un exemplaire de votre ouvrage. Tel un petit miroir ou un recueil de citations. C’est sur ma vieille Kawasaki 650 que je parcours les plus longues distances, mais peu importe. La mission est journalistique, l’enjeu est de comprendre.
Il paraît que vous êtes amateur de littérature yiddish, monsieur de Winne. Peut-être connaissez-vous ce mot intraduisible : beynascmosches ? Il désigne l’instant qui sépare le jour et la nuit, lorsque survit encore l’espoir que l’obscurité ne tombera pas. C’est à ce moment charnière que se situe la Wallonie, tandis que la Belgique s’évapore à l’arrière-plan.
Je pars demain.


Meilleures salutations,
Pascal Verbeken

PS : Une autre question me taraude. Est-il exact que dans vos dernières heures, ce jeudi soir à Genval, vous vous êtes remis à parler le ninovois de vos parents ?