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Régine Vandamme, Ma mère à boire, récit, Le Castor Astral, coll. « Escales du Nord », 2001.
Réédité en décembre 2006 dans la collection de poche « Millésimes » aux éditions Le Castor Astral.


  "Ma mère boit. Beaucoup. Trop. Du vin rosé. Sa bouche sent le vin. Le rosé lui fait les joues bouffies, rougies et brûlantes. Le vert de ses yeux se perd dans un banc de brouillard givrant à couper au goulot. Elle n'a rien connu des grands moments qui font la petite vie des femmes, de leurs luttes et turlutes au jour le jour. Elle ne sait pas ce qu'elle a manqué. Pour ça, je crois qu'elle n'est pas totalement une femme. Et j'en reste à me demander comment on peut passer une vie sans faire de liens quand de naissance on a la science des nœuds."

Ma mère à boire raconte la vie d'une femme, ses espoirs, ses déceptions et ses abandons. Ce roman incantatoire nous invite, avec sévérité et tendresse, à l'accompagner dans sa dérive, mais aussi dans ses retrouvailles inattendues avec la vie.

Ce récit, plusieurs fois réédité, a obtenu le Prix de la Première œuvre du Ministère de la Culture de la Communauté française de Belgique.

Extrait (télécharger l'extrait) :

I


Ma mère n'a pas d'amis. Elle n'en a jamais eu. Du moins je ne lui en ai pas connu. Elle a traversé sa vie comme une étoile filante le firmament, laissant derrière elle une écharpe de poussière dont quelques visages trop vite oubliés sont les mailles perdues.
  Ma mère ne passait pas des heures au téléphone à discuter avec des copines. Le téléphone ne sonnait jamais pour elle. Ou alors seulement le dimanche matin, quand c'était au tour de sa mère de l'appeler. La conversation était toujours la même. Elles n'avaient rien à se dire. Seule la météo capricieuse donnait un peu de relief à leur échange invariable en platte vlaams. La survivance de cette langue aux accents gouleyants, dans laquelle les " r " n'en finissaient pas de s'enrouler sur eux-mêmes, était un doux écho à mes souvenirs empaillés, bâillonnés. La preuve que je n'avais pas rêvé cette petite enfance et que, flamande, je l'avais bien été le temps que durent les premiers apprentissages naturels et pédagogiques de la vie : la propreté, l'autonomie, le langage, la lecture, le calcul, et la séparation et celui, plus facultatif, de l'abandon.
"Allo, matje, hoe is't"
"Goed en mèjoen ?"
"'t is schoon weer, hé", qui devenait " 't is slecht weer hé ", selon les caprices du temps. Si la météo était uniforme sur l'ensemble du pays, la communication était proche de la rupture. Si, et cela arrivait fort heureusement parfois, la côte était exposée aux averses, et que l'ouest du pays était épargné par ces pluies, je profitais d'un sursis de ma langue maternelle, qu'à force de tourner sept fois dans ma bouche - comme j'apprenais alors à le faire chez les religieuses de ma nouvelle école - j'oubliais à la vitesse du vent.