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Willem Elsschot, Le bateau-citerne, roman traduit du néerlandais (Belgique) par Marnix Vincent, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », septembre 2009.
Couverture : Joe G. Pinelli. Format :12 x 19 / 96 p. Prix : 13 €. ISBN : 978-2-85920-797-7


« À la santé de la guerre, Frans, car la guerre est une bénédiction. Et le capitalisme a quand même son bon côté, vrai ou pas vrai ? » C’est ce toast étonnant qui clôture Le bateau-citerne, écrit en 1941 et publié l’année suivante, alors que la guerre secoue la planète et expose une des faces les plus sombres du capitalisme.
Fin de l’été 1939. Jack Peeters raconte sa rencontre avec un certain Boorman, qui lui a permis de conclure une affaire en or : sans bourse délier, il est devenu propriétaire du Joséphine, un bateau-citerne ancré à Barcelone et dont la valeur ne manquera pas de décupler avec le début de la guerre. À moins que ce ne soit une arnaque de Boorman... ou que le Joséphine soit en réalité un navire fantôme.

Hors des normes et des conventions, Elsschot offre avec ce court roman écrit en 1941 une satire percutante et très actuelle du monde des affaires.


Extrait (télécharger l'extrait) :

III

Maintenant, je vais te raconter cela de A à Z, dit Jack, car pour ce qui est de recevoir un navire, ça doit être pour toi un mystère encore plus obscur qu’il ne l’a été pour moi-même à l’ouverture des négociations. Et ne ris pas car moi aussi j’ai ri, mais j’en suis revenu. Je t’aurais déjà écrit tout cela, mais c’est le genre de choses qu’on préfère ne pas confier au papier. Boorman m’avait du moins conseillé d’observer la plus grande discrétion, surtout en écriture, jusqu’à ce que le contrat soit signé, et il est signé aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire que tu doives aller le claironner. Tout a commencé l’année passée en septembre. J’avais déjeuné dans mon bureau et fermé la porte à clé pour faire ma sieste. Tu sais que mon personnel part à midi et réapparaît à deux heures tandis que je mange sur place ce que la concierge m’a préparé. C’est pour moi un moment délicieux, je suis seul dans le silence, entouré par la batterie scintillante de mes machines à écrire et des impeccables maquettes du Kong Hakon, du Nordenskjold, du Président Carnot, du Irrawaddy, du Tonkinoise, du Bidon V, du Whirlwind, du Charlemagne et du Jolly Joker qui, chacune sous sa cloche de verre, témoignent de mon zèle de courtier sur le marché de Paris, car tous ont changé de propriétaire par mon intermédiaire. Tu les as d’ailleurs déjà vus. Après ma dernière bouchée, j’ai allumé ma pipe, je me suis vautré dans mon grand fauteuil et j’ai pris mon fidèle Journal de la Marine marchande, une feuille idéale pour voguer jusqu’au pays des songes et qui glisse spontanément de mes mains lorsque j’arrive entre les bras de Morphée. À midi, le texte est trop indigeste à mon goût, mais on peut parcourir les annonces sans effort. C’est une lecture édifiante mais ennuyeuse, ces annonces sont en fait destinées à être regardées plutôt que vraiment lues. Si je me souviens bien, j’ai affronté d’abord une annonce officielle de la Marine concernant la vente aux enchères, au Havre, du Castor et du Pollux, deux remorqueurs qui avaient fait leur temps et étaient destinés à la démolition. Ensuite la première liste des appareillages, à Anvers et à Dunkerque, de la ligne de vapeurs Sudaf qui, une fois de plus, s’est risquée à organiser une liaison avec l’Afrique du Sud. Puis, une annonce de la London and North-Eastern Railway, qui énumérait pour la énième fois les avantages de son réseau ferroviaire, et une autre du Chantier Naval de Saint-Nazaire qui avait probablement peu de travail – sinon, ces gens-là ne placent pas d’annonces. Et comme j’étais sur le point de m’assoupir, mon regard est tombé sur une annonce libellée en ces termes : Voulez-vous devenir le propriétaire d’un grand bateau-citerne, sans frais ni risques ? Écrivez, en indiquant vos références, sous les lettres C.B., au bureau du journal. Discrétion absolue garantie. On ne négocie qu’avec spécialiste isolé, de nationalité étrangère.
  Il faut savoir que dans ma longue carrière j’ai eu affaire à un tas d’offres bizarres, mais celle-ci battait tous les records. Je me suis frotté les yeux et j’ai relu le message. J’ai pensé d’abord à une blague, mais il m’est arrivé de placer moi-même une annonce dans le Journal de la Marine marchande et cette broutille m’a coûté au moins trois cents francs, car ces gens sont chers. Et qui va gaspiller trois cents francs pour une blague, qui plus est, dans un milieu où même la plaisanterie la plus savoureuse n’aurait pas la moindre chance de succès. Ce n’était donc pas cela, mais une escroquerie n’était pas exclue, quelque chose dans le genre de ce prisonnier espagnol avec son trésor caché qu’on peut acquérir moyennant un modeste acompte. Pourquoi, au nom du ciel, cherchait-on un isolé et, en plus, de nationalité étrangère ? Pourquoi pas du coup un aveugle ou un nègre ? Car quelle différence cela peut-il faire que vous concluiez une affaire avec un individu solitaire ou avec une société de vingt mille actionnaires ? Et pourquoi accorder la préférence à un natif du Kamtchatka plutôt qu’à un compatriote ? Être payé, c’est tout ce qui compte, et le reste n’a pas d’importance, pas vrai ? Cela dit, j’étais frappé par le fait que toutes les particularités requises étaient si parfaitement réunies en moi que cette invitation semblait spécialement adressée à ma personne, car en effet je travaille seul, je suis spécialiste en matière de navires et, en outre, Belge, donc bel et bien un étranger à Paris. Mais la première phrase surtout restait monstrueuse par la contradiction absolue entre « devenir propriétaire » et les mots suivants « sans frais ni risques » : cela m’a fait penser involontairement à un mouton à six pattes que j’ai vu, petit garçon, à la kermesse. Et pourtant, j’étais frappé par ailleurs par la grande clarté, le caractère explicite visé et atteint par l’auteur, l’absence d’un mot tel qu’« éventuellement » ou de toute autre porte de sortie. C’était comme si l’homme répétait encore une fois à la fin : « donc propriétaire : oui ; frais et risques : non ; tu m’as compris ? » Bref, l’offre m’intriguait au plus haut point et j’aurais été ravi de connaître les véritables intentions de cet annonceur lunatique, de sorte que j’ai finalement décidé d’écrire à ce C.B. pour ne pas avoir de remords par la suite, car un homme d’affaires ne peut pas laisser passer la moindre occasion, même si elle évoque un numéro de cirque.