Denis Grozdanovitch, La faculté des choses, poésie, Le Castor Astral, coll. " Escales des lettres ", juin 2008. Couverture : Chris De Becker.
Préface de Francis Dannemark
Format : 14 x 21,5 ; 96 pages. Prix : 13 €. ISBN : 978-2-85920-762-5
Dès les premières phrases de son premier livre, j'ai su sans y penser que Denis Grozdanovitch composait des poèmes. Des années plus tard, il m'a avoué que oui,en effet, il écrivait de la poésie. Mais qu'il n'en parlait jamais. C'est qu'il fait partie de ces prosateurs - je pense à Xavier Hanotte, par exemple - qui, malgré la reconnaissance unanime de leur talent, continuent à écrire des poèmes en cachette, comme à seize ans. Serait-ce qu'ils exposent dans ce jardin secrètement préservé quelque chose de très précieux, cette part intime d'eux-mêmes qui est trop fragile pour qu'on la dise à voix haute mais trop forte pour qu'on puisse l'étouffer ?
Dans La faculté des choses, Denis Grozdanovitch me fait penser à ces peintres d'Extrême-Orient qui sans cesse refont les mêmes tableaux, semblables aux tableaux de leurs maîtres qui eux-mêmes s'inspiraient de leurs prédécesseurs. Aucun souci de modernité ne les agite, aucun désir de se distinguer ne les occupe. Il s'agit de transmettre, en s'attachant à ce qui dure, et non de se perdre dans le brouillard de l'actualité. Mais si Denis Grozdanovitch emprunte volontiers à ses maîtres les adjectifs de la mélancolie romantique, c'est pour nous réserver, l'air de rien, en fin de poème, de discrètes surprises et nous rappeler qu'en observant le monde se défaire et les jours s'en aller, l'on aperçoit le monde qui se reconstruit et les jours qui reviennent. Il partage le chagrin - pour partager ensuite l'apaisement.
Il y a quelque chose d'intemporel dans La faculté des choses, et le sourire un peu gêné de celui qui a découvert que le bonheur ne prend jamais de majuscule et qu'il se cache volontiers dans les instants les moins spectaculaires de notre vie.
J'étais monté à travers les buissons épineux les rochers
depuis le rivage abrupt où se balançait la houle bleue.
À mi-pente interloqué par une senteur sauvage entêtante.
Au sommet régnaient le vent la solitude
maigres végétations tourbillons de poussière
sous un soleil dru.
Debout au bord de la falaise en sandales presque nu
je contemplais les étendues marines striées de courants
le dôme parfait du ciel clôturant l'horizon.
J'essayais d'avoir vingt ans de percer
un mince voile d'irréalité brouillant toute perception.
À cet instant (je m'en souviens avec précision)
me revinrent les paroles prononcées à l'université
par le pâle professeur aux yeux gris
au regard incertain timide
derrière d'épais verres de myopie.
" La beauté avait-il murmuré c'est peut-être
la faculté qu'ont les choses
d'être là !"
Le garçon sur la bicyclette
Quand j'aurai enfin décidé à la longue
de rejoindre la grande majorité
me délitant délicieusement
dans les entrailles de cette bonne vieille planète
sans doute les arbres remueront-ils dans le vent comme aujourd'hui
une petite fille sautillera-t-elle à cloche-pied sur un perron
les nuages monumentaux se dérouleront-ils
avec la même calme indifférence
dans les hauteurs béantes de l'azur !
Un passant curieux parmi les tombes
essayant de déchiffrer les inscriptions rongées
butera sur mon nom étranger
se demandera : " Qui était-ce ? "
Vraisemblablement alors gentil ami futur
sera-t-il un peu difficile pour toi
debout là-haut sur le pont du monde
d'entendre la réponse
d'une voix si profondément ensevelie
sous les décombres des heures des années.
Cependant si parfois
quelque inspiration subite
(suggérée par le vent, peut-être...)
pouvait faire que tu te penches
par-dessus le parapet du vieux cimetière pour apercevoir
sur le chemin qui serpente entre les champs
le jeune garçon à bicyclette
sa canne à pêche sur le porte-bagages
qui pédale en rêvant vers la rivière
j'aimerais que tu penses que c'est sûrement encore moi !
La maison des lézards
Durant l'été mille neuf cent quatre-vingt-trois
nous louâmes une maison dans une île grecque
au sud du Péloponnèse.
Pour accéder à la mer
nous suivions un sentier caillouteux poussiéreux
bordé de figuiers de grenadiers
puis nous dégringolions
le long d'une pente abrupte parmi les rochers
jusqu'au rivage inespérément intact.
Un jour peu de temps avant son départ
(elle retournait à l'école en France)
ma fille construisit au bord de ce sentier
ainsi qu'elle adorait le faire à cet âge
une petite maison de pierres
destinée disait-elle aux lézards.
Puis je l'emmenai par le bateau régulier
jusqu'à l'aéroport d'Athènes
d'où l'avion fusa dans le ciel
vers l'ailleurs...
Les semaines d'après
descendant vers la mer
qui au détour du sentier murmurait soudain
sa douce litanie incantatoire
je ne pouvais m'empêcher de chercher des yeux
le minuscule édifice
comme s'il avait recélé une part infime
de la présence de ma fille.
Or aujourd'hui encore
aux instants de nostalgie
tout naturellement je me reporte en pensée
à ce bord de sentier grec perdu
d'une île à moitié déserte qui la plupart du temps
doit être lavée par les pluies
(presque permanentes dit-on aux mortes-saisons).
Je vois avec une grande précision
une quarantaine de petites pierres carrées
disposées en rectangle autour d'autres pierres
posées en équilibre les unes sur les autres
et coinçant de fragiles brindilles.
J'aimerais beaucoup savoir si certains lézards
viennent là parfois en été
pour y faire la sieste ?