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Eva Kavian, Le square des héros, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », février 2009. Couverture : Chris De Becker.
Format :12 x 19 - 165 p. Prix : 13 €. ISBN : 978-2-85920-787-8


Léa, du haut de ses douze ans, décide d’écrire un roman. Elle raconte la drôle de vie des gens qui l’entourent. « Regarde autour de toi », lui recommande sa mère, qui, tout au long du roman, donnera sur l’art d’écrire des conseils aussi utiles au lecteur qu’à sa fille.

Un roman d’aujourd’hui, humoristique et émouvant, où des femmes élèvent seules leurs enfants et se soutiennent mutuellement dans une petite ville de province. Comment vivre avec un père absent, des sœurs adolescentes et une mère en quête du grand amour ? Une petite fille craquante vous offre ici quelques clés à ne pas perdre !

Extrait (télécharger l'extrait) :

Une nouvelle compétence

Je m’appelle Léa Zune, je viens d’avoir douze ans. Plus tard, je serai star. Je changerai de nom, bien entendu. Léa Zune n’est pas un nom de star. J’habite rue des Déportés, dans la première maison à partir du carrefour avec la rue de l’Ouest et le chemin de terre. J’ai trois soeurs et je vis surtout chez ma mère parce que mon père a beaucoup de travail et que la garde alternée, c’est conçu pour les enseignants, les fonctionnaires et les chômeurs. Zune n’est pas un nom de famille ordinaire : c’est le dernier nom de l’annuaire téléphonique. Ce qui me distingue encore plus de la masse. J’ai toujours su que je n’étais pas comme les autres. Je sors du lot, dit Maman. Extérieurement, à part la dernière place dans l’annuaire, cela ne se voit pas. C’est dans ma tête que je suis différente. Mais c’est quelque chose de difficile à expliquer. Dans le quartier, on est quelques-uns à sortir du lot. On a tous entre dix et douze ans, on a tous des parents divorcés, veufs ou assimilés, mais chacun de nous a quelque chose de spécifique : Lucien est passionné par les dictionnaires, Robert pense que tout s’explique et se comprend par les statistiques, Cyrus est le fils d’un Poppys, Valérie veut que sa mère reprenne le travail, Louise ne quitte pas sa soeur d’une semelle parce que son destin est de lui sauver la vie, Capucine, que nous appelons Lilas, est toujours habillée en blanc et parme (je crois que sa mère a un problème).

  Mon père dit que c’est impossible de vivre avec un écrivain. Ma mère dit que vivre avec quelqu’un qui n’est jamais là, c’est pire que de vivre seul. Après douze ans, je peux dire en toute connaissance de cause qu’il est très possible de vivre avec un écrivain et impossible de vivre avec quelqu’un qui n’est jamais là (on a vu ce qu’on devait voir avec le premier et dernier mois de garde alternée). Depuis quelques mois, évidemment, Maman n’est pas au mieux de sa forme. Mais elle dit qu’elle est en phase 41, c’est une histoire de quelques jours. En fait, depuis qu’elle a quitté Eléar, elle n’écrit plus. Un écrivain qui n’écrit plus est-il encore un écrivain ? Si elle n’est plus écrivain, papa pensera-t-il qu’il est à nouveau possible de vivre avec elle ?

  Maman dit que je n’ai pas choisi l’avenir professionnel le plus simple. La vie d’artiste est un parcours d’obstacles que l’on fait souvent le ventre creux et les yeux cernés, sans parler du reste. Je ne vois pas très bien le rapport avec la vie de star. De toute façon, en plein chagrin d’amour, même en phase 4, Maman n’est pas l’écrivain le plus optimiste que l’on puisse rencontrer dans le coin. Je compte attendre la phase 5 pour dire à papa qu’elle n’écrit plus et que tout devient peut-être possible. Selon elle, si je veux être une star moins débile que les autres, je dois développer au maximum toutes mes compétences. J’ai décidé de mettre toutes les chances de mon côté. Résultat : j’ai fini l’année avec les meilleures notes de ma vie, j’ai fait une semaine de randonnée en montagne avec papa en serrant les dents pour ne pas penser aux ampoules qui éclataient dans mes bottines, je commence à cuisiner et j’ai décidé d’écrire un livre pendant les vacances. Maman se demande si je n’ai pas un problème identificatoire (Lucien m’affirme que ce mot n’existe même pas dans son Grand Robert, mais qu’on le trouve dans les dictionnaires de psychologie, ce qui n’est pas bon signe) et me dit qu’avant d’écrire un livre, je dois apprendre à regarder autour de moi. Autour de moi, j’ai une soeur branchée sur la télé, deux autres qui ne pensent qu’à rendre ma mère dingue et ma mère, qui file chez Florence prendre l’apéritif à chaque occasion. Quant à mes amis, ils sont régulièrement casés dans des stages ou avec leur grand-mère pendant que leur mère trinque. Dans le meilleur des cas, ils font et défont leurs valises chaque semaine.

  Depuis que je suis revenue de la montagne en serrant les dents, il n’y a eu qu’un événement autour de moi. Pas plus tard qu’hier. Cela a fait un tel bruit que tout le quartier est sorti dans la rue. Une immense remorque s’était renversée devant chez Robert, emportant la boîte aux lettres qu’il avait fabriquée pour la fête des mères (un grand cœur rouge en papier mâché verni en huit couches). Des « Cathy », on aura tout vu, a dit ma mère. Une pleine remorque de toilettes ambulantes et chimiques renversée. Tout porte à croire que les produits chimiques étaient à saturation : les filets brunâtres qui commençaient à atteindre la porte d’entrée de chez Robert avaient la pire odeur que j’aie jamais sentie depuis les pâtes au thon qu’on a retrouvées dans le cartable de Cyrus. Maman a tellement ri en imaginant la tête de Monique à son retour du travail que je sais que la phase 5 n’est pas loin. Je veux bien regarder autour de moi avant d’écrire, mais je me vois mal commencer un livre avec une remorque qui renverse des toilettes portables en évitant un tricycle. Sans parler du vélo du Lucien. Regarde autour de toi. Regarde mieux. Tu ne feras rien de bon avec un ruisseau de merde qui démolit un coeur. Regarde autour de toi. Ce quartier est un univers, regarde, écoute. Et puis invente.

  C’est là que j’ai eu l’idée. Si Maman n’écrit plus, c’est moi qui vais raconter le point de vue des enfants de la rue des Déportés qu’elle avait annoncé dans son dernier roman. Ce n’est pas que je n’écris plus, c’est qu’il est impossible d’écrire avec des enfants dans les pieds. Qu’est-ce que je dois dire, moi ? À l’école, dans le quartier et à la maison, je n’ai que ça : des enfants dans les pieds. Sans parler des adultes. Parce qu’ici, on est sur nos gardes : chaque jour, des mères désespérées tuent leurs enfants avant de se suicider. Nos mères ont tout ce qu’il faut pour être désespérées : pas assez d’argent, trop de travail, des enfants à qui il faut payer des appareils dentaires parce qu’ils ne veulent plus manger un bon steak (mais qui propose du steak à ses enfants dans ce quartier, hein ?) et pas d’homme à la hauteur, pour ne citer que quelques-unes des raisons qui nous poussent à la vigilance.